TRIBUNE

Si les robots font tout le boulot, que va faire l'homme ?

Dans le film d'animation « Wall E », les hommes déléguent tout à leurs robots. Une fiction ? Plutôt une anticipation. Démonstration.

Wall E, robot-héros du dernier dessin animé signé Pixar (Walt Disney).C'est le carton ciné de l'été. « Wall E », le dernier né du studio d'animation Pixar dont la critique (presque) unanime a dressé les louanges, a déjà attiré plus de 740 000 spectateurs la première semaine dans les salles françaises, prenant presto la tête du box-office, loin devant « Hulk », l'autre grosse sortie de l'été.

Les héros de cette épopée romantico-écologico futuriste ? Deux robots, seuls sur une Terre que l'homme a dû fuir, chassé par la pollution et la prolifération des déchets. Avec une grande maestria graphique, le film montre des humains obèses, confits dans l'oisiveté, se déplaçant dans des fauteuils roulants (enfin, « lévitants »), laissant une myriade de robots s'occuper de tous les travaux à bord de la station spatiale où ils sont réfugiés.

Une des interrogations du film tient dans cette nouvelle distribution des tâches : si les robots sont partout, quelle place reste-t-il aux hommes ? Et ce n'est pas qu'une question théorique, à réserver à nos arrière-petits-enfants. Ainsi, lors du dernier Salon de la recherche et de l'innovation début juin, le Laas, laboratoire du CNRS, présentait son travail sous la forme d'un robot humanoïde qui se mouvait et déplaçait des objets avec une agilité confondante.

Un des scientifiques présents me confirma ce qu'un de ses collègues m'avait déjà confié deux ans auparavant : les robots humanoïdes capables de remplacer l'homme dans la majorité de ses tâches seront sur le marché d'ici vingt à trente ans.

Des robots humanoïdes aussi génériques que nos ordinateurs actuels

Pourquoi humanoïde ? Parce que ces robots devront pouvoir agir dans le même environnement que le nôtre et utiliser les mêmes outils. Ils seront aussi génériques que nos ordinateurs actuels, pour que chacun les utilise sans grande préparation, et seront suffisamment polyvalents pour que le même robot soit capable d'ouvrir une porte ou bien de visser un boulon.

Certains robots d'aujourd'hui sont perçus comme d'aimables amusements. comme le Qrio de Sony… (Voir la vidéo.)

… ou le Asimo de Honda : (Voir la vidéo.)

Pourtant, une véritable course s'est engagée dans ce domaine. Les laboratoires s'attachent autant à présenter des robots qui nous ressemblent qu'à résoudre des problèmes liés à l'intelligence (le déplacement anthropomorphe [reproduisant la démarche humaine, ndlr], la préhension, la vision, l'interaction avec les humains, le développement d »équivalents à nos sens).

C'est sans doute pour être en tête de cette compétition que le gouvernement sud-coréen souhaite que chaque foyer intègre un robot d'ici à 2015-2020. De son côté, le Japon souhaite développer des robots intelligents de seconde génération exportables à travers le monde en 2015.

Le ministère japonais de l'Economie, du Commerce et de l'Industrie a consacré en 2007 près de 2 milliards de yens au soutien de projets de robots parfaitement autonomes et aptes à prendre leurs propres décisions sur leur lieu de travail.

Le gouvernement japonais estime que le secteur de la robotique sera une composante essentielle du développement économique pouvant atteindre un chiffre d'affaires annuel de l'ordre de 26 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie.

Jobs possibles : cueillir des pommes, servir au comptoir, changer les couches…

Le but d'une robotisation n'est pas forcément de produire plus et mieux qu'un homme, mais de le supprimer. Toutes les tâches dépendantes du savoir-faire plutôt que de la conception sont susceptibles d'être robotisées : cueillir des pommes, réparer une automobile, traduire, servir derrière un comptoir, s'occuper d'élevages d'animaux, changer les couches d'un enfant ou pratiquer une opération du cerveau.

Et contrairement à ce que l'on peut imaginer, ce sont les services à la personne qui pourraient être robotisés en premier : au Japon et en Corée, les robots sont d'abord envisagés comme aides aux personnes âgés. L'automatisation a amélioré la rentabilité en améliorant la productivité humaine. La robotisation améliorera la rentabilité en retirant l'homme du processus de production.

