Enquete

Rentrée littéraire : l'agent, le joker des écrivains ?

En France, on les croit superflus. Outre-Atlantique, on ne s'en passe pas. Rencontre avec les intermédiaires auteur-éditeur.

Au salon du Livre de Francfort en 2000 (Reuters).

Quel est le point commun entre Christine Angot, Jean Hatzfeld, Nicolas Sarkozy et Salman Rushdie ? Outre leur notoriété, tous figurent sur la liste des clients d'Andrew Wylie, le plus célèbre des agents littéraires newyorkais. Surnommé « le chacal », Wylie veut, comme quelques autres agents, secouer le milieu de l'édition française. Avec lenteur, car l'odeur de l'argent est encore taboue à Saint-Germain-des-Prés. Enquête.

A Paris, seuls quatre agents littéraires sont à l'œuvre

Un agent littéraire est la fois un « editor » -qui lit les manuscrits, les sélectionne, puis les propose à la maison d'édition qui conviendra- et un négociateur de contrat. En général, il est rémunéré à la commission, sur la base d'une commission de 10 à 15% pour les droits français, 20% pour les droits étrangers (les droits audiovisuels sont plus complexes à calculer car ils incluent divers droits dérivés). Une fois le contrat signé, l'agent suit son exécution (campagne de publicité, tournée, relevé des droits).

Se méfier de l'agent double

Andrew Wylie a-t-il tenté de minimiser la sortie d'un livre au bénéfice d'un autre ouvrage portant sur le même sujet ? Le soupçon de l'ancienne porte-parole du Tribunal pénal international fut suffisamment étayé pour qu'elle décide de rompre son contrat avec l'agent new-yorkais. Florence Hartmann raconte :

« En mars 2007, Wylie m'appelle, se disant très intéressé par mon livre. Nous signons un contrat et puis… plus rien. Ils devaient prospecter les éditeurs du monde entier mais se sont contentes d'approcher les éditeurs balkaniques, si passivement que ces derniers, bien que preneurs, n'étaient même pas au courant de la sortie du livre (jusqu'à ce que je les en avertisse moi-même). Un jour, j'ai appris qu'un éditeur italien, client de Wylie, préparait la sortie du livre de Carla Del Ponte (la procureure du TPI), j'ai alors compris leur lenteur. Après la sortie de mon livre, ils se sont couverts en envoyant des livres aux éditeurs, mais sans vraiment les solliciter. Wylie voulait aussi me facturer mes propres livres envoyés aux éditeurs ainsi que les frais de port. J'ai rompu le contrat en novembre 2007 et je me bats toujours pour obtenir le paiement d'une partie de mes droits auprès de Wylie. Le problème d'un agent, ce n'est pas la commission, c'est la relation de confiance. »

Nous aurions voulu avoir la version de l'agent, mais il n'a pas souhaité répondre à nos questions. Florence Hartmann a finalement signé avec Pierre Astier. Marie-Sophie du Montant s'est fixée une ligne de conduite : « Je fais en sorte que mes auteurs ne soient pas en concurrence. »

Mais il faut différencier l'agent qui représente un auteur et l'activité de « subagency » qui consiste à représenter un auteur déjà édité ailleurs et/ou une maison d'édition étrangère dans son pays. Claude Durand, PDG de Fayard, fut ainsi « l'agent » d'Alexandre Soljenitsyne, représentant de ses droits pour le monde entier.

En comptant et recomptant, ils ne sont que quatre à pouvoir prétendre au titre envié d'« agent littéraire » à Paris. Commençons par les deux plus connus, qui ont refusé de répondre à nos questions.

François-Marie Samuelson, incontournable pour le cinéma

François-Marie Samuelson, assez dédaigneux et un peu blasé -« j'ai pris la peine de vous rappeler »- est le pionnier de la profession. Depuis vingt ans, il représente des auteurs, en marge de son travail d'agent artistique dans le cinéma :

« Je sature, j'ai lu tellement d'articles ne faisant que reprendre les précédents. » (sic)

Son agence FMS gère une écurie prestigieuse : Fred Vargas, Emmanuel Carrère, Philippe Djian, BHL pour les Etats-Unis… Samuelson est recherché pour son entregent dans le milieu du cinéma. « C'est vrai que ça compte avec lui, explique Pierre Assouline, l'un de ses premiers clients, à un moment, je voulais faire des scénarios et il m'a aidé à le faire. » Ex-Libé, ex-mao, l'homme a découvert le métier à New York dans les années 70 avant de l'importer en France par le biais d'une agence spécialisée dans le cinéma.

