
Fallait-il publier les photos des talibans ayant combattu des soldats français ? La polémique, initiée par le ministre de la Défense et relayée par les généraux, masque une autre réalité : dans les cercles militaires français, la vieille doctrine de la « guerre révolutionnaire » revient dans le débat sur l'Afghanistan. Avec moult références à l'Algérie et à la méthode Bigeard, certains voudraient réinventer la forme ultime de la guerre. Une tentation dangereuse.
Jeudi dernier, sur France Inter, un général à la retraite commentait la publication des photos controversées. François Cann, ancien chef de corps du 8e RPIMa, préside l'Amicale des anciens du « 8 ». Que dit-il ? Que les talibans mènent une « guerre révolutionnaire » où la dimension médiatique est de première importance, car elle vise « notre opinion ». (Ecouter le son)
« Guerre révolutionnaire » ? Un terme rarement employé publiquement. Il a pourtant une histoire qui mérite d'être évoquée, notamment parce qu'il renvoie à une doctrine (la DGR) bannie de l'armée française par le général De Gaulle en… 1961. Le président de la République sait que les généraux putschistes d'Alger furent les plus ardents partisans de cette doctrine, forgée dans les rizières d'Indochine par des officiers des troupes coloniales.
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Fondée sur une conception totalisante du conflit, elle préconise de retourner contre l'adversaire l'arme des « hiérarchies parallèles », dans un cadre répressif ou, au contraire, pour faire adhérer la population à sa cause.
En clair : organiser le ralliement de la population car une guérilla s'appuie toujours sur l'environnement civil dans lequel elle évolue. Cela s'appelle la « guerre des bascules », l'objectif étant de faire basculer le peuple en sa faveur. Contre les « rebelles » ou les « insurgés » comme disent les généraux en parlant des étudiants en religion.
« L'enjeu dans les zones d'insécurité est la population »
Certes, sur France Inter, Cann évoque la « guerre révolutionnaire » mené par les talibans, sans aller jusqu'à proner l'application de la même stratégie. Mais ce qu'il a écrit dans les jours qui ont suivi l'embuscade du 18 août dernier (alors que de nombreuses critiques s'élevaient sur l'impréparation des troupes, les erreurs de l'état-major, le manque de moyens des soldats) est équivoque.
Le 27 août, il livre un long texte d'analyse (voir le document ci-contre) de la situation militaire en Afghanistan. Les anciens, dit fort justement le général Cann, sont là pour « rappeler ce qu'il ne faut surtout pas refaire ». Pourtant son propos est truffé de références à la guerre d'Algérie :
« Sur ce chapitre aussi (des actions de pacification, ndlr) nous avons, nous les Français, une solide expérience avec ce système ingénieux et efficace des Sections administratives spécialisées (SAS, ndlr), chargées de prendre le contrôle des populations jusqu'alors soumises aux rebelles. »
SAS… l'Algérie. L'officier rappelle aussi les vertus de la méthode « d'immersion dans le Djebel » du colonel Bigeard, chef du 3e Régiment des parachutistes coloniaux où l'auteur fut, jeune lieutenant, chef de section. Et de vanter les mérites de soldats « rustiques, souples, félins et manœuvriers », les mots de Bigeard. Sa conclusion « tactique » est nette et sans appel :
« Le bon sens voudrait qu'on oriente nos forces vers une fluidité qui lui permettent d'occuper le terrain de ces zones suspectes pour y retourner l'insécurité et gêner l'action des rebelles.
Mais comme nous sommes censés être en Afghanistan pour aider ce pays à accéder à la démocratie, l'enjeu dans les zones d'insécurité est la population. Les opérations de contre-guérilla, pour nécessaires qu'elles soient, sont insuffisantes. Il faut pouvoir les compléter par des actions de pacification. »
Autrement dit, un plaidoyer pro domo en faveur de l'usage des forces spéciales, dont le 8e RPIMa est l'un des régiments d'élite, avec le 1er, le 3e, le 6e RPIMa, le 2e REP et le 13e RDP. L'essentiel du Commandement des opérations spéciales (COS).