On pourra avoir un exemple de l'impact de la robotisation sur le travail avec les voitures robotisées qui seront sur le marché bien avant les robots humanoïdes. Aux Etats-Unis, le Pentagone a décidé que dès 2015, un tiers de ses véhicules terrestres devrait rouler sans pilote. La Darpa organise pour cela des courses ouvertes aux constructeurs du monde entier,
comme l »Urban Challenge. (Voir la vidéo)

On peut supposer que les premières voitures robots appartiendront à des sociétés de taxi. Cela n'a rien d'étonnant puisque 18 véhicules de ce genre sont en cours de test à l'aéroport britannique d'Heathrow et d'autres au nouveau centre d'exposition de Rome ainsi qu'en Espagne dans la ville de Castellón, dans le cadre du projet européen CityMobil, qui réunit 10 pays et 28 partenaires dont la RATP et l'Inria. (Voir la vidéo)

Des problèmes de droit se poseront inévitablement lorsque ces voitures s'inséreront réellement dans la circulation, comme la responsabilité en cas d'accident. Mais une solution juridique finira inévitablement par s'imposer. Dès lors, tous les taxis de France seront menacés de disparaître, et parce que la robotique est parfaitement générique et versatile, ce seront les chauffeurs de bus, les transporteurs routiers et les livreurs qui seront remplacés en une à deux générations automobiles, c'est à dire entre quatre et huit ans.

Comme toutes les nouvelles technologies, les robots adaptés au marché s'imposeront en moins de dix ans. Dès lors, aucune entreprise ne pourra faire l'économie de sa robotisation massive pour rester dans la compétition économique. Aucun pays ne pourra se l'interdire si son voisin l'autorise, et à moins que toutes les nations ne reviennent à un fonctionnement autarcique, l'ensemble de la planète robotisera le travail.

Nos sociétés doivent se préparer à la raréfaction brutale du travail

Selon l'évolution actuelle de la robotique, la raréfaction du travail interviendra d'ici vingt à trente ans au maximum, et elle surviendra à une vitesse telle que nos sociétés seront incapables de réagir correctement. C'est à ce défi qu'il faut faire face, et non pas à la fin du travail, qui reste néanmoins un aboutissement quasi certain.

Nous devons préparer nos sociétés à supporter la raréfaction brutale du travail :

  • Que signifie-t-elle pour nos sociétés construites sur la valeur travail ?
  • Quelle sera la reconnaissance sociale pour ceux qui ne travailleront pas ?
  • Comment organiser le travail rare ?
  • Le travail rare est-il encore travail ou bien l'accès réservé à une source d'enrichissement pour quelques privilégiés ?

Et surtout, comment va-t-on redistribuer la richesse demain, quand l'on sait que dans la France d'aujourd'hui, les revenus du travail restent plus imposés que ceux du capital -en 2002, le taux implicite sur le travail était de 41,8 % et le taux d'imposition implicite sur le capital de 36,6%, selon la Commission européenne ? C'est un fait, la question n'est plus « comment faire pour que les gens travaillent encore ? “, mais ‘comment faire pour vivre sans dépendre de son travail ? . Le questionnement essentiel d'un certain Karl Marx, en somme…

Photo : Wall E, robot-héros du dernier dessin animé signé Pixar (Walt Disney).

6 commentaires sélectionnés

Portrait de affreuxjojo

De affreuxjojo

12H06 | 10/08/2008 | Permalien

L'idée de la disparition progressive du travail grace au progrés technique n'est pas vraiment nouvelle. Lire par exemple « Eloge de la paresse » de Lafarge (19 ème ! ) ou le mouvement utopiste « Travailler deux heures par jours » (années 70-80). La production industrielle prenait d'ailleurs cette direction compte tenu du côut du travail dans les pays développés. Les investissement industriels étant très lourds (donc baisse tendancielle du taux de profits telle que décrite par Marx) le capitalisme à préfére prendre une autre direction, celle de l'investissement dans des pays à faible côut de travail. C'est pour cela que l'on nous explique, concurrence oblige, qu'il faudra travailler de plus en plus (et qu'en réalité on travaille plus, pour gagner moins).. Paradoxal, non ?

