Tribune

Guerre en Ossétie : Moscou tente de rompre son encerclement

(De Vilnius) L'escalade inattendue de la situation en Ossétie du Sud et en Abkhazie a remis sur le devant de la scène une région dont on entendait plus parler depuis que la guerre de Tchétchénie avait été requalifiée – cyniquement - en « lutte contre le terrorisme ». Pourtant, la région n'a jamais été aussi stratégique pour Moscou comme l'ont montré ces derniers jours. Comment expliquer une réaction aussi vive du Kremlin ?

Le dernier pré carré de Moscou

La Russie a toujours été un empire. Un empire qui a gagné 50 km2 par jour depuis les débuts de l'expansion de la Moscovie, c'est-à-dire plus de quatre siècles ! Et combien de reculs ? Celui de la Première guerre mondiale où elle a dû quitter pour la première fois le centre de l'Europe – avant d'y revenir encore plus forte après 1945 - et celui de la fin de la Guerre froide.

Ce second recul a été bien plus terrible : imaginons que les Pays baltes, parties vitales de l'Empire des Tsars et de l'URSS, sont aujourd'hui dans l'UE et dans l'Otan. L'Ukraine – le berceau de la Russie historique - a des rêves d'alliance atlantique, tout comme la Géorgie.

La perte de l'empire, le développement d'un capitalisme outrancier – en réalité un vol de la propriété collective cautionné par l'Ouest - et la chute brutale du niveau de vie comme de l'espérance de vie sont les parties visibles d'un cataclysme dont la Russie a eu bien du mal à se relever sous le gant de fer de Vladimir Poutine.

Aujourd'hui, Moscou se sent plus forte. Elle se sent aussi encerclée. L'Otan n'en finit plus de s'étendre, le bouclier antimissiles américain semble vouloir s'installer en Europe centrale contre l'avis du Kremlin, les Occidentaux ignorent le Conseil de sécurité pour reconnaître le Kosovo… Le flanc occidental de la Russie est donc sous pression. Son flanc méridional aussi : la Turquie reste un porte-avion américain, les Américains sont en Irak, en Afghanistan et prennent pied en Asie centrale.

Que reste-t-il à la Russie ? Un Caucase compliqué qu'elle tente depuis des années de maîtriser.

Les choses ont commencé à se gâter dès l'explosion de l'URSS avec les menaces de sécession tchétchènes. Or, un regard sur la région laisse tout de suite deviner ce qui se serait passé si cette région n'avait pas été brutalement mise en coupe réglée par Moscou. C'est toute la Fédération de Russie qui aurait pu se détricoter. Aujourd'hui, alors que le Nord du Caucase est sous contrôle, voilà le Sud de la région qui conteste la prédominance russe.

Une région aux multiples enjeux

La région – tout en marquant le dernier espace de relative influence pour le Kremlin – est stratégique à plusieurs titres. Tout d'abord parce qu'elle contrôle la seule voie non-russe de sortie d'hydrocarbures vers l'Europe et les mers chaudes. Or, compte tenu du manque d'investissements dans ses propres capacités de productions, Moscou a tout intérêt à parachever son empire énergétique par la maîtrise non seulement des gisements mais aussi de la totalité du transit.


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Ensuite, parce que dans le Caucase, Moscou se pare de l'un des symboles des grandes puissances : une mission internationale de maintien de la paix sous égide de l'OSCE. Ainsi, en Abkhazie et Ossétie du Sud, régions séparatistes de la Géorgie, des « soldats de la paix » russes assurent, officiellement, le calme après les guerres des années 1990 entre Tbilissi et ses provinces rebelles.

En réalité, ils gèlent une situation qui leur est favorable. Dans ces deux provinces, une grande partie des habitants détiennent des passeports russes – pour des raisons complexes issues de l'héritage soviétique – et Moscou peut donc se prévaloir de défendre ses compatriotes. Des Russes à l'extérieur des frontières de la Russie ? La Russie est un empire, disais-je.

