Tribune 22/07/2008 à 17h00

Karadzic arrêté : comment devient-on un monstre ?

Jean Hatzfeld | Ecrivain

Ecrivain, envoyé spécial de Libé en Bosnie pendant la guerre, Jean Hatzfeld dissèque la métamorphose de l'ex-leader serbe.


Radovan Karadzic sur une photo récente mais non datée, à Belgrade (Ho New/Reuters).

C'était au restaurant Bosna d'Ildza, une banlieue serbe de Sarajevo, que nous, trois ou quatre journalistes, avons déjeuné pour la première et dernière fois avec Radovan Karadzic. C'était vers la fin avril 1992, après une douzaine de jours de guerre. Karadzic était déjà attablé au milieu de son staff, ou de sa cour. D'humeur joyeuse, il nous invita à discuter a bâtons rompus avec moult cafés et verres de slivovica.

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Il mentait, on le comprenait. Il exprimait un nationalisme serbe que nous savions dangereux. Par ailleurs, il se dégageait de lui un charme surranné d'un apparatchik plutôt vif et drôle, affable et d'apparence cultivée. Il semblait l'un des seuls de son parti à ne pas manifester de méfiance paranoïaque à l'encontre de la presse. Aucune empathie, aucune répugnance. Si rien de monstrueux n'apparaissait encore chez lui, ce n'est ni grâce à des dons de comédien, ni à cause de notre naïvete, mais parce qu'il n'était pas encore un monstre.

Deux semaines plus tard, les premiers récits de femmes musulmanes échappées de Foca, ville située à l'Est de la Bosnie, sur la campagne de viols, puis, dans la région de Zvornik, les dévastations de villages, les entassements de cadavres au bord des routes, les expéditions des troupes militaires et paramilitaires... ne permettaient plus de douter de la transformation de la guerre et de ses chefs.

Rétrospectivement, il est fascinant d'observer le basculement si rapide d'un homme, exalté et nationaliste sans plus, en monstre. Plus fascinant est de se souvenir du temps nécessaire pour admettre le monstre. Car, au début de l'été 1993, Karadzic était encore un interlocuteur officiel, invité aux tables de négociations dans l'ancienne Yougoslavie et à l'étranger, visité cérémonieusement dans son fief de Pale. Non seulement par les ministres, ambassadeurs, diplomates de l'ONU, de l'Union Europeenne et des Etat-Unis, mais aussi par des personnalités de toutes sortes.

Je me souviens de Serge Klarsfeld, en route pour Pale afin de tenter de ramener à la raison le bonhomme (et heureusement stoppé avant), ou Jimmy Carter gueuletonnant avec lui tout un après-midi, le même hiver, sans oublier bien sûr le président Mitterrand, discutant avec toute son équipe sur le tarmac de Sarajevo lors de sa visite. Treize mois de purification ethnique pour le considérer comme un salaud infréquentable semblent surréalistes.

Aujourd'hui, combien de temps faudra-t-il aux Serbes pour le regarder comme tel ? Peut-être beaucoup, mais cela n'est pas si important. Franco, Salazar, Videla aussi suscitaient affection, admiration et nostalgie lors de leurs chutes chez grand nombre de leurs concitoyens. Des sentiments trop passéistes pour empêcher les autres de foncer de l'avant.

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  • bernard027
    • Posté à 18h06 le 22/07/2008
    • Internaute

    Tout d'un coup de l'air frais, un changement dans rue89 et cela pour parler d'une horreur. Ce n'est pas seulement le style, surement le talent. Merci.

  • pablico
    pablico répond à manju35
    Sudoku et Nord de face
    • Posté à 18h20 le 22/07/2008
    • Internaute
      Sudoku et Nord de face

    les derniers monstres « politiques » (pas les tueurs en série solitaires)ont tous été des idéologues.
    Ils y croient tellement à leur idéologie, qu'il la mette en pratique, mais sans esprit de doute.
    un idéologue de doute pas, de doute de rien du reste, puisque son idéologie est supérieures aux hommes.
    et là : la catastrophe, les morts, les viols, les exactions, la torture, le génocide etc j'en passe et des pires.
    Mais le pire, c'est qu'ils ont réussi à entrainer des peuples.
    Qui sont les plus coupables ? eux ou ceux qui les suivent ?
    Celui qui donne l'ordre de tuer, ou celui qui obéit par conviction ?

  • eucalipsia
    eucalipsia
    étudiante
    • Posté à 19h31 le 22/07/2008
    • Internaute
      étudiante

    Je trouve la qualification de « monstre » tout à fait inappropriée : c'est justement parce ce que ce n'est pas un monstre mais un être humain, qui a peu à peu ou soudainement franchit les limites, que le massacre est terrible. dire que c'est un monstre, c'est ne pas expliquer comment un être humain peut en arriver là, donc c'est ne pas comprendre, donc pouvoir être dans la réitération. dire que c'est un monstre c'est évacuer le problème.

  • dulconte
    • Posté à 20h15 le 22/07/2008

    Videla qui est le seul vivant de la liste est toujours admiré par une partie des Argentins, et ce malgré les 30 000 personnes assassinés et bien plus torturés sous ses ordres.
    Un grand merci à Jean Hatzfeld pour ce texte, ce témoignage.
    Dans le nu de la vie reste un des livres qui m'a le plus profondément marqué.