TRIBUNE 21/07/2008 à 16h46

Liberté de presse en Afrique de l'Ouest : nivellement par le bas

Hamadou Tidiane SY | Journaliste

La presse sénégalaise a décidé d’observer une journée « presse morte » le 21 juillet en signe de protestation contre l’agression violente dont ont été victimes deux de nos confrères. Pour manifester son engagement dans la défense de la liberté de presse et de la liberté tout court, Ouestafnews observera cette journée sans presse –qui sauf erreur de notre part constitue une première au Sénégal.

Je passe outre les commentaires sur le résultat des « enquêtes » du ministère de l’Intérieur du seul fait que l’on ne peut être juge et partie à la fois. Pour plus de crédibilité, cette enquête aurait dû être menée par une commission « indépendante ».

De telles démarches (la nécessité de commissions indépendantes en cas de besoin) doivent d’ailleurs être une nouvelle exigence citoyenne au sein de nos Etats pour la consolidation des acquis démocratiques.

Pour une structure à vocation sous-régionale comme la nôtre (Ouestafnews), il serait toutefois impardonnable d’oublier qu’avant les deux confrères sénégalais, il y a eu le Nigérien Moussa Kaka qui depuis septembre 2007 croupit toujours en prison au Niger, en dépit de toutes les demandes adressées aux autorités de Niamey (y compris une humiliante demande de clémence non exaucée).

Il y a eu en décembre 2004 l’affaire du Gambien Deyda Hydara, lâchement assassiné et dont les meurtriers courent toujours.

Il y a eu avant Deyda, l’assasinant de Norbert Zongo, calciné au Burkina Faso un jour de décembre 1998, meurtre dont les auteurs et commanditaires restent impunis.

Il y a eu encore l’affaire d’un autre Gambien, « Chief » Ebrima Manneh, enlevé depuis deux ans par les services de sécurité de son pays… qui refusent de le relâcher en dépit d’une injonction de la Cour de Justice de la Communauté Economique des Etats de l’Afrique de l’Ouest faite à son pays de le libérer.

Nous passerons sur l’arrestation rocambolesque en juin 2006 des quatre directeurs de publication du Mali suite à la ridicule et non moins rocambolesque affaire dite de « la maîtresse du président… »

Et voilà aujourd’hui la liste des Etats-compagnons du Sénégal sur les peu glorieux sentiers de la régression démocratique, mais surtout dans un domaine où le Sénégal faisait naguère figure de « pionnier » et de « modèle », sa presse.

Une ancienne « vitrine démocratique »

Tous les observateurs et analystes sérieux en sont convaincus, la liberté de presse au Sénégal, recule. Et elle recule sérieusement et très dangereusement.

En l’espace de huit ans, nombre d’acquis ont été remis en question. Nombre de confrères et consoeurs ont été interpellés, humiliés, menacés, tabassés, traduits en justice, emprisonnés.

Ce sont là des faits indéniables. C’est une situation injuste. Cela constitue une intolérable régression.

Mais que l’on ne s’y trompe point : cette régression dans le domaine des libertés (liberté de presse et libertés publiques en général) est à l’image de ce qui se passe dans toutes les autres sphères de la vie publique.

A moins de considérer la presse comme un champ isolé ou un domaine à part qui évoluerait dans une tour d’ivoire -j’allais dire dans une tour virtuelle- la presse donc ne peut aucunement espérer faire exception.

En réalité ici, comme dans bien d’autres secteurs, le Sénégal a depuis quelques années choisi le nivellement par le bas, préférant se comparer à d’autres nations qui, il n’y a guère, enviaient au Sénégal son image de « vitrine démocratique » reconnue par tous.

C’est ce Sénégal envié et adulé par tous, qui a permis d’écrire la belle page d’un soir du 19 mars 2000, page aujourd’hui il est vrai défraîchie, écornée et lamentablement jaunie –à en juger par la nature et la qualité des sujets qui dominent le débat.

Raison donc pour se mobiliser.

Mais au delà du Sénégal, cette mobilisation doit porter sur l’ensemble de la sous-région ouest africaine de Bamako à Abuja en passant par Ouagadougou, Freetown, Lomé, Bissau, d’Abidjan… un espace qui, qu’on le veuille ou pas, a désormais son destin lié. C’est notre conviction à Ouestafnews.

Il serait illusoire de vouloir construire un Bénin ou une Guinée Bissau qui serait un îlot de quiétude, de paix et de progrès, dans un océan en ébullition.

Ceux qui ont tué Deyda se sont certainement inspirés du cas Zongo et de l’impunité qui s’en est suivie.