Une mythologie qui se réveille depuis dix ans
En lâchant le terme de « guerre révolutionnaire », le général Cann convoque donc une mythologie qui s'est discrètement réveillée depuis une bonne décennie dans les cercles militaires. L'article du colonel Grégoire de Saint-Quentin, paru en 1997 dans la revue de la Défense nationale, a donné le signal de ce réveil.
Cet officier des Troupes de marine, ancien coopérant au Rwanda, s'interroge sous un titre limpide : « Retour à la guerre révolutionnaire ? ». Futur patron du 1er RPIMa, Saint-Quentin pose la question de l'usage des forces spéciales dans les conflits contemporains. Sa réponse, positive, sera confirmée par les conflits suivants. Kosovo, Côte d'Ivoire, Centrafrique, Afghanistan : à chaque fois, le COS est en première ligne pour mener la « guerre sur les arrières ». Le 11 septembre achève de convaincre les derniers réticents : remplacez « marxiste » par « islamiste », « communistes » par « moudjahidins » et ne changez rien.
Depuis, les travaux de recherche consacrés au renseignement -pierre angulaire de la DGR- se multiplient. En septembre 2006, Doctrine, revue d'études générales, dont le thème est « Renseigner pour les forces » publie le témoignage d'un officier de renseignement en Afghanistan. Le diagnostic du capitaine Negroni (2e REP) est critique :
« La chaîne renseignement semble bien souvent déconnectée de la chaîne opérationnelle et tourne ainsi “à vide”. De plus le renseignement ne fonctionne que du bas vers le haut. »
Juste après, dans le même numéro, un article du lieutenant-colonel Rémy Porte se penche sur un classique de la DGR, « Le renseignement en Indochine ». Voici sa première phrase (promis, je n'invente rien) :
« Rappelons rapidement, pour nous en convaincre, deux principes marxistes-léninistes de la guerre révolutionnaire : “La stratégie la plus saine consiste à différer les opérations jusqu'à ce que la désintégration morale de l'ennemi permette de lui asséner le plus facilement un coup mortel”, il s'agit de “gagner du temps, de démoraliser l'adversaire et d'accumuler des forces pour ensuite passer à l'offensive”. »
Non, vous ne rêvez pas. Nous sommes dans une revue officielle de doctrine de l'armée française. Mieux : dans ce qui est aujourd'hui la bible doctrinale de référence du fantassin, l'essence des conflits contemporains est résumée sans ambiguïtés. C'est à lire dans « Gagner la bataille, conduire à la paix, les forces terrestres dans les conflits aujourd'hui et demain » dont vous pouvez lire un extrait ci dessous :
Un risque majeur : la tentation du cavalier seul
Dans la pratique, l'Afghanistan est un terrain idéal pour ranimer la doctrine de la guerre révolutionnaire. D'un côté, la carotte avec le retour intensif des « actions civilo-militaires » où l'on jurerait revoir les SAS de l'Algérie. Comme ce récit d'une mission réalisée en décembre 2007 par un capitaine de gendarmerie l'indique explicitement :
« Nous devons être en mesure de proposer, monter, organiser et mener tous types d'actions (aide vétérinaire, aide médicale, aide ophtalmologique, dons en tous genres [vêtements, fournitures scolaires…), mais également réhabilitation voire construction d'écoles, et pompes villageoises, etc.). En bref, tout ce qui peut permettre à la force présente sur le théâtre, d'accomplir sa mission d'assistance et de sécurité des populations locales dans les meilleures conditions. »
De l'autre, le bâton, car il faudrait être bien naïf pour imaginer que la violence sera absente du bras de fer qui oppose les forces de l'ISAF aux talibans. Et pas n'importe quelle violence… tortures, exécutions sommaires, disparitions. La liste est longue des tentations dangereuses de la DGR. Que fera l'officier de renseignement confronté à un prisonnier « insurgé » dont les copains ont égorgé ses camarades quelques semaines auparavant ?
Bien sûr, le soldat de 2008 n'est pas celui de 1958. Les officiers aussi ont sans doute retenu les leçons de l'Histoire. Mais lesquelles ?
