Sur le terrain

Rueil : autour de la cité, le mur de la honte… ou du renouveau ?

Construite dans le cadre de la « résidentialisation » du quartier, l'enceinte haute de 3 mètres provoque la colère des habitants.

Une partie du mur qui entoure la cité à Rueil (Audrey Cerdan/Rue89).

« Qu'est-ce qu'on fait ? Des travaux, vous voyez bien. » L'ouvrier ne comprend pas la question qu'on vient de lui poser : « Vous construisez un mur ? “ Il n'y voit pas même un possible sujet de conversation : ‘Oui, c'est ça. On construit un mur.’ Epais, le mur. D'une hauteur de plus de 3 mètres par endroits, il longe les extrémités de la petite cité de la Fouilleuse à Rueil-Malmaison, dans les Hauts-de-Seine.

Dressé face aux immeubles HLM, cette centaine de mètres de béton gris en construction inquiète les habitants. Le dos contre la porte d'un immeuble aux tons rouges, de grands adolescents fulminent : ‘Ils veulent nous planquer, ils veulent cacher la misère.’ Un plus bavard que les autres montre du doigt un bâtiment de l'autre côté de l'avenue, de l'autre côté du mur : un centre commercial E.Leclerc.

Il raconte qu'à Noël, il y a des décorations là-bas. Aucune chez eux. Il raconte aussi qu'avec les vigiles du Leclerc, c'est la guerre :

‘Ils nous détestent et nous aussi. Ils nous provoquent et même s'ils peuvent pas nous interdire de rentrer, ils s'arrangent pour nous faire sortir. Ils sont là… C'est une milice, les vigiles. Ils veulent nous casser…’

‘C'est Leclerc qui veut nous cacher. Pour vendre tranquille aux bourgeois.’

Les autres acquiescent bruyamment et multiplient les anecdotes. Un adulte confirme : au mois de juin une bagarre a opposé un jeune du quartier à un vigile. La construction du mur a commencé quelques semaines après, déclenchant ainsi la rumeur chez les plus jeunes : ‘C'est Leclerc qui veut nous cacher, genre on est une tache. Pour vendre tranquille aux bourgeois.’

Depuis le centre E.Leclerc qui fait face à la cité (Audrey Cerdan/Rue89).

En face, l'enseigne se fait imposante. Installé là depuis une quinzaine d'années, E.Leclerc a racheté une grande partie des terrains l'avoisinant. Des travaux d'extension sont d'ailleurs en cours depuis des semaines. Au service voirie de la mairie, on déplie le plan d'aménagement, et on explique de façon précise et détaillée que le bloc de béton gris n'est pas un mur de séparation.

Un double projet, réfléchi depuis 2004, vise en effet à restructurer l'ensemble du quartier : l'élargissement de l'avenue de la Fouilleuse -liée à l'extension de E.Leclerc-, et la réhabilitation de la cité.

Et la paroi de béton ? La mairie explique qu'il s'agit simplement d'un mur de soutènement, la cité n'étant pas construite au même niveau que l'avenue. On assure qu'il n'a jamais été question de ghettoïser le quartier : ‘Au contraire, on travaille au désenclavement de ce ghetto.’

Mais comment espérer désenclaver en construisant un tel mur ? La mairie explique que cette cité est la seule qui pose problème dans la ville :

‘Le bailleur, France Habitations a décidé de résidentialiser la cité. Il y aura plusieurs petits blocs, avec des grilles sécurisées, des digicodes, des places de parkings. C'est très bien. Là, les gamins préfèrent détériorer l'immeuble voisin plutôt que le leur, et il y a constamment des tensions liées aux places de parking. Avec les résidences, le ghetto, les dégradations, ce sera fini.’

Le projet est mené par la ville et le bailleur dans le cadre du plan global de réhabilitation mené par l'Agence nationale de rénovation urbaine (Anru). Depuis un an et demi, des travaux modifient la physionomie de la cité : un immeuble a été détruit, une grande voie cyclable et piétonne est en chantier, un centre administratif sera construit derrière…

Une partie du mur qui entoure la cité à Rueil (Audrey Cerdan/Rue89).

‘Résidentialisation’, mode d'emploi


On découpe en petits lots des grands espaces pour bien séparer espace public et privé. Les habitants peuvent ainsi s'approprier leur habitat et sont amenés à se responsabiliser (respect des espaces communs).

Les urbanistes alertent sur les dérives sécuritaires dans certaines cités et parlent de ‘bunkerisation’. En gros, une résidentialisation réussie doit associer protection/sécurité et amélioration réelle de la qualité de vie.