Quelle sortie de crise ?

Aujourd'hui, il semble que le Kremlin demande le départ du président Saakashvili. Quelle sera la réaction des Occidentaux ? Plusieurs scénarios sont envisageables.

  • 1. Le premier, accorder à Moscou ce qu'elle demande et laisser le processus de renforcement de l'influence russe dans la région se poursuivre et se couronner par l'organisation des Jeux olympiques de 2014 à moins de 30 kilomètres de l'Abkhazie.
  • 2. Retourner au statu quo, mais admettre définitivement la mainmise de Moscou sur l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud.
  • 3. Humilier la Russie et l'obliger à retirer ses troupes. Cette dernière option n'est pas facile à obtenir et on peut prévoir qu'elle ne sera pas possible sans des concessions sur d'autres fronts : bouclier anti-missiles, élargissements de l'Otan etc.

Dans tous les cas, il faudra offrir à la Russie une solution pour sortir la tête haute. Il est loin le temps où la Russie ne faisait qu'avaler une couleuvre après l'autre. Aujourd'hui, l'Empire contre-attaque !

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5 commentaires sélectionnés

Portrait de Xhi_

De Xhi_

Gre-citoyen | 17H46 | 11/08/2008 | Permalien

Bonjour,

Ce n'est malheureusement pas la seule région où les russes font des dégâts sous prétexte de conserver leur influence ou autre : bien plus proche de nous, sur sol européen, en République de Moldavie, les russes continuent de diviser ce pays en 2.

En effet, la Transnistrie (République non reconnue par les pays occidentaux, ayant encore une faucille et un marteau sur le coin du drapeau) était à l'époque soviétique un dépôt d'armement stratégique pour Moscou, et c'est toujours le cas aujourd'hui ! Le pays le plus pauvre d'Europe, est pris dans les glaces du Kremlin : l'armée transnistriote est soutenue par l'armée russe.

L'épuration des populations menées pendant l'URSS donne aujourd'hui des gens ne sachant pas s'ils font partis de la civilisation russe ou européenne. Le simple fait de dire bonjour dans la capitale Chisinau est un acte politique : soit en roumain, soit en russe ! Je précise que la langue officielle est le roumain, mais que certaine personne refuse de parler cette « sous-langue ».

La bas, les gens ne croient en rien, ou alors regrette le stalinisme, qui au moins avait l'avantage de leur faire croire qu'ils avançaient ensemble vers un même but (le pays vote aujourd'hui encore massivement communiste dans les campagnes).

L'opinion publique française, et internationale, n'y prête aucune attention particulière, alors que l'influence russe est là, au porte de chez nous (UE), prête à entrer dans un conflit au moindre mot de travers.

Je parle de la Moldavie car j'y ai vécu, mais les récents problèmes avec l'Estonie sont du même ordre. Tant que l'Europe n'aura pas un message clair à envoyer à Moscou, ces régions resteront très instables pour nous européens, tant au niveau militaire que diplomatique. Ces populations n'attendent qu'un geste fort de l'Europe pour bouger… A savoir quand…

Portrait de Philippe Perchoc

De Philippe Perchoc (auteur)

Président de Nouvelle Europe | 18H22 | 11/08/2008 | Permalien

Oh bien sur, il y a une « stratégie Saakashvili » mais elle a peut-être été débordée.
Comme je le montre sur la carte : l'Adjarie a retrouvé le giron de Tbilissi sans problème, alors l'idée devait être de refaire le coup en Ossétie.
Mais ça n'a pas marché.

Je ne pense pas que ce soit une stratégie globale, pensée depuis Washington : la Maison Blanche n'a pas les moyens de ses ambitions dans une région totalement verrouillée par Moscou.

