La méthode de fichage des individus a toujours existé chez les forces de l'ordre. Avec plus ou moins de contrôle et d'efficacité…
Le fichier des Renseignements généraux (RG) n'est pas « né en 1991 », comme se plaisent à claironner les défenseurs d'Edvige, qui cherchent à pointer le fait que les socialistes y sont pour quelque chose. Pour autant, il n'est pas faux de dire qu'il y a un « avant » et un « après » 1991. Et autant le dire d'entrée de jeu, avant, c'était un bazar généralisé.
En 1990, Michel Rocard, Premier ministre qui s'est intéressé à la question, entreprend d'officialiser et de rationaliser les pratiques existantes. Au motif qu'une bonne police est une police ayant une bonne mémoire et donc des archives bien ordonnées. Avant cela, la tenue des fichiers de police et de renseignements pouvait varier grandement selon les services ou les époques. Deux anecdotes pour l'illustrer.

Jacques Chirac et le désamour des fiches
La première montre jusqu'à quel degré de précision pouvaient aller certaines fiches. Elle a pour héros Jacques Chirac. Elle a été révélée par notre blogueur Philippe Madelin dans sa biographie de ce dernier, et reprise dans son dernier livre « Dans le secret des services » (p. 302).
En 1965, le jeune conseiller technique de Pompidou effectue un voyage en URSS pour négocier un accord de survol de la Sibérie. Dans le train Moscou-Leningrad, une accompagnatrice, officiellement employée à l'agence Air France de Moscou, le cornaque.
« Inutile d'être un grand expert pour comprendre que la belle Soviétique appartient au KGB, lequel lui a fixé pour mission de séduire le jeune conseiller technique. L'histoire ne dit pas s'il a succombé. »
Un correspondant du Sdece avertit la DST, « où l'on se scandalise d'autant plus que Jacques Chirac traîne depuis sa jeunesse étudiante une réputation de cryptocommuniste. Une note de signalement est rédigée et indexée le 29 mars 1965 par le service chargé de l'Union soviétique à la DST (CARU) ».
Matignon est alerté, Chirac placé sur table d'écoute.
« Non sans fureur, l'intéressé découvrira les observations le concernant lorsqu'il prendra lui-même le portefeuille de l'Intérieur, en 1974. Avant sa titularisation à ce portefeuille ministériel, Chirac sera toujours tenu en lisière des grands dossiers estampillés “ secret défense ”. »
En 1974, la fiche Chirac Jacques fut promptement rectifiée.
Rocard : « Se prétend conseiller d'Etat »
La seconde anecdote illustre, elle, le laisser-aller qui pouvait régner dans d'autres fichiers. C'est une légende de l'espionnage, Constantin Melnik qui me la raconte. L'ancien conseiller pour la sécurité de Michel Debré, Premier ministre pendant la guerre d'Algérie (1959-1962), se souvient avoir réclamé un jour la fiche d'un certain Michel Rocard.
« Je pensais trouver un portrait de l'intéressé. J'ai lu : “Se prétend conseiller d'Etat.” C'était vraiment grotesque, les fiches sur les hommes politiques étaient très approximatives, reflétant surtout les a-priori des rédacteurs. »
Dans les années 80, la gendarmerie fiche tout le monde
De l'avis général des praticiens, avant 1991, « c'était tout et n'importe quoi » selon l'expression d'un membre des RG. Avec pour résultat que les années 80 apparaissent beaucoup plus liberticides que la situation actuelle, sans que cela ne soit jamais dit.
L'exemple de la gendarmerie (la meilleure police de renseignement de proximité du pays) est instructif. Entré en 1981 dans l'arme, Patrick Baptendier commence sa carrière à la Brigade territoriale de Clichy-la-Garenne :
« A l'époque, nous remplissions trois types de fiche :
- la fiche 15 (jaune) pour tous les individus nés dans la commune
- la fiche 24 (beige) pour les gens résidant dans la commune
- la fiche 19 (verte) pour tout ceux qui sont nés à l'étranger, qu'ils soient Français ou étrangers
Bien sûr, les gens figurant dans ces fiches n'avaient pas nécessairement commis un délit ou un crime. Nous mettions tous les renseignements possibles : l'immatriculation des voitures, la composition de la famille, les conneries des mômes… tout était écrit à la main : « C'est le copain de untel, sa femme est comme ça », autant d'informations prohibées par la Cnil, mais c'était fait de façon anarchique. »
L'usage de ces fichiers est aussi très anarchique :
« A l'époque, chaque commune avait sa brigade de gendarmerie. Les services de police, en particulier les RG, nous consultaient souvent quand ils en avaient besoin. Puis la situation s'est normalisée. »
1991 : informatisation, centralisation, officialisation
Deux phénomènes vont « assainir » la situation. D'abord, la volonté de l'exécutif de réguler un peu mieux l'activité des services de renseignements. En voulant légaliser le « n'importe quoi » du fichier RG, Michel Rocard déclenche une belle polémique.
