
Trombes d'eau, mistral à décorner les maris, puis chaleur épaisse exempte de langueurs océanes. Odeurs de graillon et de sueur, le tout sur fond de plaintes du petit et du grand commerce déplorant une affluence, crise oblige, nettement moindre. Bref, le festival d'Avignon bat son plein, et les flopées de tracts vous invitant à déguster des chefs d'œuvre de onze heures du matin à l'aube sont aussi foisonnantes que les années précédentes.
Pour l'édition 2008, le tandem Hortense Archambault - Vincent Baudriller semble avoir trouvé, au bout de quatre ans d'exercice, son assiette. En confiant la direction artistique à Valérie Dréville, comédienne aussi grandiose que discrète, et à Romeo Castellucci, tenant d'un théâtre aussi peu bavard que visuellement et charnellement ébouriffant, ils ont produit une édition équilibrée entre textes et images, où chacun y retrouve ses petits.
« Va f'enculo, stronzo ! “ Cette invective délicate, que nous nous dispenserons de traduire, lancée par un spectateur transalpin avant de quitter la représentation de ‘Purgatorio’, était directement adressée à Romeo Castellucci, auteur d'une trilogie dantesque très librement inspirée de ‘La Divine comédie’, dont nous avons manqué le premier épisode, l'‘Enfer’, qui, nous a-t-on dit de toute part (et on peut faire confiance à toute part), a porté la cour d'honneur à incandescence. Nous nous sommes consolés avec ‘Purgatorio’ (que nous nous dispenserons également de traduire), un voyage dans l'enfer de la famille, avec une mère, un fils et un père, une sainte trinité en quelque sorte.
Le décor, une spacieuse demeure familiale, est froid comme un caveau. Les mots échangés sont des stéréotypes d'une extraordinaire platitude, et la bande son, le murmure de la ville presque imperceptible, ajoute encore au sentiment d'angoisse suintante et confortable. Romeo Castellucci sait plonger à vif au cœur de nos pires cauchemars. La scène d'inceste entre père et fils, non visible mais suggérée jusqu'à l'insoutenable (cf. cri du cœur du spectateur italien qui a claqué la porte), n'est que le prélude à une longue séquence onirique qui glace littéralement les sangs.
On conviendra qu'après cela, le ‘Paradis’ se mérite. Il est réduit, chez Castellucci, à un set de trois minutes où les spectateurs se succèdent par groupe de trois après une attente conséquente sous le cagnard, et consiste en une image vrillante qui s'imprime durablement sur la rétine, que l'on se gardera bien, là aussi, de décrire, pour laisser à chacun le soin de faire travailler son propre imaginaire.
‘Stifters Dinge’ : une boîte à musique géante
La musique adoucit les mœurs ? Voire… La proposition (on ne dit plus spectacle, on dit proposition, c'est tellement plus chic, plus ouvert…), la proposition, donc, du compositeur allemand Heiner Goebbels, ‘Stifters Dinge’, sise dans le Tinel de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon, nous a personnellement laissé de marbre. Il s'agit d'une installation qui ne nécessite aucun acteur, mais une machinerie considérable, faite de pianos désossés placés sur des châssis à la verticale, de percussions, de machines à vapeur à clapets, et d'écrans de fumée horizontaux.
Bref, d'une boîte à musique géante, qui avance, recule, s'immobilise et dispense quelquefois un texte enregistré dont on ne saurait dire s'il est d'une totale indigence ou d'une profondeur vertigineuse. Pour ceux qui n'auraient pas compris, quelques médiateurs culturels (beau métier), vous attendent à la sortie, prêts, si vous en avez, à répondre à vos questions. La nôtre était plutôt plate : ‘Ça marche sur pile ou sur secteur ?
Mais revenons aux textes. On passera très vite sur Das System’ (le système, nous ne nous dispensons pas de traduire l'allemand) de Falk Richter, issu de la grande bourgeoisie de Hambourg. On passe très vite, c'est-à-dire de manière inversement proportionnelle à la durée (5 heures) de cette pro-po-si-tion, tant cette pièce est montée par Stanislas Nordey, avec, pour éviter de dire pire, une telle désinvolture et un tel manque d'imagination. Le texte de Richter, vif, corrosif, excessif jusqu'à la caricature mais pas dénué d'autodérision, méritait un meilleur traitement. On saura gré cependant à Stanislas Nordey, qu'on a connu nettement plus brillant, d'avoir ménagé deux entractes dans cet exercice piteux d'agit-prop pour permettre au public de prendre la fuite sans déroger à la courtoisie.
