TRIBUNE

Siné viré de Charlie Hebdo : et Dieu créa l'Internet

La mise à la porte de Charlie Hebdo d'un de ses piliers, Siné, constitue incontestablement l'événement médiatique de l'été, comme l'a justement caricaturé Plantu « retournant » la dernière une de Charlie en un Philippe Val déguisé en gauleiter qui somme le dessinateur de prendre la porte (dessin paru dans L'Express).

Qui aurait imaginé que ce repaire de libertaires soit un jour le théâtre d'une purge pour délit d'opinion, plus précisément pour présomption d'antisémitisme ? Comment ne pas condamner la forme et le fond d'un licenciement que le décideur n'a pas eu le courage d'annoncer ? Que penser de ce directeur d'un journal célèbre pour ses excès qui, n'ayant pas le courage d'assumer publiquement un texte dont il est pourtant juridiquement responsable, répond à la crainte d'un procès par l'annonce à l'auteur, « qu'ayant enfreint la charte du journal, il s'en est exclu de lui-même “ ? Juridiquement, intellectuellement et moralement, ce licenciement sent si mauvais qu'il a provoqué une extraordinaire et fort salutaire chaîne de réactions et de réflexions qui, en cette période de brouillage, voire de perte de repères, éclaire les lignes de l'affrontement idéologique (cachez ce sein que je ne saurais voir) actuel.

Un débat qui n'en finit pas

Schématiquement, la bataille oppose trois équipes. La première est constituée des commissaires du prêt-à-penser médiatique : Bernard-Henri Lévy et Pierre Assouline, philocritiques du Monde qui ont, en commun, l'abus de références à Sartre ou à Proust (à défaut de citations) pour masquer l'incommensurable vide de leur pensée. Ils sont suivis de Laurent Joffrin (Libération) qui se fend d'un ‘on choisit sa religion… pas sa race’ (sic). Puis viennent pêle-mêle Ivan Rioufol (Le Figaro), Alexandre Adler (France Culture) et enfin Claude Askolovitch (Nouvel Obs) qui, après avoir été à l'origine du drame, est en vacances, inaugurant avec Lang la nouvelle forme française du congé payé de nos têtes.

Tous condamnent Siné d'avoir enfreint le code lorsque, soupçonnant le fils du Président de vouloir faire son chemin en se convertissant au judaïsme pour épouser une riche héritière, il a signé son antisémitisme. Plus jamais ça, ordonnent-ils, BHL s'impatronisant ainsi chef du protocole du rire :

‘Allons Siné. Tu as encore le choix. Ou la répétition du même humour de cabaret […] ou te libérer et faire de ton humour l'aventure d'une liberté ajustée aux libertés du jour […].’

C'est écrit : nous voilà sommés d'ajuster nos liberté aux leurs. La seconde équipe, innombrable, est celle qui, depuis le début juillet, fait exploser les blogs du refus plus ou moins conscient, plus ou moins bien exprimé, d'ajuster nos libertés à celles du libéralisme ambiant. Une déferlante qui rappelle celle de ‘La Face cachée du Monde’ qui s'appuyait pourtant sur un dossier (et un journal) beaucoup plus épais.

De l'effervescence à la désolation

Une déferlante qui, dans sa vigueur et sa diversité, rassure sur la pérennité de ‘l'esprit français’ dont, se lamente Philippe Val dans un éditorial intitulé, comble d'ironie : ‘Le Retour des couilles’, où il prononce qu'en ‘dix ans, Internet a détricoté le travail fragile de deux siècles […] Un jour, parce que la haine nous aura épuisés […] nous apprendrons la politesse’. Leur programme devient clair : après que BHL nous ait réappri à rire, Charlie se charge de nous rendre polis… Bientôt la fin du monde ? Du tac au tac, l'internaute de Démocratie et socialisme, Renaud Chenu, lui a collé ‘Val fan culo ! dans un papier solidement argumenté. En attendant les pollutions pékinoises, ne boudons pas le plaisir que procure ce débat internautique à des milliers de mains, multiforme, protubérant, dynamique, intelligent.