Dans une première version, il est prévu de pouvoir inscrire les « origines raciales » sur les fiches. Les associations montent au créneau, le gouvernement recule. Finalement, le décret prévoit de se limiter aux « activités » politiques ou religieuses de ceux qui ont « un rôle politique, économique et social significatif » ou « ayant sollicité, exercé ou exerçant » un mandat public.
L'autre dynamique qui renforce le contrôle sur les fichiers dans les années 90 et 2000 est celle de… l'informatique. En passant des fiches cartonnées au numérique, les fichiers sont régulièrement nettoyés. Les infos -en particulier les condamnations pénales- mises à jour au fur et à mesure. Pourtant, de l'avis des praticiens, personne ne contrôle vraiment ces fichiers, y compris la CNIL dont c'est pourtant l'une des missions.
Entrée en scène d'Edvige
« Si vous laissez les flics faire des fiches, vous faites n'importe quoi. Souvenez-vous des écoutes téléphoniques de l'Elysée, avec Carole Bouquet… », constate Constantin Melnik, qui est convaincu que les fichiers de masse, type Edvige, constituent des « tentations dangereuses » :
« Le gouvernement sera forcé de revenir en arrière. L'idée n'est pas mauvaise en soi, compte tenu de la menace terroriste, mais là ils sont allés un peu fort sur la vie sexuelle… De toute façon, plus un fichier est petit, plus il est fiable. Dans les services spécialisés comme le contre-espionnage, on se concentrait sur des personnages précis comme un espion soviétique, sur lequel vous aviez des renseignements précis. Pas n'importe quoi. »
A l'ère du « data mining » post-11 septembre, Edvige ferait entrer les usages policiers dans le XXIe siècle. En effet, ce genre de fichier n'est pas utilisé pour la qualité de ses informations, mais pour sa quantité et sa capacité à « profiler » des groupes sociaux, des comportements, des déviances. Encore peu utilisée en France, cette méthode est déjà très répandue en Allemagne et aux Etats-Unis.
S'il entrait en activité, Edvige serait donc un remix du fichier des RG, mais mis à disposition de l'ensemble des policiers de la sécurité publique. Avec l'éclatement des RG en deux entités, à partir de la création de la DCRI le 1er juillet dernier, le gouvernement n'avait pas le choix. Il était obligé de scinder l'ancien fichier RG en deux. D'un côté les fiches sur les groupes radicaux et violents (islamisme, indépendantisme basque, nationalistes corses… etc). De l'autre, le tout-venant ayant trait à l'ordre public (violences urbaines).
Des problèmes sur la nature des données, mais surtout sur leur usage
La polémique Edvige met donc en lumière la question de l'usage de ces fichiers, de leur contrôle, sans oublier la possibilité de comparer ces données avec d'autres fichiers. Ne l'oublions pas, il existe aujourd'hui 36 fichiers à la disposition des forces de l'ordre. Bien sûr, le décret de 2008 prévoit un garde-fou, inscrit dans l'article 4 :
« Le traitement et les fichiers ne font l'objet d'aucune interconnexion, aucun rapprochement ni aucune forme de mise en relation avec d'autres traitements ou fichiers. »
Dans la pratique, les policiers n'hésitent pas comparer visuellement les fichiers. Pas d'interconnexion, mais un vrai croisement de données, en temps réel. En revanche, les policiers interrogés aujourd'hui confirment que le fichier RG est, en théorie, réservé aux membres du service.
Derrière Edvige, l'inconnu Cristina>
Derrière Edvige, un autre fichier destiné à remplacer le fichier informatisé du terrorisme de 1991 se profile.
Il s'appelle Cristina pour Centralisation du renseignement intérieur pour la sécurité du territoire et les intérêts nationaux. Il est censé rassembler les « données personnelles » classées « secret-défense ». De qui ? Comment ? Pour qui ? Autant de questions qui n'ont pas vraiment de réponse selon Didier Bigo, maître de conférence à l'IEP Paris. (Voir la vidéo)
Avant de refermer le dossier, tous les politiques devraient se souvenir de la fiche Chirac, Jacques, de 1965. Une information que l'intéressé n'a jamais démentie.
Phot : Jacques et Bernadette Chirac (Dans la peau de Jacques Chirac)

























4
De Adieu_Monde_Cruel
Lobotomisé | 15H04 | 13/09/2008 |
Les mots ont un sens.