Portrait de thierry reboud

De thierry reboud 20923

| 18H25 | 11/08/2008 | Permalien

Sur cette affaire ossète, on est tout de même en droit de se demander si Saakashvili est tout à fait imbécile ou s'il était à ce point pressé de passer les plats au pouvoir russe : parce que, tout de même, à la sortie, les grands gagnants de ce petit jeu seront bel et bien les Russes, et sur plusieurs tableaux.

Le premier, et pas le moindre, sera de montrer clairement aux républiques de la région ce que vaut l'alliance avec l'Occident : rien, ou peu s'en faut. Ce simple constat devrait tempérer pas mal d'ardeurs dans la région.

Le deuxième, c'est que Moscou a effectivement démontré que la récréation post-soviétique est bel et bien terminée. La Russie prendra soin de ses intérêts sur ses marches, et ses marches seront bien inspirés de s'en souvenir. Je suppose, en particulier, que du côté de Kiev on saura en tirer les leçons.
Ce faisant, la Russie ne se conduit ni plus mal ni mieux que (par exemple) les Etats-Unis face au Nicaragua sandiniste : la constante des puissances (à quelque degré que se situe cette puissance) est de veiller à la tranquillité de leurs arrière-cours. La question ne me semble pas être de savoir si c'est bien ou mal : c'est juste constant.

Le troisième cadeau de Saakashvili à Moscou (et peut-être le plus beau), c'est la fin définitive de l'hypothèse d'une adhésion de la Géorgie et de l'Ukraine à l'OTAN. La décision sur ce point avait été différée au dernier sommet de l'OTAN, il paraît bien que Tbilissi vient de donner la réponse ultime à cette question.

Portrait de fermtag

De fermtag

18H59 | 11/08/2008 | Permalien

Il me semble avoir lu plusieura fois que si la Russie (fédération… trop long) a « distribué » des passeport Russe à environs 70% des Ossète du Sud, c'est justement parce que Tbilisi les aurait, comme punition à leur indépendance de facto de 92, privés de leurs passeports Géorgiens, et que l'ossétie du Sud n'étant pas reconnu par les autres états, ils devenaient alors apatrides…

Idem pour les Abkhszes.

En tout état de cause, Saakashvili est un dictateur en bonne et due forme, aux bottes des État-Unis…

Quand à la Lithuanie (vous dites résider à Vilnius), je pense qu'elle est franchement anti-russe et ce depuis longtemps : quand on a des échos trop contradictoires, je ne suis pas sûr qu'il soit possible d'être réellement objectif.

Je ne suis pas particulièrement pro-russes, mais je demande à voir. Peut-être me trompè-je, c'est fort possible.

Par contre -- bien que le moyen soit moralement inexcusable -- si ça permettait d'avoir la peau du président géorgien et de nouveau une démocratie Géorgienne, je trouverait ça plutôt une bonne chose quitte à céder l'Ossétie du Sud et l'Abkhasie (sans parler de l'Adjarie, qui aimerait bien aussi sortie de la Géorgie pour rejoindre la Turquie…).

Ça permettrait aussi de faire retomber la pression USA/Russie pour le contrôle du pétrole dans la région et de savoir un peu mieux qui veut quoi réellement. Mais géopolitiquement, je comprends les russes qui se retrouvent « coincés » vers le Sud par les USA. Qui fait réellement monter la pression ?

« Wait & see », dirait l'autre… nous ne sommes que des pions sans valeur…

Portrait de Dragonfly

De Dragonfly

Condamné à perpette... | 19H11 | 11/08/2008 | Permalien

Article qui apporte des éléments d'information sur l'implication de la Russie dans ce conflit ; cependant, cet article éclipse beaucoup trop d'éléments clés :

1. Ossétie du Sud et Abkhazie

Ces deux régions séparatistes, issues d'un conflit avec la Géorgie après l'éclatement de l'URSS, ont tout fait au niveau diplomatique pour obtenir leur indépendance et leur rattachement à la Fédération de Russie ; jusqu'à des référendums gagnés. Malgré cela, la Géorgie et la majorité de la communauté internationale ont toujours rejetés les volontés indépendantistes.
Le deux poids, deux mesures entre ces deux régions séparatistes et le Kosovo, est donc assez étrange.

