Tribune

Sarkozy, Guaino et l'Afrique: où est la rupture?

Henri Guaino est une plume orgueilleuse. Un an après le très controversé discours de Dakar de Nicolas Sarkozy, voici que le conseiller spécial du président de la République justifie dans Le Monde ces mots prononcés en juillet 2007 dans un amphithéâtre devant un parterre d’étudiants sénégalais.

Visiblement, il n’a pas digéré l’accusation de "racisme" formulée plus tard par Bernard-Henri Lévy, en pleine promotion de son livre. On le comprend. Mais, à trop vouloir donner des leçons, on attire les moralistes.

Personne n’a sérieusement songé à taxer Henri Guaino de raciste patenté

Passons sur la discussion de salon, Hegel, Senghor, Lévi-Strauss, Mounier et Braudel. Là où Henri Guaino se trompe, c’est que personne n’a sérieusement songé à le taxer de raciste patenté. La (re-)lecture du discours de Dakar, fort bien tourné, en apportera d’ailleurs une confirmation à ceux qui doutent. Pourquoi Henri Guaino, le "gaulliste social", le concepteur de la "fracture sociale" de 1995, le laudateur de Jaurès et de Blum en 2007, serait devenu subitement un partisan des infâmes théories de Gobineau  ? Henri Guaino fait mieux, il nous invite à discuter son point de vue  :

"Toute l’Afrique n’a pas rejeté le discours de Dakar. Encore faut-il le lire avec un peu de bonne foi. On peut en discuter sans mépris, sans insultes. Est-ce trop demander  ? Et si nous n’en sommes pas capables, à quoi ressemblera demain notre démocratie  ?  "

D’accord, alors relisons. Voici la citation complète du passage incriminé, qui ne s’arrête pas à la première phrase retenue dans Le Monde  :

"Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles.

"Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès.

"Dans cet univers où la nature commande tout, l’homme échappe à l’angoisse de l’histoire qui tenaille l’homme moderne mais l’homme reste immobile au milieu d’un ordre immuable ou tout semble être écrit d’avance.

"Jamais l’homme ne s’élance vers l’avenir. Jamais il ne lui vient à l’idée de sortir de la répétition pour s’inventer un destin."

A chacun de juger, mais aujourd’hui encore, pour qui vit l’Afrique au quotidien, la description est anachronique. Tous les jours, l’Afrique et les Africains inventent la modernité. Regardez un peu ce qu’en pensent les Chinois, qu’Henri Guaino n’a pas pris la peine de citer à Dakar.

La suite relève surtout du cliché  : l’Africain est un "paysan", le continent est déchiré par "les guerres sanglantes", mais il a heureusement un "imaginaire merveilleux" et une "sagesse ancestrale". Jusqu’à l’apogée sur la colonisation, les "routes", les "ponts", l’Européen qui "féconde les terres vierges", qui pouvait être "méchant" ou "bon". Quel mouvement dialectique  ! Mais la réalité, où est-elle  ? Cinq raisons de douter de la "politique des réalités"

Si cette question se pose aujourd’hui, c’est précisément parce qu’un an après ce discours de Dakar appelant à une "politique des réalités", il est temps de dresser un état des lieux de la "rupture" tant vantée du printemps 2007.

D’abord, contrairement à ce qu’avance Henri Guaino, la presse africaine a immédiatement mal reçu ce message. Qu’on relise donc les éditos de la presse sénégalaise. Ou encore les analyses des Africanistes qui, avec un peu de recul en février 2008 à l’occasion du voyage en Afrique du Sud, regardaient Dakar avec la même méfiance. Pourquoi  ? J’y vois au moins cinq raisons réalistes  : ► La nucléarisation incontrôlée du continent. L’histoire est connue entre l’ex-madame Sarkozy et les infirmières bulgares, la France a vendu une centrale nucléaire au colonel Khadafi dans des conditions encore troubles.

Le maintien d’une politique de défense incohérente. Depuis l’affaire tchadienne, où Paris soutient à bout de bras un président fatigué mais jugé irremplaçable, Nicolas Sarkozy n’a pas encore réalisé la promesse de révision des accords de défense annoncée au Cap.