L'intermédiaire a aussi pas mal d'ennemis. Par exemple, Emmanuel Pierrat, avocat spécialisé en droit de la propriété intellectuelle (et avocat de Wylie), n'est pas tendre avec lui :

« Peut-on vraiment parler “ d'agent littéraire ” avec Samuelson ? Il ne vend que chez Gallimard et en dehors du transfert négocié de Houellebecq chez Fayard… Sa force, c'est de vendre les livres au cinéma, en apportant un projet clef en main aux producteurs avec un réalisateur, des acteurs et une histoire. Mais depuis qu'il s'est brouillé avec ses associés, il est tout seul ou presque. »

Samuelson a pourtant ouvert des portes : « Il a été tenace, commente Pierre Astier, ancien éditeur reconverti en agent, car les portes étaient fermées. C'était l'époque où Francis Esmenard (patron d'Albin Michel, ndlr) disait : “Un agent et c'est la porte ! ” ». Les temps ont changé. Aujourd'hui, tout Saint-Germain-des-Prés travaille avec les agents.

Susanna Lea, reine du blockbuster

Susanna Lea présente un autre profil : diplômée d'Oxford, cette jeune Britannique a longtemps travaillé pour le département international de Robert Laffont. Spécialiste de la cession de droits étrangers, elle fonde en 2000 sa propre société. Objectif : faire des blockbusters internationaux. Son slogan ? « Publié en Europe, lu dans le monde entier. » Elle aussi a refusé de répondre à nos questions :

« Notre métier, c'est d'offrir une 2CV ou une Ferrari à celui qui va s'asseoir dedans. Mais c'est le pilote qui est intéressant, pas la voiture. »

La Ferrari de Susanna Lea est conduite par Marc Lévy. Pour lui, elle a négocié, avant sa sortie en librairie, les droits audiovisuels de « Et si c'était vrai… » avec Hollywood. Depuis, l'auteur français tourne à plus de 500 000 exemplaires par livre (en France) et aurait déjà vendu quinze millions d'ouvrages dans le monde. Pour chaque livre, son à-valoir dépasse le million d'euros.

Susanna Lea est réputée pour sa capacité à saisir les tendances du marché international. Les mauvaises langues l'accusent de participer à une certaine uniformisation de la littérature.

En parcourant la liste de ses auteurs, on se demande qui emprunte les 2CV : Ayaan Hirsi Ali, Carmen Bin Ladin, Romain Sardou, Marina Picasso ou… Pierre Haski ? Pour satisfaire les desiderata de leurs clients, les agents doivent être prêts à tout, ou presque. Pierre Assouline en plaisante :

« Avec mon éditeur, on est marié pour le meilleur et pour le pire. Je laisse le pire à mon agent. »

Le pire ? La négociation et le suivi des contrats d'auteur. Une purge pour les éditeurs car les agents anglo-saxons ont pris l'habitude de scinder les droits (français, étrangers et audiovisuels) pour mieux les négocier.

Pierre Astier, l'éditeur passé de l'autre côté du contrat

Pierre Astier (DR).« Si la littérature anglo-saxonne est puissante, c'est aussi parce que les écrivains ont les moyens de travailler. Ecrivain, c'est un métier. »

Le jugement est sévère, mais il émane d'un connaisseur. Ancien patron des éditions du Serpent à plumes, Pierre Astier s'est jeté dans le bain avec sa compagne en 2005. Depuis, l'agent Astier s'efforce de développer ceux qu'il appelle les « perles » francophones :

« Le marché francophone est vaste, avec des milliers de créateurs : les Belges, au Maghreb, en Afrique, dans l'océan Indien. Or, Paris aspire tout. Par exemple, Yasmina Khadra, Algérien traduit dans trente-cinq pays, est l'un des auteurs francophones les plus lus au monde. Des centaines d'écrivains ont un potentiel international, il faut sortir de Paris. »

Et de fustiger l'absence d'espace de vente de droits au Salon du livre de Paris, là où les foires de Londres et Francfort ont depuis longtemps un lieu réservé aux agents :

« La France est un pays archaïque, , l'auteur français a été un peu infantilisé, il faut qu'il se responsabilise. »

Marie-Sophie du Montant, petite commission et savoir-faire

Marie-Sophie du Montant (DR).Ex-antiquaire, ex-attachée de presse, Marie-Sophie du Montant incarne à Paris les intérêts de Global Literary Management, société new-yorkaise fondée par Didier Imbot, l'ancien patron du Masque. Voici comment elle résume l'essence de son métier :