Dans l'ancien fichier des RG (décret 91-1051 du 14 octobre 1991, accessible sur le site « legifrance »), il est écrit que les informations recueillies ne pourront l'être (à l'exclusion de tout autre motif) que « lorsqu'elles concernent des personnes qui peuvent, en raison de leur activité individuelle ou collective, PORTER ATTEINTE A LA SURETE DE L'ETAT OU A LA SECURITE PUBLIQUE, PAR LE RECOURS OU LE SOUTIEN ACTIF APPORTE A LA VIOLENCE AINSI QUE LES PERSONNES ENTRETENANT OU AYANT ENTRETENU DES RELATIONS DIRECTES ET NON FORTUITES AVEC CELLES-CI. »
Dans le nouveau fichier EDVIGE (décret n° 2008-632 du 27 juin 2008, également accessible sur le site « legifrance »), il est désormais possible « DE CENTRALISER ET D'ANALYSER LES INFORMATIONS RELATIVES AUX INDIVIDUS, GROUPES, ORGANISATIONS ET PERSONNES MORALES QUI, EN RAISON DE LEUR ACTIVITE INDIVIDUELLE OU COLLECTIVE, SONT SUSCEPTIBLES DE PORTER ATTEINTE A L'ORDRE PUBLIC. »
On passe donc, pour résumer, d'attenter à la sûreté de l'Etat en ayant recours à la violence à la possibilité éventuelle de porter atteinte à l'ordre public.
Ce n'est quand même pas qu'un simple glissement sémantique !
Dernier « détail » : le décret de 1991 (sur l'ancien fichier des RG) prévoyait une possibilité pour le citoyen d'accéder aux informations le concernant (ou avoir la confirmation qu'aucune information le concernant n'était présente), après bien sûr vérification que la divulgation des éléments ne soient pas préjudiciable !
Or, cette possibilité d'accès a disparu dans EDVIGE. Et comme l'ancien fichier a été basculé dans le nouveau, même les anciennes données ne sont plus accessibles.
Vraiment, je crois que les mots ont un sens.
De Mon-Al 24219
Retraitée secteur fauché | 16H16 | 13/09/2008 |
Nous sommes tous fichés et depuis fort longtemps : certains désignent Vidocq comme l'inventeur des « fichages » d'Etat …
Mais nous le sommes aussi par bien d'autres choses :
-par les impôts,
-la sécurité sociale
-la carte bancaire
-la carte de paiement du magasin de ton choix
-le téléphone portable
Internet dès qu'on allume son ordinateur et ou si on s'inscrit sur des sites comme Facebook, MSN etc ..
Donc, effectivement et ceci bien avant 1991 se faisait … ayant longtemps milité et fait partie d'associations diverses, il suffisait, pour avoir des « renseignements » sur un nouvel arrivant de savoir « où » téléphoner pour savoir …
La seule différence, maintenant, c'est que les fichiers sont informatisés et peuvent être croisés. Et utilisés par des personnes accréditées … Donc, on met fin à l'hypocrisie et on officialise ce qui a été fait de tout temps.
Les faits nouveaux sont les renseignements relatifs à l'orientation sexuelle et à la maladie … ce qui va être révisé.
C'est la première fois que j'interviens sur le sujet Edvige. Probablement pour éviter de nager à contre-courant. Mais les cris d'orfraies qui nous assourdissent depuis une bonne semaine sont arrivées bien tardivement … et proférés par des personnages sans grande envergure : Morin ( qui a voulu se faire mousser devant son parti, mais il était de ceux qui ont approuvé le décrêt lors de sa mise en forme) et l'inénarrable Bayrou qui n'en manque décidément pas une ! ! ! Ces protestations ont servi à revoir la copie. Dommage que cette copie n'ait pas été discutée avant d'être dévoilée … mais c'est l'habitude de ce gouvernement de « lancer » des fusées, quitte à revenir en arrière si çà coince - je dis de ce gouvernement, mais il n'est pas le premier à agir ainsi …
Quant aux hommes politique ou publics ils ont toujours été fichés … et même « écoutés », mais je ne veux pas revenir au temps des « écoutes de l'Elysée », celà remonte au siècle dernier et après tout : nobody's perfect, isn't it ?
De Bourgade
journaliste | 21H35 | 13/09/2008 |
Il me semble que la mise en place de ce fichier a un contenu politique qui n'a pas été suffisamment analysé. C'est le même gouvernement, qui représente les intérêts des super-riches - au point d'oser afficher sa collusion avec un culot que l'on n'avait jamais vu jusques-là en république -, qui rabote le droit de grève et n'a jamais caché son intention de détruire le code du travail, qui met en place les outils dont il a besoin pour fliquer le mouvement social : militants, syndicalistes, responsables associatifs, étudiants, lycéens…etc.