L’allégeance aux circuits de corruption internationaux. Comment considérer autrement le limogeage brutal du secrétaire d’Etat à la Coopération, Jean-Marie Bockel, qui avait osé critiquer le sage Omar Bongo, recordman toutes catégories de la longévité présidentielle (quarante ans au pouvoir) et des placements patrimoniaux  ? ► La faiblesse chronique des crédits de la coopération. L’aide publique au développement (APD) pour 2008 n’atteint toujours pas l’objectif intermédiaire de 0,5% du Revenu national brut pour 2010 ; tandis que seul 1% de cette aide transite par les ONG, contre 8,5% au Royaume Uni et 11% en Allemagne ; sur ce sujet, la France est le pays européen le plus mal classé de l’OCDE.

L’oubli des engagements particuliers. En entrant en fonction, le président Sarkozy a pris soin de multiplier les gestes symboliques en recevant Elisabeth Borrel, Osange Silou-Kieffer… Depuis, qu’a-t-il fait de plus que son prédecesseur  ? Pire, serait-on tenter de répondre, car le temps fait son oeuvre.

Faut-il donner raison à ceux qui disent que Nicolas Sarkozy ne s’intéresse pas à la politique étrangère et encore moins à l’Afrique  ? Que le "développement partagé", les "projets communs", la "stratégie commune dans la mondialisation" et la "politique d’immigration négociée ensemble" resteront lettre morte  ? Un doute sur la sincérité de l’engagement africain d’Henri Guaino

Pourtant, les dirigeants africains n’ont pas été avares en compliment sur la démarche présentée lors d’un discours qualifié de "révolutionnaire" par le président ivoirien Laurent Gbagbo. Je veux parler du discours du Cap, en février 2008 devant le parlement sud-africain, bien plus novateur que celui de Dakar. Mais Henri Guaino a-t-il écrit ce texte  ? Il serait l’oeuvre d’une plume plus discrète. Pourtant, là encore, la rupture est infiniment lente.

Enfin, on peut avoir un doute sur la connaissance du terrain africain et sur la sincérité de l’engagement d’Henri Guaino. En relisant le discours de Dakar, une phrase m’a sauté aux yeux (mea culpa, elle avait échappé à la première lecture), car elle reprend les pires antiennes de l’ère Mitterrand-Pasqua-Balladur. Je veux parler de cette allusion au Rwanda, glissée au détour de ce passage consacré à la responsabilité de la France dans l’histoire africaine  :

"La colonisation n’est pas responsable de toutes les difficultés actuelles de l’Afrique. Elle n’est pas responsable des guerres sanglantes que se font les Africains entre eux. Elle n’est pas responsable des génocides. Elle n’est pas responsable des dictateurs. Elle n’est pas responsable du fanatisme. Elle n’est pas responsable de la corruption, de la prévarication. Elle n’est pas responsable des gaspillages et de la pollution."

Fort bien. Mais pourquoi parler "des génocides"  ? Quels sont-ils ces "génocides"  ? En existe-t-il d’autres que celui qui se déroula du 7 avril à la fin de l’année 1994 dans les collines rwandaises, ainsi que le définit le texte de reconnaissance officielle de l’ONU  ? Je n’en vois pas.

En revanche, je sais que la confusion est savamment entretenue depuis la conférence de presse finale de François Mitterrand au sommet franco-africain de Biarritz, en novembre 1994. Le président français avait, le premier, joué de l’ambiguïté, accusant les forces du FPR (Front patriotique rwandais) de commettre, eux aussi, le pire contre les vrais génocidaires que l’armée française protégeait dans les forêts du Kivu.

Depuis, Hubert Védrine, Dominique de Villepin et d’autres ont publiquement repris l’expression. J’ai aussi noté que nos relations avec Kigali n’ont pas vraiment évolué depuis un an. Alors, de quelle "rupture" parle-t-on  ? Dernier détail  : lorsqu’Henri Guaino parle "d’Eurafrique", comme d’un horizon d’espoir à la nouvelle politique française, il ne fait que reprendre une expression utilisée par… Pierre Messmer, en 1959, lors d’une conférence devant les stagiaires de l’Ecole supérieure de guerre. Une trace de gaullisme dans la rupture, sans doute…

Addendum, le 29/07/08, à 13h00  : Nous avons corrigé l’article, suite à ce message  :

"Dans cet article, fort intéressant, il est dit qu’au début de son mandat, le président a fait des gestes symboliques en recevant certaines familles de victimes ; et l’article cite la famille Ben Barka. Précisément, la seule famille de victime qui n’a pas été reçue par le président est la famille de Mehdi Ben Barka. Meilleures salutations, Bachir Ben Barka-Fils aîné de Mehdi Ben Barka."