Une distribution judicieuse pour ‘Ordet’
Assez dégoisé. Arthur Nauzyciel n'a pas eu tort d'aller déterrer ‘Ordet’, du Danois Kaj Munk, dont on connaît surtout la version filmique de Carl Dreyer (1955). Une mise en scène sans afféteries, une traduction juste de Marie Darrieussecq (dont on a aussi vu la belle installation ‘Précisions sur les vagues’ en collaboration avec Célia Houdart), et surtout une distribution judicieuse (excellent Pascal Greggory qui accède avec beaucoup de verdeur à son premier rôle de grand-père), fait que l'on se prend de passion pour cette guerre de religion interne et familiale aussi protestante que nordique, soulignée, la météo fait bien les choses, par le froid qui vencoulait dans le cloître des Carmes.
Autre belle découverte, l'Allemand August Stramm, mort sur le front Est en 1915. Stramm est au théâtre ce que Georges Grosz est à la peinture : un expressionniste halluciné. Il n'est pas étonnant que notre époque, qui se donne chaque jour davantage des allures auprès de laquelle la crise de 1929 ressemblera bientôt à une partie de rigolade, lui redonne comme on dit, toute sa pertinence. Tout vole en éclats : l'amour, la famille, et plus prosaïquement la totalité des rapports sociaux, qui tournent à la bataille de rue, tessons de bouteilles et lames de rasoir y afférant.
Mis en scène par Daniel Janneteau (ancien scénographe de Claude Régy) et remarquablement mis en lumière par sa complice Marie-Christine Soma, l'enchaînement d'un seul tenant des trois courtes pièces de Stramm (‘Rudimentaire’, ‘La Fiancée des landes’, ‘Forces’) est indéniablement un des moments riches de l'édition 2008. Là aussi, la distribution est plus qu'à la hauteur, avec comme clou une performance sidérante de la comédienne Dominique Reymond.
‘Hamlet’ par la Schaubühne : chef-d'œuvre absolu
Un dernier tour, cette fois par la Cour d'honneur. ‘Hamlet’, vu par le directeur de la Schaubühne de Berlin Thomas Ostermeier, est un chef-d'œuvre absolu. Réduite à 2H30 (un Hamlet moyen dure au minimum quatre heures), servie par une nouvelle et percutante traduction de Marius von Mayenburg, la mise en scène d'Ostermieir est bourrée de trouvailles, jamais gratuites.
L'utilisation de la vidéo pour mettre en valeur la fantasmagorie et l'obscénité des personnages de Shakespeare est d'une grande rigueur plastique, sans jamais nuire à la charge émotive de la pièce. Six acteurs endossent la totalité des rôles. Le passage de l'un à l'autre n'est jamais pesant, tient au contraire à chaque fois d'un petit miracle de fluidité.
Le décor, une table de banquet, un sol de terre meuble où les corps ne manquent pas de s'enfouir, une cloison souple et translucide de tiges de métal, suffisent à l'expression d'un théâtre total, passant à la vitesse de l'éclair du rire à l'effroi, au travers de tout le spectre des émotions. La réputation des acteurs de la Schaubühne n'est plus à faire, et elle n'est pas, à aucune exception près, usurpée. Ces gens-là savent tout faire, sans que cela sente l'effort, mais au contraire témoigne d'un entier don de soi. Que dire du fabuleux Hamlet, Lars Eidinger, sinon qu'il est pour nous entré d'emblée dans la légende ? La critique, quelque peu réticente, a reproché à Osteimeier, outre d'avoir fait l'impasse sur certaines scènes, dont celle, célébrissime, du fossoyeur, et surtout, d'avoir trop appuyé sur la folie du héros. On nous permettra les objections suivantes. Le metteur en scène allemand s'est emparé de la pièce comme d'une manière vivante, non comme d'un monument. On a l'intuition, ce n'est qu'une intuition, mais nous la partageons, que sa vision des choses n'aurait pas déplu à l'auteur.
La folie enfin. Tout le travail d'Ostermeier dit que la folie d'Hamlet est le fruit de sa lucidité impuissante. Un travers qui ressemble singulièrement à ce fatalisme qui nous habite tous, plus ou moins. Etre ou ne pas être lucide ? C'est une bonne question ? ► Lire aussi : Festival d'Avignon : vite, un VItez !




















14
(Pour réagir, connectez-vous)
De uclu
17H01 | 24/07/2008 |
Merci. Pourquoi il n'y a pas eu d'articles avant la fin du Festival ?
à uclu
De Perez
ingé & zikos | 09H12 | 25/07/2008 |
le festival n'est pas encore fini !
en tout cas le off dure jusqu'au 4 aout donc rassurez vous et venez ! !