- La guerre d'Algérie fut une défaite politique mais une victoire militaire, appliquons les mêmes méthodes.
- Prenons les politiques à leur propre piège en leur démontrant que la cause n'est pas aussi juste qu'ils le prétendent.
- Menons les opérations à notre manière, en négociant sur le terrain une autonomie que nous autorise l'éloignement du théâtre de conflit.
Le risque majeur d'un retour de la doctrine de la « guerre révolutionnaire » est bien de ranimer la tentation du cavalier seul, d'un corps expéditionnaire qui finit par se penser comme légitimement titulaire des plein-pouvoirs. Un processus où la vieille méfiance traditionnelle entre responsables politiques et généraux peut vite se réveiller. Au risque d'un retournement complet de l'opinion publique, contre les militaires.
Serait-ce parce qu'ils l'ont anticipé que les généraux sont montés vent debout contre une série de photos dans Paris Match ?
Photo : Forces afghanes et étrangères après un attentat à Kaboul le 11 août 2008 (Omar Sobhani/Reuters).






















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De solstice
pigiste | 17H19 | 07/09/2008 |
A JePise,
Je ne vous suis pas du tout : nous avons des députés et, sur ces questions de politique étrangère, ils sont certainement plus qualifiés pour peser le pour et le contre.
Notre présence ou notre absence d'Afghanistan, comme dans tous les conflits où notre présence est demandée, demande une étude aprofondie, loin de la passion soulevée par la mort de 10 soldats, dont certains étaient très jeunes.
Le référendum devrait être réservé à des questions de société qui concernent directement les électeurs. Je pense au mariage homosexuel, au droit au suicide assisté : toutes ces questions, et leur réponses, permettraient au législateur de comprendre la perception d'un changement de société et la réception éventuelle d'un texte de loi.
De Pasadena
visiteur | 17H50 | 07/09/2008 |
La tragique perte de nos 10 soldats tombés dans ce pays lointain m'interpelle à plus d'un titre . Ne voulant pas céder à la manipulation des médias dominants , je me pose beaucoup de questions quant à nôtre présence ( ou invasion ! ! ) d'un autre pays souverain sous couvert de la « guerre au terrorisme “ afin de ramener la ‘ démocratie : type occidentale à ces pauvres pachtounes ! ! La vraie question est de savoir pourquoi la France ( ou ses décideurs actuels au pouvoir ) veulent faire la guerre ou plutôt ENVAHIR un autre pays ? ? Le mobile ? ? Quels sont les vrais buts recherchés et pour qui la France roule-t-elle ? ? On sait que dans toute guerre d'invasion existent des forces de résistance pour chasser l'occupant afin de recouvrer leur intégrité territoriale . La France a bien résisté à l'occupant allemand durant la seconde guerre mondiale . Ceux-ci même n'ont jamais été considérés comme des terroristes , mais plutôt des libérateurs d'un Grand Pays sous le joug allemand . L'exemple des autres guerres de résistance à travers le monde est assez édifiant ! l'histoire est là pour nous rappeler les différentes étapes de la décolonisation ( Cf Abdelkrim et la guerre du Rif dans les années 1920 ! ! ). L'allégence du pouvoir actuel à l'oncle Sam , son suivisme , son atlantisme affiché fait sauter en éclat l'indépendance de la France vue par le Général de Gaulle .
Qui terrorise qui ? ? to be or not to be that is the question ?
Le vrai mobile dans tous ces massacres est l'acheminement du pétrole ( à travers l'afghanistan ) et la nouvelle carte des ressources énergétiques vue par l'administration Bush .
Il est temps de prendre du recul pour mieux analyser cette invasion pour ne pas la transformer en vrai bourbier . Les pachtounes majoritaires en Afghanistan n'accepteront jamais d'être colonisés , envahis pour du vernis à ongles .
L'ex-urss avec ses 160 000 hommes super armés , super équipés se sont bien cassés les dents ! ! Il est temps de regarder les choses en face et épargner les vies de nos valeureux soldats . Il est temps pour la France de retrouver son indépendance vis à vis des USA pour mieux construire l'EUROPE avec la Russie comprise en tant que puissance économique et acteur incontournable entre les USA et L'asie ….