Contrairement à ce que l'on dit souvent, l'opposition existe dans ce pays. Elle est tenace, dynamique et combative. C'est le mouvement social. Je vous épargne la liste des nombreux exemples de cette lutte permanente contre la mise en coupe réglée du pays par les intérêts supérieurs du profit et de la spéculation. Certes, elle ne trouve pas sa traduction politique. Mais elle existe. (A mon sens, on ne peut rien comprendre de la crise du PS sans s'intéresser à ses relations avec le mouvement social, à sa sociologie.)
Au delà de la formidable machine à produire de la démagogie - les fonctionnaires, les privilégiés, les chômeurs, les immigrés, la dette et toutes ces conneries - qui l'a fait élire en carburant à plein régime sur toutes les antennes et dans toutes les colonnes depuis 15 ans, la promesse électorale de Sarkozy à ses copains, la fameuse rupture, ce n'est rien d'autre que cela : briser une fois pour toute l'échine de la seule véritable opposition aux intérêts des super-riches.
Ce qui est inquiétant à mon avis, c'est que l'on voit bien que ces gens qui dirigent le pays et captent une part toujours croissante des richesses qu'il produit supportent de moins en moins les contraintes de la démocratie et de l'état de droit, en tant qu'instrument de la résistance sociale à l'ordre qu'ils appellent de leurs voeux. Les dernières élections nous ont ainsi offert le spectacle d'une simple course de chevaux ou le pronostic hippico-sondagier tient lieu désormais de débat démocratique. Le peuple veut donner son avis ? Pas d'inquiétudes, Arlette Chabot est là pour concocter un échantillon représentatif des victimes collatérales du système - chômeurs, précaires, petits patrons et artisans et même handicapés (pour l'émotion) - et autres représentants patentés de la « France d'en bas » livrés à l'exercice affligeant de la doléance clientéliste et consummériste. Le référendum sur la constitution européenne ? Mais qui sont les imbéciles qui ont imaginé que l'on devait demander son avis au peuple ? (Les irlandais, quelle belle bande de salopards ingrats, n'est ce pas ? ) La liberté de s'opposer à la chasse aux immigrés ? On criminalise le soutien aux sans papiers. La liberté de dire ce que l'on veut - et même, pourquoi pas, n'importe quoi - et surtout son opposition à la liberté d'écraser, piller, licencier, expulser : on lâche, pour faire taire son monde, la police de la pensée, l'armée des pitres et tartufes, éditorialo-moralistes, pseudo-journalistes, aboyeurs professionnels, chroniqueurs cool et autres penseurs éclairés de la démocratie moderne.
En fait de modernité, revoilà la fille aînée de l'église et les racines chrétiennes de la France ; l'union sacrée et l'émotion patriotarde - Arlette Chabot, toujours - dans la guerre « contre-insurrectionnelle » en Afghanistan ; la virilité perdue de la gent masculine ; l'autorité parentale en crise et que sais-je encore… La liste est longue des impostures de cette soi-disant modernité qui a le bon goût des idées les plus réactionnaires de la bourgeoisie pudibonde et bigote du 19ème siècle. Je vous l'épargne.
Pour conclure - et oui, tout arrive à qui sait attendre - la démocratie n'a rien à faire avec les bons sentiments et la morale. C'est un processus dynamique et historique étroitement lié à la lutte politique pour le progrès et la justice sociale. (Si l'on avait attendu que les riches inventent la démocratie, on en serait toujours au suffrage censitaire entre gens bien nés). C'est cela que le sarkozysme veut foutre en l'air et c'est pour cela que l'on a besoin de moderniser les « fichiers » : pour resserrer les mailles du flicage, abonder les moyens de pressions et affuter les armes de la calomnie. Le reste, à mon avis et ça n'engage bien entendu que moi, ce n'est que des belles paroles et de la mauvaise télévision…
De Humain
01H44 | 14/09/2008 |
Tout cela n'est pas neuf… ! Hélas !
De plus cet Edvige n'est pas vraiment un fichier mais plutot la concaténation de fichiers existants.
(ou plutôt leur interconnexion)
Il y a eu des fichiers semblables dans divers domaines, avec un tollé à chaque fois… ! ! (pour les impôts par exemple)
Edvige, ou les fichiers originaux datent depuis 1991 à en croire cet article.
Cela fonctionnait déjà, mais non vraiment officiellement comme indiqué, c'est tout à fait réel.
Combien de fiches, pour l'armée, pour les déplacements, pour les emplois dans la fonction publique et privée… Pour les habilitations…etc.
Qui en doute ?
Les bonnes âmes semblent offusquées, il y a de quoi, mais être vigilant, c'est à chaque moment.
Or nous ne sommes pas vigilants à chaque moment ! !