Entretien

« Les rappeurs français ne sont pas solidaires avec l'Afrique »

Le Français Mokobé et le Sénégalais Fou Malade racontent l’Afrique vue d’ici et de là-bas, égratignant les stars du genre.

 Fou Malade et Mokobé, en juillet à Paris (Julien Martin/Rue89)

Le premier est né en 1974 à Guédiawaye, en banlieue de Dakar. Le second est né en 1976 à Saint-Maurice, en banlieue de Paris. Fou Malade et Mokobé rappent aujourd’hui ensemble. Sur deux morceaux. Un sur chacun de leurs nouveaux albums respectifs. "On va tout dire", pour le rappeur sénégalais ; "Mon Afrique", pour le rappeur français.

Deux titres qui résument leurs parcours. Leurs discours. Les deux artistes ont pris le micro parce qu’ils avaient "des choses à dire". Sur la banlieue et l’Afrique, évidemment. Fou Malade vient souvent en France, mais entend rester vivre sur son continent, dans son pays, où il est incontestablement le rappeur numéro un. Mokobé, coauteur de "Tonton du bled" avec le 113, y revient souvent dans son bled, ses bleds au Mali, au Sénégal et en Mauritanie, pays de ses parents.

Leurs racines, leurs vécus, leurs coups de gueule et leurs coups de coeur, ils les ont mis en mots et en musique. Fou Malade au côté de son musicien de grand frère. Mokobé avec son groupe d’alors, la Mafia K’1 Fry. Le succès des deux rappeurs a fait d’eux des observateurs privilégiés des relations entre artistes africains et français.

"Il y a plein de rappeurs français qui te disent ‘le bled, le bled, le bled’…"

Les derniers se revendiquent souvent des terres des premiers. Mais se revendiquent seulement, déplore Fou Malade. "Il ne faut pas s’inscrire en porte-à-faux avec son discours", implore-t-il, lassé de ces rappeurs français qui disent représenter "le bas peuple" alors qu’ils vont jusqu’à refuser de rencontrer leurs homologues africains lorsqu’ils se déplacent sur les terres de leurs ancêtres :

"Il y a plein de rappeurs français qui te disent ‘le bled, le bled, le bled… Nous sommes Africains, nous sommes fiers’. […] Mais est-ce que ces gens-là pensent au bled [lorsqu’ils] s’achètent des Lamborghini, des Porsche Cayenne ?

Mokobé ne peut qu’acquiescer. Lui qui souhaiterait, à l’inverse, que les Français "tendent la main" aux Africains, à ses "frères". Surtout pas pour "leur écrire leurs textes" ou "leur donner des instrus", mais pour "qu’il y ait un vrai partenariat". (Voir la vidéo)



Le manque de collaboration entre protagonistes des deux continents ne sont, à les entendre, que le reflet de leurs sociétés. Des sociétés guidées, intoxiquées par les médias. Comme les banlieues françaises, l’Afrique souffre d’une couverture déplorable. Le positif est caché, le négatif exacerbé. Alors, ceux qui squattent le devant de la scène suivent, imitent, et donnent une vision pas moins déformée de la réalité.

"L’Afrique souffre, mais elle bouge aussi. C’est important de le préciser."

"Qui détient l’information détient le pouvoir." Fou Malade le sait et veut enrayer les biais qui faussent cette information. "Mantes-la-Jolie, c’est une Afrique intérieure." Traduction : certes, il y a des peines, mais il y aussi des joies. Il faut les montrer. Mokobé en a conscience de longue date pour son quartier d’Ivry-sur-Seine, depuis moins longtemps pour l’Afrique :

"L’Afrique souffre, mais l’Afrique, elle bouge aussi. Elle est dynamique, elle rigole, elle vit, c’est important de le préciser. […] Moi, j’ai par exemple des amis qui sont retournés définitivement en Afrique, pour aller vivre là-bas, pour monter une entreprise, et ça c’est important. On nous parle que des gens qui font tout pour venir en France, parce que pour eux la France c’est l’eldorado." (Voir la vidéo)



Oui, il s’agit d’un discours politique. Pas de la politique politicienne menée par des hommes politiques qu’ils exècrent. Malal Almamy Talla et Mokobé Traoré, de leurs vrais noms, l’assument : pour eux, point de salut chez les dirigeants actuels. Qu’ils soient français, américains ou africains, précise bien le rappeur du 113 :

"Un chef d’Etat, c’est quelqu’un qui a le pouvoir dans les mains, qui dirige tout un peuple, toute une Nation. Son rôle à lui, il est de faire en sorte qu’on puisse avoir une vie meilleure. C’est pas de détourner des fonds, de détourner l’argent du peuple, de plonger le peuple dans la famine, dans la misère, de le pousser jusqu’à la mort. Et c’est ce qui se passe actuellement."