De actimem
18H05 | 07/09/2008 |
Mourir pour l'Afghanistan, quelle imbécilité ! . La vie de nos concitoyens deviendraient-elles aussi bon marché ?
Sacrifier nos citoyens gratuitement que pour plaire à Bush et à sa bande, n'est-ce pas faire fausse route. Sans parler des dégâts relationnels avec le monde musulman dont la France a besoin.
Je suis triste de voir mon pays entrainé dans un cercle vicieux de guerre et d'intervention dont le rapport coût/bénéfice est désastreux malgré la rhétorique pitoyable du ministre de la défense.
De Polyblogue
Citoyen | 20H59 | 07/09/2008 |
Le Parlement français n'a dans la pratique aucune influence sur la politique etrangere et les engagements militaires à l'extérieur. Ca reste l'exclusivité du monarque président et de quelques conseillers.
L'exemple dramatique du Rwanda en 1990-1994 aurait du etre l'impulsion pour un changement radical dans ce domaine.
Malheureusement rien n'a changé (cf Eviction de Bockel début 2008 quand il a pris a la lettre le discours de Sarko sur une soit disant rupture en ce qui concerne la Françafrique).
De mechante langue
21H11 | 07/09/2008 |
« Il est bon de rappeller, puisque R89 ne le fait jamais, que la Suisse est neutre depuis plus d'un siècle et qu'elle n'envoie pas ses enfants dans des conflits à la con, comme on le fait en France aujourd'hui pour du pétrole et du pavot à opium au nom d'un soit disant terrorisme islamique le 11/09/2001 dont on a toujours pas la moindre preuve. “
Sauf que sa sécurité la Suisse elle le doit uniquement a son enclavement géographique qui la fait de fait bénéficier du systéme de défense de l'OTAN, et le respect de sa neutralité elle le doit a son secret bancaire .
Et demandez aux belges et aux nerlandais ce qu'ils ont gagné a etre neutre en 1914 ?
De pierrejcallard
www.nouvellesociete.org | 14H52 | 08/09/2008 |
1) Une guerre révolutionnaire se gagne avec la population, pas contre la population.
2) une guerre de pacification ne consiste pas a êmpecher de se battre des gens qui veulent se battre. Depuis des siecles.
3) Dans une situation comme l'Afghanistan, le seul ennemi est le désordre et nous n'avons pas d'alliés. Comment définir une victoire ?
Sortons d'Afghanistan. Inconditionellement. Par le plus court chemin.
Pierre JC Allard
http://nouvellesociete.org/5166.html
De tintouin
17H21 | 08/09/2008 |
Procédons par étape.
La justification de l'engagement français est discutable.
Maintenant, dès lors que notre Armée se voit engagée, encore faut-il lui assigner des objectifs clairs, et les moyens pour les atteindre.
Au vu de la montée en puissance actuelle des talibans, on peut douter de l'efficacité de la stratégie militaire décidée et mise en place depuis 6 ans par l'OTAN.
Les militaires français sont en droit de réfléchir sur l'adoption d'une nouvelle stratégie, afin d'être plus efficaces dans la contre-guérilla et la pacification de l'Afghanistan.
Les talibans sont actifs, décident de quand et où ils attaquent, et nos troupes répliquent comme elles peuvent quand ça arrive. Ils font la guerre, et l'OTAN la subit malgré ses moyens. Un comble !
Donner pour mission à nos soldats de monter des embuscades, et mettre les talibans en situation d'insécurité, serait un bon début. En résumé, reprendre l'INITIATIVE, que nos troupes n'ont pas là-bas.
Concernant les risques (dérives et tortures type guerre d'Algérie…) d'une telle modification de stratégie, je souligne juste que les bavures actuelles des bombardements de l'OTAN ont fait des milliers de morts afghans depuis 2002.
Si une nouvelle stratégie permet d « obtenir des résultats contre les talibans et d'écourter cette guerre, les civils afghans y perdront moins des leurs en bombardements OTAN “chirurgicaux” qui s'arrêteront.