« Il faut trois qualités pour faire un bon agent : savoir lire beaucoup et vite (une vingtaine de manuscrits par semaine). Etre diplomate. Ne pas avoir peur de ses choix, de ses goûts. »

Accusée , comme ses congénères, par les éditeurs de faire monter les prix des à-valoir, l'agente répond petite commission et savoir-faire :

« Non, je ne suis pas là pour pratiquer le hold-up des éditeurs, je m'arrange pour que tout le monde soit content, c'est un équilibre. Certains éditeurs adorent négocier, d'autres non. Je m'occupe aussi de premiers romans, de gens auxquels je crois. Si je n'ai que cinq mille euros d'à-valoir, hé bien ! je suis contente. »

La jeune femme est convaincue que « dans une dizaine d'années, tout le monde aura un agent ». Vision optimiste ou prophétie auto-réalisatrice ? Elle est en tous cas étayée par le cas Jonathan Littell.

Le pavé dans la marre lancé par Jonathan Littell en 2006

Retour en 2006. Le loup Jonathan Littell a jeté son dévolu sur la bergerie Gallimard par le biais du chaperon Andrew Nurnberg, agent londonien qui représente aussi les intérêts de Robert Littell, son père.

Lorsque Littell fils cherche à placer son manuscrit en France, il le confie à Nurnberg qui boucle l'affaire en vingt-quatre heures. Il met en concurrence quatre des plus grosses maisons parisiennes. Gallimard remporte le morceau, mais accepte aussi de n'acquérir que les droits français des Bienveillantes. Une première qui inquiète les éditeurs français, dont les marges reposent souvent sur les reventes à l'étranger. Dans l'un des rares entretiens accordés par l'écrivain au Monde, Jonathan Littell glace le sang des « french publishers » en répondant à une question sur son agent :

« Mon père est écrivain professionnel depuis trente-cinq ans. Dans le monde littéraire anglo-saxon, si on veut publier un livre, on cherche d'abord un agent. La question ne s'est donc, pour moi, jamais posée. Cette tradition française d'envoyer d'abord son manuscrit à une maison d'édition m'est étrangère. Je comprends que cela perturbe certains en France, où un équilibre assez délicat fait qu'il s'y publie des livres qui ne le seraient pas ailleurs. Ce système a un coût. En France, pratiquement aucun auteur ne peut gagner sa vie ; toute la chaîne du livre vit du livre, sauf l'écrivain. »

L'explication est en partie culturelle. A quelques exceptions près (Pascal Bruckner ou Dan Franck sont réputés fermes en affaires), les Français ont plutôt une relation schizophrénique à l'argent. Assouline résume :

« L'écrivain français est un individualiste forcené ; beaucoup se font avoir, mais l'idée de donner 10% de son à-valoir à quelqu'un le rend malade. C'est très français. »

Considèrent-ils qu'écrivain n'est pas vraiment un métier ? Cela concerne de toute façon une infime minorité d'auteurs : pas plus de cent cinquante vivent réellement de leur plume.

5 commentaires sélectionnés

Portrait de C. Creseveur

De C. Creseveur

D'actualité | 10H23 | 09/09/2008 | Permalien

Assouline a beau jeu de critiquer l'individualisme forcené. Quand on connaît le montant dérisoire des à-valoirs on se demande bien quel intérêt il peut y avoir à en plus partager avec un agent ?
La plupart des agents ne se bougent que pour les « gros » auteurs. Pour le reste, en guise de négociation, ils ne font qu'entériner des tarifs.
En télé c'est encore plus parlant puisque certains agents vont même jusqu'à accompagner la baisse, pour ne pas dire le dumping.

Portrait de auchomage

De auchomage

10H31 | 09/09/2008 | Permalien

si 150 écrivains vivent de leur plume (et c'est beaucoup) c'est que tous les autres ne sont que des écrivaillons. la littérature française est connue dans le monde entier. un bon auteur n'a pas besoin d'agent, seul un mauvais écivain a besoin de convaincre. depuis la 2ème moitié du 20ème siècle, la littérature tend à devenir un business, idée contradictoire avec celle qui pousse un véritable auteur à écrire. il écrit par amour de sa langue maternelle qu'il connait parfaitement et dont il se sert pour divertir ou renseigner, parfois les 2. nous en sommes loin aujourd'hui.

Portrait de Prolo du livre

De Prolo du livre

11H07 | 09/09/2008 | Permalien

Je sors de mon silence.