Avec nos excuses à la famille Ben Barka.


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Par LeSultanDeBruni
22H59    27/07/2008

Jean-Luc Raharimanana, un auteur malgache célèbre pour ses travaux sur la période coloniale française, avait écrit une lettre ouverte, co-signée par plusieurs auteurs et bloggers africains, en réponse au discours de Dakar et à son message pour l’ Afrique et les Africains :

http://www.liberation.fr/rebonds/271587.FR.php

(à lire sans modération)

Extraits :
« Nous étions au cœur de l’histoire quand l’esclavage a changé la face du monde. Nous étions au cœur de l’histoire quand l’Europe s’est partagé notre continent. Nous étions au cœur de l’histoire quand la colonisation a dessiné la configuration actuelle du monde. Le monde moderne doit tout au sort de l’Afrique, et quand je dis monde moderne, je n’en exclus pas l’homme africain que vous semblez reléguer dans les traditions et je ne sais quel autre mythe et contemplation béate de la nature. Qu’entendez-vous par histoire ? N’y comptent que ceux qui y sont entrés comme vainqueurs ? Laissez-nous vous raconter un peu cette histoire que vous semblez fort mal connaître… »

 
Par johnGalt
04H21    28/07/2008

Ce que M. Guaino se permet face aux Africains, aurait-il aussi le courage de le faire aux Chinois?

« L’homme Chinois n’est pas assez entre dans la democratie. Il a toujours venere ses despotes comme des dieux mandates du ciel, etc… »

S’il n’a pas ce courage, c’est un hypocrite condescendant.

 
Par Pictulo
08H24    28/07/2008

L’Afrique vue par les duettistes Gaino-Sarko, c’est « Tintin au Congo », autant dire que ça ne sent pas la violette. Que le plumitif élyséen se sente gêné aux entournures est la moindre des choses. La plus belle charge contre Gaino est à mettre au crédit de Catherine Clément, sur France Culture. Car loin des effets de manche et de mèche du poseur BHL, la philosophe avait éclaté un matin contre Gaino, et cette belle colère avait cloué le bec du laborieux graphomane, qui en était réduit à bredouiller maladroitement des explications oiseuses sans queue ni tête.
Gaino est une catastrophe. Il est rempli de haine et de ressentiment.

 
Par richelieu94
09H53    28/07/2008

Franchement qui aurait pu croire à une « rupture » dans les relations franco-africaines? Normalement personne, pourtant rupture il y a… Tous les points difficiles cités par l’auteur sont on ne peut plus fondés et participent à un discours biaisé sur l’Afrique. Au de là de la vision « Hégelienne » de Guaino, partagés par la pensée commune, il ya un changement. En modifiant (par exemple) profondémment la philosophie de la solidarité internationale (cf Joyandet « fait que ça nous rapporte »), la France insiste lourdement pour continuer à peser sur le continent… mais en faisant fis de très nombreux points : l’afrique change, avance, les dynamiques migratoires évoluent, les mutations sociétales et territoriales s’accentuent et finalement nous continuons à débattre des enjeux d’hier (hier menaces, aujourd’hui réalités) : le recul de la paysannerie, croissance urbaine exponentielle, périls écologiques… Poltiquement, Sarko se met dans la roue de la diplomatie traditionelle (officines et réseaux gris-noirs) en soutenant ouvertement les dictateurs vieillissants mais il agît avec désinvolture quand il s’agit de s’inviter à la table politique en créant la division par son UPM. Aussi au lieu de soutenir les dynamqiues politiques africaines en devenir, en les valorisant et les responsabilisant, nous jettons les fondations d’un énième jouet sans âme, sans buts et sans moyens (a quand l’union africaine pour l’arc alpin?)… ensuite les beaux dscours de Guaino sur le paysan africain se heurtent à la dure réaltité d’une europe qui veut imposer ses partenariats économques au forceps (donnez nous les matières premières nous vous rendrons les produits finis)… mais voila les africains n’en veulent pas. Ils ne veulent pas non plus d’une émigration au rabais qui n’offrira pas les possibilité de développement en retour et qui fera partir ceux qui doivent être utiles au pays, ils ne veulent pas d’une sous représentation politique, ils ne veulent pas d’ingérence (quand la France peut désavouer un ministre à la demande des dirigenats les plus douteux), ils ne veulent pas d’une afrique de safari à qui on dénie la modernité, les jeunes ne veulent pas être confondus avec leurs grands pères, ils veulent se développer pas se micro-développer, se développer solidairement, ils veulent juste avoir les clefs de LEUR développement et jouir de ses bénéfices….