De neubauten
libraire | 17H09 | 24/07/2008 |
Avignon incarne bien aujourd'hui la querelle des anciens et des modernes.nous avons d'un coté les ayatollahs du texte et du jeu(vilar saint parmi les saints)et de l'autre les fanatiques de la modernité(vilar au bucher) et ses atributs (video, danse contemporaine, art plastique).nouvelle vie nouvelle vision.
je reste convaincu que le champ ésthetique qu'occupe avingnon nous permets de déchiffrer les « hieroglyphes de la modernité » et permet à l'homme de sortir de la nuit.
extrait d'un texte de carlo michelstaedter.
« l'homme de la nuit , allume une lumiére pour lui même.
cette lumiere,en tant qu'elle éclaire,est un don.
la persuasion et la rhétorique est ce don de lumiére qui consume celui qui en est proche ,et éclaire celui qui se tient à l'écart.
mais peut-on éternellement se tenir à l'ecart de la lumiere qui consume et qui eclaire ?
peut-on éternellement voir et dire que l'on n'a rien vu ?
De baslespattes
prof | 17H40 | 24/07/2008 |
A quoi sert ce type de papier ? ? ?
On se croirait chez 50 millions de consommateurs… D'ailleurs on s'adresse à nous comme à des consommateurs.
Aucune mise en perspective, aucun travail critique mais du « j'aime/j'aime pas'.
A une époque les critiques faisaient leur boulot de passeur. ils expliquaient les oeuvres, leurs nécessités, leurs enjeux, comment elles travaillaient une matière esthétique, politique.
Là maintenant, ils font de l'humeur, faussement drôle, petite dérision.
Et puis cette manière de célébrer les valeurs bien en place. De ne pas user justement d'un regard critique, de ne pas interroger, par exemple, les limites du travail de castellucci, d'en rester à l'anecdote.
De Alex Nihilo
18H36 | 24/07/2008 |
On s'en fout un peu des spectacles qu'on ne pourra de toute façon pas voir vu qu'Avignon, c'est fini ce weekend, non ?
Je partage l'avis de Baslespattes, je vois pas du tout ce que vient faire ce papier hic et nunc. Vos choix m'interpellent parfois. Merci à l'avenir de nous éviter cette prose singulièrement hors délai et pas tellement rue89 de mon point de vue. C'est quoi le regard décalé sur ce type d'article. Pourquoi on nous parle pas plutôt du sort des intermittents qui bossent là-bas, leur situation a-t-elle évolué depuis la grève de 2003, sont-ce les « jaunes » qui travaillent ? j'aurais préféré lire ça, plutôt que du jus de crâne abscons et peu inventif. Ca fait vieux média votre truc.
De léo solo
19H05 | 24/07/2008 |
Etre ou ne pas être lucide ?
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil »
L'un des inventeurs du festival répondait déjà à la question.
De uclu
21H19 | 24/07/2008 |
J'ai passé Juillet à Paris, sans argent pour descendre à Avignon, donc je lisais tous les articles et visionnais vidéos etc sur les sites du festival, d'arte, les blogs de spectateurs, comme tadorne ou bridgetoun etc ; je comparais les différents points de vue ; j'ai donc l'impression étrange d'avoir « vu » tous les spectacles dont vous parlez ici, avec un avis un peu différent, certes ; mais c'est vrai que pour moi, cette synthèse arrive un peu tard, mais c'est mieux que rien du tout !
Cordialement ;
De la rousse de poche
00H02 | 25/07/2008 |
Pouvoir d'achat oblige, je me suis limitée à quelques heures au festival d'Avignon et j'ai beaucoup aimé un spectacle programmé en off « Giordano Bruno » de la Cie Bleu 202 basée à Alençon.
Rome un an avant le passage à l'an 1700, un dominicain est enfermé dans les geôles pour ses idées progressistes.
Il affirme que l'univers est infini, que Dieu est en chacun de nous et donc partout, que c'est la terre qui tourne autour du soleil… il croupit en attendant son jugement. Le pape Clément souhaite faire un grand nettoyage de fin de siècle et demande à ce que l'on s'occupe très vite du sort de cet hérétique emprisonné depuis sept ans..
Giordano Bruno a été brulé sur un bucher à Rome en février 1700 ..
En rentrant je me suis un peu documentée sur ce personnage historique tombé dans l'oubli et j'ai appris qu'en 2000 l'Eglise avait refusé de le réhabiliter..
De la rousse de poche
00H14 | 25/07/2008 |
oups (relecture) février 1600..juste un siècle ..mais avec les images de Benoit les bras en croix sur un yacht…
De Dolores Messmaker
Situation à géométrie variable | 06H59 | 25/07/2008 |
Cet article passe à côté de tout : culturellement, il est à côté de a plaque, convenu, attendu, snob et chiant. Pas mieux en ce qui concerne l'a vie du Festival d'Avignon, rien non plus sur l'économie, les combats intermittents. Quand à la forme, il est démodé, trop long, pas illustré, pas vivant.
