Polemique

Au Centre Pompidou, la mutilation faite art

Le musée Beaubourg essaie-t-il de nous choquer  ? Dans l’exposition Traces du Sacré, une vidéo dérange  : celle d’une artiste serbe, Marina Abramovic, qui s’automutile. Une œuvre inattendue dans une installation consacrée au sacré.

Caverne d’Ali Baba ou vaste désordre, Traces du sacré, l’exposition actuellement présentée à Beaubourg, s’affirme déjà comme un grand succès public. Si le "Golgotha" peint par Strindberg ou les toiles de Kandinski, Chirico ou Mondrian retiennent l’attention, c’est dans la dernière salle, consacrée à l’art contemporain, que la foule se presse. Là, l’effort intellectuel pour comprendre cette indistincte notion de sacré laisse place au choc émotif.

La souffrance brute de l’art corporel

Accueilli par la statue d’un enfant priant au visage d’Hitler signé Maurizio Cattelan, le spectateur est ensuite saisi par les masques effrayants d’Emil Nolde, jusqu’à ce qu’une vidéo achève de le bouleverser. Sur l’écran, une femme, une croix gravée au couteau sur la poitrine, est allongée sur un bloc de glace, attendant que le sang s’écoule lentement de ses plaies. La vidéo dure moins de dix minutes, le temps pour le public d’assister à la souffrance brute. Quelques spectateurs détournent les yeux mais la plupart demeure hypnotisé par ce spectacle d’automutilation, "on a mal pour elle", murmure une dame au premier rang.

Auteure et actrice de la vidéo, Marina Abramovic, artiste serbe. Sa spécialité  ? La lacération, parfois déclinée sur le mode de la flagellation. Une autre vidéo, moins violente, a contribué à faire connaître cette chef de file de "l’art corporel"  : on l’y voit, se frappant le sternum avec un crâne. (Voir la vidéo)



Un certain nombre des happenings de Marina Abramovic se sont terminés par son évanouissement, effet de la douleur mélangée à celui des médicaments de contrôle musculaire qu’elle prend pour accomplir ses performances. Son œuvre s’inscrit dans ce que les anglo-saxons qualifient de "schock art". Même si elle compte parmi les grands de l’art contemporain, ayant reçu le Lion d’Or de la meilleure installation à la Biennale de Venise en 1997, son travail reste plus souvent confiné dans les galeries que présenté dans une exposition de cette ampleur.

Sacré et communication directe

Pourquoi Beaubourg a-t-il soudainement envie de secouer son public en présentant cette vidéo dans une exposition consacrée au sacré  ? Selon la conservatrice national du patrimoine, Catherine Grenier, longtemps en charge de l’art contemporain du musée parisien, "cette œuvre, en s’adressant au corps avant l’intellect, joue sur le registre de l’empathie ; or la question du sacré, c’est la question de la communication directe".

Dans un récent essai, "La Revanche des émotions" (Seuil mai 2008), Catherine Grenier développe l’idée que cette démarche est partagée par un certain nombre d’artistes contemporains qui souhaitent créer une réaction émotive chez spectateur afin de le mener à un questionnement existentiel  :

"Dans l’émotion, il y a une forme de connaissance immédiate, indépendante de la méditation intellectuelle que l’œuvre peut ensuite susciter."

Pathos, provocation et mythes anciens

Finie l’idée de Marcel Duchamp et de son urinoir, la distance critique n’est plus requise chez le spectateur, au contraire, il doit subir l’œuvre  :

"Le pathos supprime la médiation, il y a une empathie directe qui nous fait ressentir ce que ressent l’artiste."

Est-ce à dire que l’art contemporain a trouvé là le moyen de s’ouvrir à un public de non initiés  ? Souffrir avec Marina Abramovic permettrait au spectateur de partager un rituel millénaire  :

"Marina Abramovic renvoie à des mythes anciens, à des tréfonds de l’humanité dans un univers très dramatisé. Il y a une dimension pathétique, parfois une vraie provocation  : le public est mis dans une position de malaise et de gêne."

Michel Leiris définissait l’effet psychologique du sacré comme une "mixture de respect, de désir et de terreur". Tout y est chez Marina Abramovic, si ce n’est que le spectateur n’a même pas le temps de le formuler, il reçoit cette mixture en pleine figure. Pourtant, conclue Catherine Grenier, ce spectacle de la violence n’a rien de morbide  :

"Il n’y a pas de fascination pour la mort chez Marina Abramovic. Lorsque la mort est mise en scène, c’est pour exprimer la fragilité de la vie ou de la conscience humaine. Elle est dans une vitalité très forte."