Donc ruprture oui, mais rupture non… toujours les deux dimensions schyzo de la politique sarkozyenne et de la France en général…

Ah oui, juste une chose… parler de leurs « pères paysans nananananana » aux étudiants de cheikh antha diop (pour la plupart issus de la bougeoisie intellectuelle et commerciale africaine, cosmopolite et ouverte au monde) c’est assez ridicule… A la Sorbonne on aurait bien rigoler s’il vait parler de nos grand père maquignons, ou à Berkeley s’il avait parlé des pionniers et des cow boys…. enfin l’afrique c’est ça : une case, une poule, gentils mais pas bien bosseurs… ahhh riton.

 
Par destribat
11H20    28/07/2008

Au lendemain des indépendances, d’Abidjan à Dakar en passant par Libreville et Brazzaville, tous les bureaux, les ministères regorgeaient d’experts et de coopérants Français. En Côte d’ivoire et au Sénégal il y a même eu des ministres Français dans les gouvernements. Idem pour la Présidence de la République où des Français occupaient dans les jeunes Républiques indépendantes d’Afrique le même poste que Guaino. Des programmes de développement étaient mis en place avec des experts pour développer l’Afrique. Des milliards de Franc CFA ont été perdus.

En Côte d’Ivoire par exemple il y a PETV (Programme d’Education Télévisuel) qui a été un grand gouffre financier. P DESALMAND écrit, dans Une Aventure Ambiguë (Chapitre : Le programme de l’éducation Télévisuelle 1971-1982) : « Au début, le PETV (Programme d’Education Télévisuelle) est l’affaire de coopérants essentiellement français et canadiens fraîchement débarqués, et de quelques experts internationaux. C’est ce qui explique que l’on ait pu lire dans l’un des tout premiers documents écrits :  » Koffi monte à l’ananassier », ou qu’on ait pu voir une émission sur la protection de la nature où était affirmé, à grand renfort de tempête de neige, l’intérêt, par temps de froidure, de construire des petites cages pour permettre aux oiseaux de s’abriter »

Il est totalement malhonnête, cinquante ans après, de refuser d’endosser la paternité de l’échec de ce partenariat, de cette soi-disant expertise qu’on devait apporter aux pays Africains.

Il faut plutôt essayer d’analyser les raisons de cet échec et ne pas les refuser :
• Incompétence des conseillers et autres experts ?
• Pure arnaque et duperie des occidentaux (pour exploiter les ressources) ?
• Méchanceté de l’occident pour maintenir l’Afrique dans une situation de précarité afin de mieux la dominer ?

 
Par Weatherboy
14H40    28/07/2008

Les gens comme vous devraient peut-être relire ce petit texte de réponse à l’idéologie Zemmour, et à ceux « qui se sont contentés de naître » dont vous nous faites un beau stéréotype :
http://lmsi.net/article.php3?id_article=591

Marc Gelone n’a certainement pas inventé la roue, pas plus que l’écriture. Mais il sait s’approprier et s’incorporer à ce que certains européens –pas tous, et pas lui !- ont inventé. Rajoutons au passage que les européens ne sont ni les découvreurs de la roue, ni de l’écriture. Qu’a t-il donc fait de sa vie, lui, Marc Gelone, qui mérite qu’on l’écoute ?

Voilà pourquoi quelques messages plus haut je disais que le racisme ne né pas d’une ignorance mais d’une croyance. Cet individu qui ne sait manifestement rien - du système d’écriture méroïtique ou guèze éthiopien-, mais il sait néanmoins qu’il sait à propos de l’Afrique ou de cet « Homme africain » qui trotte quelque part dans sa tête. Tout comme ne connaissant manifestement rien, ni ne suivant aucun développement politique en Afrique, se gargarise de petites phrases qui sont « L »’analyse indéniable de la situation en Afrique (dans quel pays d’ailleurs ?).

Parlez lui de la culture inuit, il avouera son ignorance, mais les stéréotypes de « l’Africain » sont déjà en lui et parfaitement maîtrisés. Je fais mienne au passage la conclusion de l’article sus-cité à propos de ce genre d’intervention.