Demain, les mêmes pourraient inspirer d’autres encore si la riposte n’est pas à la mesure des assauts et des pertes subis. Entre temps, il est vrai, d’autres martyrs seront tombés. Et d’autres nations seront tentées par « l’expérience » sénégalaise, à savoir : le nivellement par le bas.

Oui, ils n’aspirent tous qu’à cela : nous mener vers le bas, toujours plus bas. Aucun citoyen Ouest africain ne doit l’accepter.

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  • dalun
    • Posté à 19h59 le 21/07/2008
    • Internaute 29964

    courage à vous .. ! que dire d’autre sinon que la presse libre est essentielle à la vie publique de chacun , ici comme partout ! y’a du boulot ...

  • nemo3637
    nemo3637
    Déchoukeur
    • Posté à 04h35 le 22/07/2008
    • Internaute 44521
      Déchoukeur

    Il faut soutenir les journalistes africains qui mènent leur tâche comme un véritable sacerdoce : arrêtés, torturés, tués... Quand leur rendra t-on enfin l’hommage qu’il mérite ? Il faut parler d’eux.

  • oui ben non
    • Posté à 08h56 le 22/07/2008
    • Internaute 41968

    Quand la presse est « aux ordres », elle relate « ce qu’il faut relater“Ce qui se passe en Afrique, nous ramène à ce qui risque de se passer en France, ou sur ce qui s’y passe déjà, tous médias confondus.

  • dalun
    • Posté à 11h58 le 22/07/2008
    • Internaute 29964

    bon article , trés bon ! 3 réactions ! ! ! 214 visites ! ! ! la liberté de la presse , ne semble pas « people “, et c’est tant mieux ! ! ..mais inquiétant . courage !

  • cabral amilcar
    cabral amilcar
    peureux célèbre
    • Posté à 18h56 le 24/07/2008
    • Internaute 29973
      peureux célèbre

    oui, les dictateurs n’aiment pas la presse libre, et l’arrivée d’internet rend difficile la mise au pas, je vous copie colle la dernière tribune de jules souleymane diop, attendue chaque jeudi matin par tout un chacun au sénégal, meilleure plume sénégalaise du moment, il y décrit le coup d’état de wade qui bricole la constitution de façon effarante, bonne lecture

    Mein cash
    Souleymane Jules Diop Jeudi 24 Jui 2008 

    « Les partis sont ingrats envers leurs vedettes,
    ils abandonnent volontiers leurs enfants perdus.
    Surtout en politique, il est nécessaire à ceux
    qui veulent parvenir d’aller avec le gros de l’armée »
    H. de BALZAC