Pour se faire une idée, un seul moyen  : partager les transes de l’art contemporain dans les couloirs de l’expo.

Traces du sacré - Exposition à Beaubourg - jusqu’au 11 août 2008 - de 11h à 21h, jeu. 23h - entrée de 8€ à 12€.


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Par Anthropia
17H40    21/07/2008

Merci pour cet hommage à une artiste très importante.

Pour moi, Marina Abramovic est aussi une artiste féministe, comme quelques images sur mon site le démontrent, une pieta en soldate du Moyen-Age, etc, une femme à genoux en ménagère, une réelle réflexion sur les figures de la féminité de notre époque.

Votre réflexion sur le pathos rejoint le thème du livre de Catherine Grenier sur La revanche de l’émotion, ou comment l’art contemporain a renoué avec le pathos, avec l’émotion, comme Pierre Huyghes ou Boltanski, des artistes qui font se rejoindre forme et sensibilité. Si souvent évacuées de l’art conceptuel.

http://anthropia.blogg.org

 
Par Ophélie Neiman
17H44    21/07/2008

Très intéressant.

Je suis surprise par le rejet en bloc de certaines personnes, qui refusent même de réfléchir à cette forme d’art qui consiste, pour toucher le spectateur, à transmettre par les émotions plutôt que par l’intellect. Ce biais a toujours existé, dans la peinture classique, la sculpture de nus ou, évidemment, la musique.

Je ne vois pas pourquoi l’art devrait nécessairement exalter le beau; ou alors Jérôme Bosch n’est pas peintre? Bukowski n’est pas écrivain? Je ne suis pas fan des « performances » de Marina Abramovic, mais je pense que c’est à chacun de nous d’évaluer ce qu’on est capable de supporter, avant de condamner l’artiste.

Par ailleurs, je trouve que la vidéo du crâne et du sternum est bien plus sexuelle que violente…

 
Par Temanutane
00H14    22/07/2008

Chère Oraine Jeancourt,

Il me semble que vous soyez passée à côté d’éléments clefs permettant de comprendre la place de l’oeuvre de Marina Abramovic dans l’expo Traces du sacré.

J’ai relevé une imprécision au niveau du format de l’oeuvre : une vidéo qui ne dure pas moins de dix minutes comme vous l’avez écrit, mais une trace vidéo de deux heures environ, extrait d’une performance, réalisée en 2008 au Guggenheim de New York, qui dure environ sept heures. Cette pièce, comme indiquée à côté du titre (Thomas lips), est une réactivation d’une performance de 1975, qui n’a pas pour objet l’automutilation, mais plutôt la forme des tensions et douleurs que produit la somme des héritages culturels incompatibles de l’artiste. Le rapport au sacré est à chercher dans les symboles que Marina Abramovic module (la bouteille de vin, le miel, la cuiller en argent, ect.), l’automutilation n’étant qu’un élément de la performance, et pas le sujet même.
Aussi ne suis-je pas tout à fait d’accord avec l’idée que cette performance s’adresse au corps par le moyen d’émotions : on ne peut la saisir sans en connaître les composantes, de la même manière qu’on ne peut regarder une peinture d’histoire sans connaître les codes de ce genre, et finalement réduire la finalité de la peinture d’histoire à la prouesse technique, naturaliste.

Je ne vais pas faire l’exégèse de Thomas Lips, mais simplement ici rapporter quelques éléments qui pourraient permettre de comprendre l’intérêt d’une telle oeuvre au sein de l’exposition :

- le rituel (cette performance est un ensemble de rituels que l’on pourrait qualifier de pénitences)
- les objets symboles (le vin, le miel, la cuiller, le métronome, l’ensemble drapeau-bottes-coiffe…)
- la collusion des codes politiques et religieux
- le titre : Thomas Lips

Libre à chacun de retourner voir l’expo en considérant ces éléments et en replaçant cette performance réactivée dans son contexte historique : l’art corporel (d’ailleurs, la vidéo de la performance de Marina Abramovic est très bien placée à côté de celle de Michel Journiac, « Messe pour un corps », à côté de productions et de traces de performances des actionnistes viennois et de Gina Pane). L’art corporel est fondamentalement emprunt de ritualité, ses formes, pour certaines, sont celles de la pénitence.
Maintenant, dans « Traces du sacré », il ne faut pas comprendre : « art et religion ».

Un dernier détail, Marcel Duchamp s’écrit sans s (il n’y a qu’un champ).

Respectueusement,