Portrait de vol19

De vol19

awash | 12H17 | 10/08/2008 | Permalien

Intéressant, mais peut-on extrapoler ? La mondialisation avec ses très bas salaires disponibles a réduit le processus de robotisation de la production dans le monde occidental vu qu'il est devenu plus rentable de créer des usines dans des pays à bas salaires et de re-exporter vu les coûts de transports bas.
Et la question qui se pose avec la différenciation sociale et des revenus, c'est si finallement une frange paupérisée de la population ne sera pas en concurrence pour survivre pour des tâches domestiques avec des robots, pour au final marginaliser cette « transition » ou du moins segmenter les utilisateurs.

Par contre, celà devrait faire du monde employé dans le « software development »… ? après le problème, c'est la dépendance…

Portrait de Jean-François@Carenton

De Jean-François@Carenton

12H26 | 10/08/2008 | Permalien

Wow, trop cool ; « le Laas, laboratoire du CNRS, présentait son travail sous la forme d'un robot humanoïde qui se mouvait et déplaçait des objets avec une agilité confondante. »
Je ne me sens pas trop concerné. Je ne déplace pas des objets avec une agilité confondante, j'ai d'autres choses à foutre : m'occuper de mes filles, trouver du temps pour randonner dans le Massif des Ecrins (j'y arrive pas), et finir ces putains de bouquins de Julien Gracq et Jim Harrison qui s'empilent sur mon bureau.
Alors les robots, coucouche panier. Ce qu'ils nous montrent, c'est juste des lapins Duracell améliorés (= sans les poils).

JFT_Charenton

PS : tous ces trucs sur les robots, ça sent la promo à plein nez, c'est juste des labos en quête de fric qui font de l'auto-promo devant des journalistes (stagiaires ? ) incultes, près à gober n'importe quoi. C'est fou ce qu'on arrive à faire en SIMULATION, genre clip 3D. Le problème, c'est que la VIE, la RÉALITÉ, c'est pas un clip 3D : y'a pas de de boutons STOP et REWIND. Personnellement, j'aimerais bien, mais c'est une autre histoire (humain, trop humain, comme disait l'autre).

Portrait de delavergne

De delavergne

journaliste | 12H27 | 10/08/2008 | Permalien

Très intéressant ce sujet. Merci François Bugeon.

Le dernier « Un oeil sur la planète » était consacré au Japon. Instructif, comme d'hab'. Pour ceux qui ne l'ont pas vu, un chercheur - qui avait son humanoïde - expliquait simplement que pour eux le robot est complémentaire à l'homme. C'est un ami. Alors que pour nous, occidentaux, c'est la méfiance qui prévaut.

Perso, je ne comprends pas comment sur une planète surpeuplée, on continue à tout robotiser et à supprimer du travail pour l'homme… Mais bon, je ne suis qu'un Français terre à terre ; -)

Portrait de Courageux anonyme

De stangrof

13H16 | 10/08/2008 | Permalien

Bonjour, ce film est une éniéme expression de la déshumanisation. Notéz que ces « robots » ont des « émotions » et que le robot « femelle » se nomme EVE.
Pendant que les spectateurs s'identifient inconsciemment aux personnages, ils oublient la réalité et sont programmés comme des computers.
Cela fonctionne trés bien sur les plus jeunes. Comment endoctriner des kmhers verts ? C'est simple

Les humains sont des virus !

Les flics du climats se « forment » : -(
http://www.ipernity.com/blog/stangrof/81271
A bientôt
http://www.ipernity.com/home/stangrof

Portrait de Laurent-Weppe

De Laurent-Weppe

20H10 | 10/08/2008 | Permalien

Et pendant ce temps, on estime qu'un PC vendu 1000 euro dans le commerce possèdera la capacité de traitement de l'information équivalente à celle d'un cerveau humain (20 x 10^15 opérations par seconde) d'ici 2020 et que d'ici 2050, un ordinateur bas de gamme pourra traiter autant d'information que tous les cerveaux humains réunis. Ça ne signifie pas que d'ici 40 ans nos machines auront dévellopé une intelligence comparable à la notre (après tout, cela fait bien longtemps que les calculatrices nous battent en calcul mental), mais il est certain que les chercheurs s'amusent beaucoup en ce moment à explorer les possibilités ouvertes par les progrès de leur discipline (et je ne parles même pas des ordinateurs composés d'ADN : http://www.sciam.com/article.cfm ? id=dna-computer-works-in-human-cells)

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code