    Il est incorrigible, Abdoulaye Wade. On pensait que la visite de son marabout l’obligerait à une réflexion sur le sens de son action. Non. On espérait qu’une journée sans presse éveillerait l’humain qui sombrait en lui. Mais non. Sa main n’a pas chômé. Son encre a séché sur le perron du palais de la République, au moment de raccompagner son hôte avec de nouvelles promesses. Le retour en fonction que nous souhaitions tant la semaine dernière, même avec la voie enrouée et l’écharpe nouée au cou, ne fera pas notre bonheur. Le Léviathan-président tenait à assurer qu’il était encore vivant. Il a zébré ses feuilles blanches de nouvelles intentions « constitutionnelles ». Parmi les projets de loi qui ont été présentés cette semaine au « Parlement », une au moins constitue une offense à la Nation. C’est le retour de la « troisième chambre parlementaire », le Conseil économique et social. Nous savions maître Abdoulaye Wade très peu sensible à la commisération de ses concitoyens. Mais là, c’est l’homme qui était en lui qui l’abandonne, pour laisser la place au monstre. Depuis un an maintenant, le président de la République nous jure qu’il comprend notre mal-vivre, qu’il a pris conscience de la cherté de la vie. Il nous disait, à quelques encablures de l’année finissante, que les salaires des ministres, ceux des députés, allaient baisser par solidarité pour les plus démunis. Nous savons maintenant que c’était un château de brouillard. Les salaires n’ont jamais baissé. Dans bien des cas, ils ont été revus à la hausse avec des enveloppes spéciales remises tous les mois aux ministres et aux députés. Ce n’est pas juste, quand on sait qu’aucun membre de sa famille n’achète le riz. Son fils, complice de la mégalomanie qui a ruiné l’économie du pays, se cache derrière d’épaisses vitres teintées à l’épreuve des balles et des regards affamés. Il ne connait rien de la misère de ses « frères » de banlieue.
    Mais pour passer outre la souffrance des ménages et nous imposer une institution de plus, il faut être un je-m’en-foutiste radical. On ne peut pas toujours se prévaloir de la passivité de ses sujets pour procéder impunément. Le chef de l’Etat ajoute à la deuxième chambre parlementaire dont nous ne voulons pas, une troisième dont nous ne « pouvons pas ». Depuis huit ans, quand il en sort une par la porte, il en fait revenir deux par la fenêtre. Les purges opérés dans son propre parti ont laissé partout des postes vacants, mais il n’y en a jamais assez pour s’attacher le service de laudateurs aux frais du contribuable.
    Pour arriver à ses fins, le président de la République se livre à des pratiques qui relèvent du vandalisme institutionnel. Il ne peut pas, en tant que chef de l’exécutif, définir les règles qui régissent le fonctionnement du Parlement. C’est une violation d’un principe sacré, l’autonomie des Assemblées. Mais il a décidé de se passer du peuple et de l’Assemblée nationale. Les députés ne sont là que pour servir d’essuie-pied au chef de clan. Ils sont les exécuteurs de sales besognes. Quand le président de la République doit reporter des élections, libérer des assassins, il passe par eux. Mais s’il doit procéder à une modification de la Constitution, il passe par lui-même. Point besoin de déranger les « honorables » députés. Il a inventé le « Congrès du Parlement » avec une incongruité manifeste : le président du Sénat sera le président du Parlement et le bureau du Sénat le bureau du Parlement. La nouvelle règle du jeu est à elle seule un exploit individuel du maître à penser. Dans l’ordre de « préférence », Macky Sall arrive bien loin derrière Sokhna Dieng et Ahmed Bachir Counta, qui ne se sont jamais soumis au suffrage universel.
    Et si des contrevenants au suprême désir du chef de « l’Etat » s’aventuraient à contester les règles établies, le chef de l’Etat n’a rien oublié. Le président du Sénat peut décider, in situ, de les faire sortir de la salle. C’est à lui et à lui tout seul que revient la prérogative de déterminer le nombre d’officiers de police nécessaires au maintien de l’ordre dans « le Parlement ».
    Nous n’avons plus une Assemblée nationale et un Sénat, nous avons un « Parlement ». S’il y a une nouveauté scandaleuse, c’est bien celle-là. La fonction parlementaire de s’est pas seulement précarisée. Elle s’est mercenarisée. Et depuis la rébellion des « mackysards », un vote coûte quatre à cinq millions pour une loi organique, le double s’il s’agit d’une loi constitutionnelle. A la veille de chaque élection, la présidence de la République ne s’en « cash » pas. Elle s’assure de la docilité des députés moyennant quelques « paquets de sucre ». La présidence de la République l’a si bien compris qu’à la veille de chaque échéance majeure, les mallettes d’argent circulent jusque dans les coins les plus reculés du pays pour acheter le vote alimentaire. Le président de la République, malgré l’absence de l’opposition significative, se retrouve minoritaire dans sa propre majorité, obligé de quémander chaque voix pour accomplir ses réformes honteuses. Le « Parlement » est un moyen d’éviter ce pari risqué, du moins pour les modifications constitutionnelles. C’est la parade magistrale trouvée par le président Wade pour contrer les velléités d’indépendance des poilus de la place Soweto. Tant que le Congrès se réunira, l’exécutif pourra compter sur la loyauté de 100 sénateurs. Les menaces et la corruption feront le reste.
    Wade a prostitué la République. C’est sans aucun doute le plus grand mal qu’il nous fait. Mercredi à Chicago, les responsables libéraux ont fait le tour de la ville pour recruter des candidats à l’accueil du président de la République, moyennant 100 dollars. Les journalistes noirs qui l’ont invité dans la capitale de l’Illinois en étaient scandalisés. Mais la loi du plus friqué ne justifie pas la capitulation honteuse de Macky Sall. Le président de l’Assemblée nationale avait là un honneur à défendre. Ce n’est pas une question de plans joués ou déjoués, c’est une question de principe. Quand, il y a un an, le président de la République a voulu le contraindre à la démission, c’est au nom de la République et de ses valeurs qu’il a refusé. C’est pour cette même république qu’il devait refuser de s’aplatir devant Abdoulaye Wade. Macky Sall a déçu ceux qui le prenaient pour le dernier rempart contre le fascisme ambiant. Mais il révèle l’ampleur des mauvais choix de l’opposition. On n’a pas l’expérience du possible, mais abandonner l’Assemblée nationale à Abdoulaye Wade, quelle qu’en soit la raison, n’était pas un acte raisonnable. Il en profite pour faire ce qu’il veut. C’est un peu comme la journée sans presse. Au lieu de boycotter le président de la République, les journalistes ont boycotté les populations. C’est pour une bonne raison noble, entendons-nous bien. Mais Abdoulaye Wade ne s’est jamais mieux senti que ce jour-là. Il vivait l’angoisse au Quotidien. Il s’en passerait bien le restant de ses jours.
    SJD