Comment se fait-il que les articles en culture soient toujours identiques ? Celui-là donne l'impression que journaliste est allé glander pendant un mois au festival qui est gratuit pour lui et l'avant-dernier jour il se souvient qu'il devrait pondre un truc, alors il se fatigue pas trop et publie une liste de pièces sans queue ni tête, en nous donnant son avis personnel dont tout le monde se fiche.
De Valdo Lydeker
journaliste, auteur | 08H19 | 25/07/2008 |
Assez d'accord sur les critiques précédentes. et je crois qu'il ne faut pas en rester à la surface sur la querelle entre « anciens » et « modernes » Rappelons quand même que c'est Vilar, qui a fait venir la danse,invité le Living, projeté La Chinoise de Godard !
La question serait plutôt : alors que le théâtre novateur au XXème siècle, de Vilar à Mnouchkine , se voulait populaire, y compris dans son invention de formes, pourquoi aujourd'hui la « modernité » se résume -t-elle à une esthétique souvent glacée, pas si neuve (beaucoup de resucées de choses inventées dans les années soixante ! ) et finalement assez convenue, avec une utilisation tout aussi convenue (mais propre à séduire les critiques branchés et leurs lecteurs) du multimédia ? Esthétique dont le festival « in » est la vitrine !
Parce que s'il suffisait de mettre une vidéo et un ordinateur sur scène pour être inventif, ça se saurait !
Je crois que la querelle entre « théâtre de texte » et formes nouvelles « est complètement dépassée. la question est “Qu'est ce que le spectacle vivant à à nous dire de fondamental ? Qu'il passe pour celà par le texte ou par le corps ! C'est si les contenus font sens qu'il peut redevenir populaire…
PS. Et le Hamlet d'Ostermeier, je le trouve roublard,malgré d'excellents acteurs, et un contresens total sur la pièce, avec une vision assez grossière de la folie. Du reste, si Hamlet est vraiment fou, la dramaturgie s'effondre !
Par contre, dans la grande foire commerciale qu'est devenue le off, quelques lieux résistent et proposent des découvertes et de petits bijoux : la manufacture,le théâtre des DOMS… Peu de moyens, des textes à découvrir , et de jeunes comédiens et metteurs en scène engagés et passionnants.
De René B.
13H05 | 25/07/2008 |
Je ne trouve pas inintéressant que M.Dreyfus nous fasse part de ses goûts théâtraux. Mais cela ne suffit pas à rendre la lecture de son article passionnante. Rien de neuf sous le soleil : nous sommes habitués aux critiques subjectives, d'humeurs, de goûts et de couleurs, qui finalement donnent davantage à savoir de leurs auteurs que des spectacles dont elles sont sensées rendre compte.
Mais à travers certaines des réactions que cette intervention déclenche il y a à lire, une fois de plus, la fracture qui existe entre les tenants du « in » et ceux du « off », les « élitistes » et les « popus »… Le souhait de Vitez « la culture élitaire pour tous » n'a pas suffit à les réconcilier.Ce ravin idéologique fracture le monde du spectacle vivant français et raconte, mieux que l'intermittence menacée, le malaise qui l'agite.
De zénon denon 84
Bonne | 15H24 | 25/07/2008 |
C'est toujours la même histoire …
Avignon ,faut y aller ,
Il faut se laisser aller à l'air du jour .
Surtout quand le mistral se lève .
Le théatre mais c'est de la magie ,même,
si on ne comprend pas tout ,dans l'instant /
Faites un effort ,croyez-moi ça vaut le coup.
Tout est festif à Avignon en cette période
de festival .
Ouvrez les yeux ,écoutez monter une certaine
clameur .
Bon c'est vrai qu'on ne peut tout voir
mais tout de même tout ce qu'il y autour
Concerts, expos, lectures diverses ; Super.
Le bon travail à la Chartreuse de Villeneuve
en face…Tout cela mes amis est vivant .Certain.
Ne vous fiez que peu aux critiques .
C'est un avis parmi tant d'autres .remuez-vous.
Allez ,le vent se lève …
De la Mère Castor
petite dame du sud | 12H56 | 26/07/2008 |
Et Olivier Dubois qui n'a peur ni du vide ni du ridicule et se vautre dans les deux, et le charme incongru de la Mélancolie des Dragons, et les enfants d'Airport Kids qui nous rappellent en chantant que « dans vingt ans, tu seras mort » ou « dans vingt ans je serai ton patron », la poésie froide et cérébrale d'un Johann Le Guillerm qui nous charme avec des bassines, une petite tornade de fortune et des morceaux de bois, et la belle trilogie de Castellucci, tendre en Enfer, infernal au purgatoire et magicien au paradis… Et le reste. Une belle édition 2008.