Ne pas oublier le discours de Dakar de Nicolas Sarkozy

Il ne pouvait pas échapper à leur viseur, George Bush en prend pour son grade de président américain. "C’est un génocide ce mec ! " Pour qui a des origines africaines, comme Mokobé, le terme a un poids, même si le sens n’est pas toujours respecté. "Et malheureusement, Sarkozy est le premier fan de George Bush", lui emboîte le pas Fou Malade, qui n’a pas oublié le discours de Dakar du chef de l’Etat français :

"Il a dit ‘il est temps que l’Afrique rentre dans l’Histoire’. Un peuple qui n’est pas rentré dans l’Histoire, c’est un peuple sans esprit. Et un peuple sans esprit, c’est un peuple animal." (Voir la vidéo)



Fou Malade (avec Mokobé) en concert au Point éphémère, 200, quai de Valmy, Paris Xe - dimanche 20 à 17 heures - 11,70€ - plan.

► Le MySpace de Fou Malade
► Le site officiel de Mokobé


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
Par Snowman
22H22    16/07/2008

Intéressant, bien que je ne sois pas grand connaisseur de rap (juste quelques groupes très connus ^^’), on sent leur sincérité quand ils parlent de l’Afrique, que ce n’est pas du pipeau marketing communautaire.

Et ces temps-ci, ça fait du bien…

 
Par José_PB
23H19    16/07/2008

Salut Skalpa, content de te croiser sur cet article ;).

Le rap, depuis sa naissance souffre des conditions de sa naissance : les ghettos noirs aux US.

Le pékin moyen reste sur ce cliché. Ce faisant il démontre que sur certains sujets, il n’a rien appris parce qu’il n’a pas évolué.

Le rap aujourd’hui a une histoire qui sera probablement comparée au blues par les historiens de la musique dans quelques décennies. Avec excès, mais tout aussi probablement avec un juste fond de vérité.

Le rap n’est pas une philosophie, il n’est pas une politique, il n’est pas une religion ni une secte. Il n’est pas un mode de pensée mais de revendication.

Je n’en suis pas un adepte mais je l’ai vu apparaitre, bousculer les esprits chafouins puis se faire diffuser et médiatiser, y compris aux très proches de moi, depuis son arrivée en France. En retracer l’historique est d’ailleurs assez cocasse…

Le rap n’enseigne rien, il est une revendication sociale.

Lorsqu’il montre des voitures de sport de luxe avec des bimbos, ce n’est pas parce qu’il les étale comme un summum de l’accomplissement personnel mais peut-être aussi parce qu’il en revendique l’accès par l’ascenseur social équitablement…

Ceci étant, à partir de quoi peut-on généraliser, entre un Passy, un Shuriken ou un Akhenaton, un Joey Starr ou un Kool Shen ? Ou un MC Solaar ? Et je ne mentionnerai pas Doc Gyneco…

Rap’n Roll… ;)

 
Par Thierno Seck
00H51    17/07/2008

Je passais juste encourager Malal et Mokobe, ils font de bonnes choses et que Dieu vous garde, faut perseverer!
Pour le reste, je ne crois pas que l‘« Afrique » attende quelque chose des rappeur francais.
Mallal a comme moi vécu la belle période de la fin des années 8à et du début des années 90 avec l’effervescence politique, sociale, les revendications et l’engagement de toute la jeunesse sénégalaise qualifiée alors de « mal saine » par notre si francophone président d’alors lors d’un meeting mémorable à Thies.
Cette jeunesse a été harrangé par le Positive Black Soul qui a éclaté, le Pee Froiss muslim devenu Pee froiss tout court, le daara J et apreés per les Rapadio et j’en passe.
Dans notre pays si conservateur d’alors ces jeunes ont ouvert la voie a la liberté d’expression sans l’accés aux médias d’Etat.
Ce mouvement je l’ai vécu comme bcp de sénégalais de l’époque et c’était extra ordinaire. Sans véritable démocratie, ces rappeurs ont arrachés la liberté d’expression a Diouf et ses sbires, ont encouragés les jeunes a la défiance et au questionnement. S’en sont pris a l’hypocrisie d’une société qui se pense musulmane ou catho mais qui n’est point religieuse dans ses actes.
Le mouvement hip hop a préparé l’alternance sans trop croire en Wade comme le lui rappelle Awadi dans ses textes actuels.
En tout cas le premier opus de Senerap est une preuve vivante que la liberté est un combat de tous les jours et que cela s’arrache, ca ne se s’obtient pas par la passivité. Pour rappel aux nostalgiques, un rappeur dont j’ai pas le nom disait de Diouf (Boss de la francophonie actuel)  » di na léén défal li, di naléén défal lelé, D - O- U- L dan nguay féne » (je vous ferai ceci je vous ferai cela, F-U-C-K tu mens). ET ce en 1995.De beaux souvenirs comparé a la passivité actuelle de mes compatriotes.
Bon, le rap c’est pas Snoop et les autres contempleurs de strip teaseuses, pour moi a mon adolescence c’était d’abord un mouvement revendicatif qui nous a aidé a contester des regles que nous jugions injustes et nous a aidé a grandir.On ne brulait pas les voitures de nos voisins, ni ne pronions la violence physique.
Bon j’aime trop le rap. Et je dirai merci a tous ces rappeurs qui ont passé la main pour la plupart.Le rap actuel est trés commercial et souvent mauvais dans ses textes face a une jeunesse pourtant bouillante et qui ne demande qu’a faire bouger les lignes dans la société mais de facon pacifique.
 Diadieuf