Un mur végétal, un grillage : ‘Ce sera très classe.’

Le bloc de béton séparant la cité de l'avenue commerçante produit tout de même un drôle d'effet chez qui le regarde. Hostile, moche, imposant. ‘Mais ça va changer ! On est en travaux là ! , s'agace-t-on au service voirie de la ville. La fin du chantier est prévue pour l'automne. Là, on promet du changement.

Des talus seront placés en contrebas du mur, qui sera entièrement végétalisé. Ce sera classe’, affirme fièrement la mairie. France Habitations va même ajouter un ‘très beau’ grillage au dessus du mur. Toujours dans le même but : ‘désenclaver, tout en sécurisant’.

Le mur végétal ‘très classe’ et le ‘beau’ grillage ne font pourtant pas l'unanimité dans la cité. Les uns regrettent les arbres qui ont été coupés avant l'engagement des travaux, d'autres ont peur de l'enfermement.

Les locataires des étages inférieurs souffrent d'un vis-à-vis désormais bétonné, et un habitant de la cité ‘depuis trente ans’ jure que ‘c'était mieux avant’. A ces plaintes plutôt classiques de riverains en colère s'ajoute la même amertume que chez les jeunes. Un quinquagénaire rejette la résidentialisation et pointe la marginalisation du seul quartier difficile d'une ville bourgeoise :

‘Il y a une différence nette entre le Rueil du haut et le Rueil du bas. On nous enferme là pour que des kékés jouent tranquillement avec leur bagnoles. C'est hypocrite de dire qu'on veut ouvrir notre quartier. Avec ces résidences, on va le fermer.’

Les architectes chargés du projet, les frères Jade et Sami Tabet, sont spécialisés dans la conception d'opérations de logements sociaux et d'équipements sociaux d'urgence à Paris et en région parisienne. Dans un article paru dans Les annales de la recherche urbaine, Jade Tabet s'interroge sur les objectifs sécuritaires de ces projets de résidentialisation.

Plusieurs projets de ce type sont réalisés depuis les années 90 dans les cités. Les réactions des riverains sont globalement les mêmes : crainte d'être enfermés, scepticisme face aux promesses, méfiance face au mot même de ‘résidence’, connoté rupin.

Les expériences précédentes avaient une lacune : le manque d'information et de concertation avec les habitants. Alors que la mairie estime avoir été suffisamment à l'écoute des habitants, à la Fouilleuse, on parle de ‘mur de Berlin’ ou de ‘paravent’. Aucun des riverains interrogés n'a été capable d'expliquer à quoi allait servir le mur.

L'ouverture qui permet l'accès à la rue (Audrey Cerdan/Rue89).

10 commentaires sélectionnés

Portrait de Noël

De Noël

16H52 | 06/08/2008 | Permalien

La mairie explique qu'il s'agit simplement d'un mur de soutènement, la cité n'étant pas construite au même niveau que l'avenue
Il fait d'après les photos au minimum 3 mètres de haut ce mur.
Les dénivellements sont vraiment impressionnants à RUEL ?

Portrait de GregoryL

De GregoryL

consultant | 16H58 | 06/08/2008 | Permalien

Un article rempli de cliches qui fait reagir le ruellois que je suis. En vrac :
-leclerc a rueil est frequente autant par les bourgeois que par les pauvres, pour des raisons evidentes
-qu'est ce qu'un vigile en a faire des mecs demobilises de l'autre cote de la rue ?
-la « misere » de cette cite est visible sur les photos, laissez moi donc sourire : la fouilleuse est un quartier residentiel par rapport aux tours deglinguees et grises de nanterre ou d'autres villes aux alentours. les mecs de la fouilleuse se percoivent plus misereux qu'ils ne le sont, pas mal sont presque jaloux des autres vraies cites dangereuses dans les autres villes du departement. la fouilleuse n'a rien d'un ghetto, simplement parce qu'a rueil il n'y a pas de ghetto, la ville est bien trop riche pour ca.
-cela dit la fouilleuse est bien l'endroit le plus nuisible de rueil, etant entendu que le niveau general de nuisance a rueil est particulierement bas.
-la mairie de rueil a fait des logements sociaux particulierement beaux juste a cote, des belles residences plus belles que plein d'apparts qui sont pas des Hlm. la politique du logement social a rueil fait des envieux. je propose au journaliste d'aller se ballader autour de la croix de lorraine a rueil pour voir ces fameux hlm super chouettes. ca avait meme provoque des jalousies a l'epoque.

j'ai fini : )