Lisez, lisons, dévorons les mots, les phrases, les titres, les textes : le carnaval des animaux d'Alain Badiou où il complète l'homme aux rats’ (Sarkozy) d'une Ségolène en ‘chèvre peinte’, la solide enquête des journaleux de Télérama, le come-back de l'inusable Edwy Plenel qui se refait une virginité d'occase, etc. Vous savez quoi ? Pas sûr qu'en lisant ça, Choron et Reiser seraient si tristes que certains le disent.

La tristesse vient de la troisième équipe, Daniel Schneidermann(‘Une affaire secondaire’), Philippe Cohen (‘Une tempête dans un verre d'eau’), Cavanna (Il y a eu une connerie, s'il y a autre chose, je suis pas au courant”), Charb (“Les protagonistes ont merdé (moi aussi)”). Ceux-là aimeraient que l'on ne voit rien, en tout cas pas grand-chose. Mais la barricade n'a que deux côtés.

A vos claviers, vive Internet.

2 commentaires sélectionnés

Portrait de Pépé la Jactance

De A.Nonyme

insituable | 10H23 | 05/08/2008 | Permalien

« Allons Siné. Tu as encore le choix. Ou la répétition du même humour de cabaret […] ou te libérer et faire de ton humour l'aventure d'une liberté ajustée aux libertés du jour […]. »

Commençons quand même par saluer cette énormité béhachellienne : il y aurait des « libertés du jour » comme il y a des œufs du jour. Surtout qu'il nous en pond souvent des comme ça le bourge, heu, non, le bougre…

Hubert Delpont s'extasie devant ce « débat internautique à des milliers de mains, multiforme, protubérant, dynamique, intelligent ». Pas moi. J'ai surtout vu des torrents d'insultes, et comme un gigantesque combat de cerfs où les bois s'entecroisent et provoquent la mort des deux belligérants. Notre Rue, par exemple, les articles sur Val-Siné transformés en cimetières de tombes grise, fermées

L'auteur écrit : La tristesse vient de la troisième équipe, Daniel Schneidermann(« Une affaire secondaire »), Philippe Cohen (« Une tempête dans un verre d'eau »), Cavanna (Il y a eu une connerie, s'il y a autre chose, je suis pas au courant »), Charb (« Les protagonistes ont merdé (moi aussi) »). Ceux-là aimeraient que l'on ne voit rien, en tout cas pas grand-chose. Mais la barricade n'a que deux côtés.

Ah, triste tristesse, devant des gens qui essaient tout simplement de raison garder… « Ceux-là aimeraient que l'on ne voit rien ». Non, ils aimeraient qu'on réfléchisse, qu'on pense, notamment DS qui n'est pourtant pas mon idole, et d'ailleurs je n'en ai pas). « Penser » est de la famille du verbe peser, on pèse avec une balance qui a deux plateaux et on essaie d'équilibrer.

L'auteur s'énerve de ça sous la plume de Val (qui en est au point que même s'il donnait l'heure juste, il aurait tort) : « Un jour, parce que la haine nous aura épuisés […] nous apprendrons la politesse ».

Et dit : « Leur programme devient clair : … Charlie se charge de nous rendre polis… »

D'abord, moi j'adhère à cette phrase, car je n'ai pas envie d'être épuisé par la haine, en tout cas par cette haine Val-Siné qui nous éloigne de combats autrement plus urgents, voir Mesnil-Amelot. Ensuite : Val écrit-il « vous apprendrez la politesse », ce qui justifierait son reproche à Charlie ? Non, il met un « nous » qui l'implique lui aussi dans cet échec.

Allez hop, top chrono pour les nazeurs…

(Edit2 : ça n'a pas été long. Comme ça ne doit pas être l'ami Charles Mouloud, ça doit être du qui vient ici non pour argumenter mais pour casser. Pas grave ; -)

(Edit2 : et ça repart dans l'autre sens. Vive la diversité sur Rue89 ! )

(Edit3 : et ça repart dans l'autre autre sens. Vive la diversité sur Rue89 ! )

Portrait de Perlin

De Perlin

08H33 | 05/08/2008 | Permalien

« A vos claviers, vive Internet. »
Hein, faut que chaque riverain écrive une chronique sur Siné ? C'est pour le Guinness book ?

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