J'attaque par quoi ?

Allez, ça : « Si je n'ai que cinq mille euros d'à-valoir, hé bien ! je suis contente. »… Sidérant de démagogie. Depuis quand un premier roman fait cinq mille euros d'à valoir ? Elle connait l'économie du Livre ? Ou elle confond avec le premier roman de Loana…

Ces agents (vite comparé aux Editor u.s., qui ont un rôle différent du Publisher, et qui correspondrait mieux…) sont des types qui débarquent dans une profession bien établie, avec des règles, des us et coutumes, et qui pensent pouvoir détourner des flux de frics par leur unique présence.

Le métier d'éditeur est pour grosse partie celui d'une prise de risque (financier). Ces types, en gros, joue à l'éditeur mais sans avoir les couilles de prendre aucun risque.

Leur seul argument étant que le monde du Livre français aurait peur, ou une relation schyzo avec, du fric ? Ils nous prennent pour des buses ? La mère Duras les a pas attendus pour négocier ses droits à 15 % du p.v.p. !

Et parlons de leurs auteurs… De grands, d'illustres, d'éternels, auteurs ! ! ! Du genre à avoir une belle palette à l'entrée de carrefour. Du genre à faire pâlir Proust et trembler Pivot par leur écriture profonde…
Lequel de ces parasites (petit truc qui vient s'installer dans un système pour le détourner à son profit, sans en branler une) défend des auteurs importants (pas par les ventes, par l'intérêt culturel) ?

La gestion des contrats ? Merci, ça va, on s'en sort… Si les ventes de droits à l'étranger ne sont pas énormes, on sait quand même s'en occuper, même chez les tout petits éditeurs (les Agences Régionales du Livre sont de très bons conseils pour ça, entre autres).

Alors parce que les anglo saxons ont des agents on doit suivre ? J'ai pas envie d'aller faire la guerre en Irak. Ils n'ont pas les même réseaux de distribution, le même cadre juridique (différence droits moraux et patrimoniaux inexistante), bref deux systèmes distincts qui ne peuvent pas être mélangés sous peine de sacré chute de l'un des deux.

En tant qu'éditeur, un auteur qui m'annoncerait qu'il prend un agent, prendrait aussi ses bouquins sous le bras avec. J'édite un auteur, je traite donc avec lui, pas avec un intermédiaire qui n'offre aucune plus value.

Portrait de zooo

De zooo

11H20 | 09/09/2008 | Permalien

Que des avis de connaisseurs ! Bravo pour le niveau !
Il me semble que l'agent prend aussi un risque financier, car un mauvais agent fait de mauvais contrats, ne gagne pas d'argent en n'en fait ni gagner à son auteur ni à son éditeur !
Un éditeur et un agent collaborent afin d'optimiser les chances d'un auteur en lequel il croient d'être lu.
Peut-être pensez-vous qu'un auteur n'a pas besoin des à-valoirs ? Que c'est un système exprès pour ruiner les éditeurs ? S, les auteurs en ont besoin pour vivre, car ceux qui « produisent » moins que les autres, ont aussi le droit de d'avoir des revenus pendant qu'ils travaillent à leurs nouveaux textes.
Je suis vraiment attérée !

Portrait de Francis Mizio

De Francis Mizio

Ecrivain | 13H42 | 09/09/2008 | Permalien

(réponse à « auchomage » qui dénie aux autres les moyens de gagner leur vie)

Y'en a marre de cette tarte à la crème : « faut pas qu'un écrivain vive de sa plume ».

Pourquoi en France l'écrivain ne serait-il pas pro alors que dans les pays anglo-saxons ça ne pose pas de problème et on le considère comme un artisan, ou un artiste, un métier normal ? Pourquoi cela ne choque pas qu'un musicien vive de son art, un peintre, un graphiste, un sculpteur, un scénariste… je ne sais quel artiste ? C'est quoi ces conneries de vision bourgeoise de l'écriture ? Pourquoi l'art enfanté dans la misère ? C'est une vision aristocratique que de ne voir l'écriture possible que dans la douleur. Faudrait p'têt s'enlever cela de la tronche. Le monde a évolué. Et les grands classiques -non fortunés- qui vivaient de l'écriture, des nullards ?

Je ne sais même pas pourquoi je m'énerve encore à chaque fois que je lis ou j'entends des propos de ce type qui vont bien dans l'esprit réac et rance dans lequel ce pays n'en finit pas de macérer. Litell a raison.

Allez circulez.

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