2. L'armée géorgienne

La Géorgie a multiplié par 30 (c'est à dire +3000% ! ! ! ) son budget militaire ces dernières années, jusqu'à atteindre pratiquement 30% de son PIB aujourd'hui ! Ainsi avec une telle augmentation, la Géorgie est le pays recordman au monde de l'augmentation de son budget militaire depuis ces dernières années ! Dès lors, j'imagine que ça n'est pas simplement pour envoyer des troupes en Irak…

De plus, la Géorgie s'est très massivement armée et en particulier chez l'Ukraine et Israël.
Enfin, les militaires géorgiens ont été formés par des américains et des israéliens. Et le jour de l'attaque géorgienne sur l'Ossétie du Sud, les américains donnaient un exercice militaire dont le nom de code était « réaction imminente »…

3. La situation avant le conflit en Ossétie du Sud

Voici la chronologie, des événements majeurs :
(source Nouvel Obs JUILLET 2008 http://tempsreel.nouvelobs.com/actualites/international/asiepacifique/20… )

- 4/07/2008 : Le gouvernement ossète affirme que les forces géorgiennes ont déclenché une attaque contre l'Ossétie du Sud, faisant deux morts.
La Russie accuse la Géorgie de s'être livrée à un « acte d'agression délibéré ».

- 15/07/2008 : La Russie et la Géorgie entament, chacune sur son territoire, des manoeuvres militaires, à proximité de leur frontière commune.

- 1/08/2008 : Six morts et sept blessés par des tirs provenant de positions géorgiennes, selon le gouvernement de la région rebelle. Tbilissi affirme que les Ossètes ont tiré les premiers.

- 3/08/2008 : La Russie met en garde contre un conflit « de grande envergure » et accuse la Géorgie d'opérer des mouvements de troupes.

- 4/08/2008 : Le vice-ministre russe des Affaires étrangères réaffirme son « inquiétude devant l'escalade des tensions provoqué par l'usage disproportionné de la force du côté géorgien », lors d'un entretien avec le vice-ministre géorgien des Affaires étrangères.

- 4/08/2008 : L'Ossétie du Sud déclare poursuivre ses opérations d'évacuation d'enfants après de sanglants accrochages. Tbilissi dénonce une opération de propagande.

- 5/08/2008 : La Russie affirme qu'elle ne pourra « rester à l'écart » si les tensions dégénèrent.

- 6/08/2008 : Les deux parties s'accusent mutuellement d'avoir ouvert le feu dans des villages de la région.

- 7/08/2008 : La Russie provoque une réunion à l'ONU afin de demander aux géorgiens d'accepter une résolution visant à interdire l'utilisation de la force. La proposition est refusée par la Géorgie ! (source site onu)

- 7/08/2008 : La Géorgie et l'Ossétie du Sud conviennent d'une rencontre après une journée d'affrontements qui ont fait une dizaine de morts.

- 8/08/2008 : La Géorgie lance dans la nuit une offensive militaire contre l'Ossétie du Sud. Le Premier ministre russe Vladimir Poutine affirme que les « actes agressifs » de la Géorgie vont entraîner des « mesures de rétorsion ». Des chars et des camions russes se dirigent vers l'Ossétie du Sud à partir de Vladikavkaz, la capitale de la république russe d'Ossétie du Nord.

Voici donc des éléments permettant de se faire une opinion sur les volontés réelles de la Géorgie et de la Russie ; et cela sans affirmer que la Russie est un empire et que donc il agirait comme un empire. En effet, en ce qui concerne la Géorgie, la Russie a essayé d'éviter le conflit contrairement à la Géorgie.

Enfin, et soit dit en passant, au vu de ces dernières années, il me semble que le premier rôle d'empire conviendrait plus aux Etats-Unis d'Amérique qu'à la Russie…

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