Portrait de jjhb

De jjhb

cosmonaute | 16H59 | 06/08/2008 | Permalien

La résidentialisation est un cadeau, une amélioration des conditions d'existence si l'on en croit les promoteurs et le maire, y a pas besoin de communication ça doit être une surprise (qu'on emballe derrière un vilain mur qui a un prix pour son inutilité). Je suis sceptique. Attendons la fin des travaux pour juger qu'un grillage au-dessus d'un mur végétal ne servira à rien si on ne lui maquille pas l'extrémité de barbelés : )

Portrait de lyones

De lyones

grand-mère en colère | 17H06 | 06/08/2008 | Permalien

Bravo Pablico ! vous m'avez enlevé les mots de la bouche ! Les murs séparent, cachent, guettoïsent et derriere la révolte enfermée gronde ! Un jour elle va exploser pour de bon et ça fera mal !
relisons Alain Touraine et son « vivre ensemble » .

Portrait de Zineb Dryef

De Zineb Dryef (auteur)

Rue89 | 17H09 | 06/08/2008 | Permalien

Bonjour Grégory,

1 - E.Leclerc fréquenté par les bourgeois est une citation. Perçu ainsi par plusieurs habitants de la Fouilleuse.

2 - Les problèmes sont récurrents entre jeunes et vigiles. Je ne l'invente pas pour le plaisir d'enfiler les clichés.

3 - C'est la mairie qui parle de « ghetto ». Votre appréciation sur l'état de la cité est personnelle.

4 - Je ne suis pas CONTRE la mairie. J'explique comment un projet de restructuration d'un quartier est mal perçu par ses habitants.

Portrait de philouzain

De philouzain

19H22 | 06/08/2008 | Permalien

J'ai vécu 30 piges dans les hauts Rueil aux Blanchettes. Depuis tjrs la mairie (déjà avec Baumel et consort) ont essayé de rayer de la carte la fouilleuse.Rien n'a jamais été fait si ce n'est que de la poudre aux yeux, peintures des façades….mais là c'est le bouquet ! ! !

Les résidences dites sécurisées ? ? ? ? arf ! !
En arrivant à Toulouse juste après AZF et la pénurie de logements qui en découlait, j'ai du prendre un appart dans ce type de résidence « Money-Jycrois » pour ne pas les citer ; -), plutôt dire citées dortoirs pour flippés.
Que du tape a l'œil ! ! Les matériaux employés pour la construction, de la daube, une simple cuillère a fendu le carrelage de mon salon. Tout benef pour les proprios qui n'ont jamais vu leurs apparts mais qui leur garantissent un revenu (non travaillé) annuel, Cool pour eux ! !
Le jour de mon état des lieux, il a fallu tout refaire à neuf, ils ne tiennent même pas compte de l'usure normale due a de la durée de séjour du locataire. Ils ont même signalé sur l'état des lieux « traces de doigts sur les meubles de cuisines et m'ont facturé un vitre de balcon mitoyenne qui était fendu de l'autre coté de mon balcon, chez le voisin ! ! ! ! !
En plus, ca vous tue un quartier ce genre de résidences, plus aucune vie de quartier, les rue sont désertes, des cameras partout retransmises directement sur votre TV….quand ca fonctionne.
Et MDR ! ! ! Le trimestre après la construction, une dizaine d'appart sous vidéosurveillance ont été cambriolées, efficace leur truc ! ! ! J'avais lu un papier dans la presse il y a qque temps, que c'était inspiré des ghettos blancs sud-africain.

Portrait de Sire

De Sire

. | 10H45 | 07/08/2008 | Permalien

J'habite Rueil 2000 et je trouve que le portrait que vous faites de ce quartier est de bien mauvaise foi.
Dois-je vous rappeler que l'implantation de toutes ces entreprises (sièges sociaux notamment)à Rueil 2000 donne du travail à des miliers de Rueillois et franciliens ? Et qu'elles rapportent à la ville des dizaines de millions d'euros qui servent ensuite à améliorer notre cadre de vie.
Et puis, c'est quoi des entreprises nuisibles ?

« complètement mort soir et week-end » Est-ce vraiment un mal d'avoir un quartier calme et silencieux après 20h ?

Rueil peut quand même se targuer d'avoir un tiers de sa surface dédiée aux espaces verts. Dépeindre Ollier comme un horrible faiseur de parkings, c'est un peu limite.

Et certes, le système de videosurveillance n'était pas indispensable pour une ville sûre comme Rueil.

Quant à la « démocratie participative », je n'en suis pas fan, mais quelque chose me dit que si elle n'éxistait pas, vous seriez le premier à vous en plaindre…

Et puis ça suffit avec cette histoire de mur, les habitants de la Fouilleuse aiment bien se faire plaindre, le fait est que parler de « misère » dans leur cas est juste grotesque. La Fouilleuse, c'est Neuilly comparé à la Courneuve, Stains, Le Blanc-Mesnil et j'en passe.
Les commentaires sur ce site ne relèvent pas le niveau. Certains ont eu le mauvais goût d'oser la comparaison avec le mur de Jérusalem et les camps de concentration, ça donne une idée du niveau de réflexion des internautes…

Portrait de LeSageHeureux

De LeSageHeureux

Sage et Heureux | 12H12 | 07/08/2008 | Permalien

J'habite à Rueil depuis plusieurs années et je me rends fréquemment au quartier en question.

Le projet d'urbanisation remonte à deux ans et l'un de ses objectifs affichés était d'ouvrir la cité de la Fouilleuse au reste de Rueil. Mais jamais, grand jamais, dans les réunions de présentation de ce projet, il n'était question de construire un mur.

Comme le souligne l'article, personne parmi les habitants de la cité ne comprend l'intérêt de ce mur. Quel est le problème que ce mur est censé résoudre et est-ce que c'est la bonne solution ? Ne va-t-il plutôt renforcer les frustrations (à tort ou à raison) et mettre de l'huile sur le feu ?

Ce qui me semble encore plus grave, c'est que ce sont ces habitants de la cité qui y vivent, qui payent leurs loyers et qui payent leurs taxes d'habitation, et par conséquent, il me semble que c'est leur quartier, et que rien ne doit se faire sans leur accord. Or, il suffit d'aller leur poser la question pour se rendre compte qu'ils n'ont jamais été consultés sur ce mur.

On attise bêtement le feu sur un coup de tête qu'on finira par regretter à moins que le vrai but ne soit effectivement de créer les conditions de la ségrégation à l'américaine.

Portrait de minguinhirigue

De minguinhirigue

Architecte | 10H40 | 08/08/2008 | Permalien

Je croyais que depuis le temps, les urbanistes et architectes avaient compris que faire une mur, quitte à ce qu'il soit mur de soutènement, ça reste un barrière ! Peut importe la verdure et les beaux grillages qu'on souhaite y mettre…

Le fait de faire des cul-de-sac peut entrainer deux dérives majeures : le flicage permanent aux seuls points de traversée de la barrière, ou le raketage permanent à ces même points stratégiques dans une logique de contrôle de territoire par des bandes… Chouette la vie dans les citées rénovées…

Accessoirement, ceux qui pensent que mettre des digicodes et des grilles dans une cité où tout ce qui est commun est systématiquement démoli est une solution ? Qu'ils m'expliquent.

La seule solution est l'ouverture à l'autre, pour combattre le malaise par la reconnaissance mutuelle. Oui c'est beaucoup plus dur, mais mettre des barrières plus hautes n'empêchera jamais les délits… Seul le respect mutuel peut régler le problème. Et la carte respect n'est pas seulement dans la main de ceux qui sont violents, mais aussi dans celle de ceux qui pratiquent au quotidien l'indifférence face aux douleurs des autres.

Portrait de ketch

De ketch

journaliste | 12H33 | 08/08/2008 | Permalien

Rueil est nul. Je le sais, j'y habite. Le prototype de ces banlieues 92/78 qui, tout en pétant plus haut que leur c.., transpirent le conformisme et l'ennui. Le paradis formaté des familles cadres-sup, endettées à vies pour offrir à leur marmaille perpètuellement endimanchée « le cadre de vie » tranquille qui sied à leurs études. D'ailleurs Passy-Buzenval, la boîte privée BCBG la plus caricaturale de l'ouest parisien, trône sur les hauteurs de la ville.

Quant à la Fouilleuse, qu'en dire ? Un pet de lapin comparé aux 4000 de la Courneuve et autres vraies cités de la vraie banlieue, celle du 93 ou 95. Mais cette « cité“- qui n'est en fait qu'une résidence un peu populaire sans grand tapage- est la terreur de la bourgoisie rueilloise, plus à la recherche de phantasmes propres à la réveiller que de mixité sociale.

C'est en tout cas, en cette période d'été où la ville est particulièrement sinistre, le seul endroit de Rueil qui bouge encore un peu, au milieu du chantier chaotique que l'on doit au nouveau prince du quartier, M. Michel-Edouard Leclerc.

De toutes façons, que peut on espérer d'une ville qui, systématiquement, élit au premier tour le représentant de la droite la plus conforme à ses intérêts, quand bien même il aurait un QI proche de zéro ?

Bref, Rueil, on l'aime ou on la quitte. Moi, je m'en vais bientôt.

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