A debattre

Alcool chez les jeunes: vraie victoire ou faux plan?

L’interdiction de la vente d’alcool aux mineurs sera difficile à appliquer, et Bachelot reste prudente sur les autres mesures en débat.


A la sortie d'un bar à Lisbonne (Mat Jacob/Tendance floue).

Pour avoir vécu aux Etats-Unis à l’âge des premières cuites adolescentes, j’ai tout de suite eu des doutes sur l’efficacité de la mesure annoncée dimanche dans le JDD par Roselyne Bachelot : l’interdiction totale de la vente d’alcool aux mineurs.

Rien de plus facile à contourner, Madame la ministre de la Santé. Il suffira d’un grand frère, d’une bonne âme ou d’une caissière compatissante pour contourner l’interdit. D’ailleurs, pour l’instant en France, les caissières n’ont pas le droit de contrôler l’âge des clients.

Qu’on ne se méprenne pas : je ne fais pas mien l’argument des pourfendeurs de la prohibition, qui avancent que ces nouvelles mesures boosteront les ventes, comme dans le Chicago dans les années 30.

Les associations les plus sérieuses, telle l’Association nationale de prévention en alcoologie et en addictologie (ANPAA ), soutiennent d’ailleurs le principe de cette interdiction, tout en soulignant que cela ne suffit pas à mener à bien une prévention complète.

Les commerçants ne tiennent absolument pas à faire le sale boulot

Mais à lire les premières réactions à cette annonce, il est permis de douter de son application : la Fédération du commerce et de la distribution (FCD) ne tient absolument pas à faire le sale boulot. Elle l’a récemment écrit dans un communiqué "Action prévention alcool". Son argument ? Ne pas se fâcher avec nos jeunes clients ! En novlangue, cela donne :

"La profession est opposée à ce que ces contrôles soient effectués
directement par les hôtes et hôtesses de caisse, à la fois pour des raisons juridiques liées au fonctionnement des magasins en libre-service et pour des raisons psychologiques, ce genre de contrôle pouvant conduire à des tensions, voire à des agressions pénibles pour les personnels de magasins."

Pour la FCD, c’est aux vigiles et aux directeurs de supermarchés de jouer ce rôle. Comme le souligne le professeur Claude Got, ceux qui "disent ne pas être des policiers sont un peu provocants, parce qu’ils demandent bien une pièce d’identité pour recevoir un chèque. Je ne vois pas pourquoi ce serait possible pour de l’argent et pas pour un problème de santé publique". Passons.

Depuis dix ans, la stratégie des alcooliers sur les premix est à l’oeuvre

En lançant son ballon d’essai, Roselyne Bachelot se montre d’une prudence de Sioux vis-à-vis des alcooliers. Au JDD qui lui demande s’il faut interdire les premix (mélange de soda et d’alcool pour les ados), voici ce qu’elle répond :

"Il est évidemment tout à fait inacceptable de viser les plus jeunes et de rendre ainsi plus précoces les alcoolisations. Mais les taxations successives ont eu un effet important. Les ventes ont baissé d’un tiers entre mai 2004 et mai 2005.

"Les alcooliers ont bien lancé de nouveaux mélanges mais avec moins de succès. Pour l’instant, le marché demeure à un niveau relativement bas. La progression des "premix" semble sous contrôle."

Sous contrôle… hum, hum. Il était temps, douze ans après leur apparition en France. A lire les derniers rapports parus sur le sujet, en particulier celui du producteur (de télé) Hervé Chabalier fin 2005, on comprend que les pouvoirs publics ont tardé à prendre la mesure du phénomène.

Un simple coup d’oeil à la chronologie permet de comprendre comment les alcooliers ont façonné dix ans de consommation éthylique chez les jeunes :

  • 1996. Lancement des premix en France, le mélange soda-alcool fort-sucre vise officiellement les 18-25 ans, en fait le marketing associé à ces bouteilles fluos cible les 10-14 ans.
  • 1997. Une enquête du mensuel Alcool ou Santé montre que les trois-quarts des 13-16 ans connaissent les premix, 10,5% en consomment régulièrement.
  • 2000. Explosion des ventes de premix, hausse de 4,4% de la consommation globale d’alcool chez les jeunes jusqu’en 2003.
  • Août 2004. Le député UMP Yves Bur obtient la surtaxation des premix et un changement de la composition, avec moins d’alcool et moins de sucre ; les ventes chutent d’un tiers.
  • 2005. Près de 20% des garçons de 17-19 ans sont des buveurs réguliers, l’alcool est devenu la première cause de mortalité des 15-30 ans, avec son lot de comportements déviants : sexualité non protégée, suicides, violences diverses…

Dans un livre percutant paru en 2005, "Dealer légal", un ancien commercial de Ricard, Franck Daniel, expliquait que la conquête des jeunes est au coeur de la stratégie des industriels. Avec trois cibles principales : les jeunes, les femmes et les sportifs. La même année, en septembre, lors de la grande soirée de rentrée de l’Ecole centrale à Châtenay-Malabry, un étudiant de première année meurt au petit matin, d’un coma éthylique.

Prochaine bataille : la publicité pour les alcools sur Internet

Alors que les premix sont désormais voués à disparaître des têtes de gondole, le prochain enjeu des alcooliers est la bataille de la publicité sur internet. En mai, la ministre de la Santé a ouvert un débat parlementaire sur la loi Evin de 1991. Un texte qui, en interdisant la pub à la télévision et au cinéma, a beaucoup favorisé la prévention. Question : doit-il s’appliquer au web ? Le lobby des alcooliers et de la viticulture a mis deux de ses meilleurs hérauts sur le coup : le sénateur UMP de la Gironde, Gérard César, ancien président de la cave coopérative de Rauzan, et le député UMP de la Marne, Philippe Armand Martin, viticulteur et président de l’Association nationale des élus de la vigne et du vin (Anev).

La semaine dernière, il s’en est fallu de peu pour que l’amendement César -autorisant toutes les publicités pour l’alcool sur le Net- soit adopté. L’ANPAA s’est félicité de cet échec, tout en s’inquiétant de la prochaine offensive sur le sujet.

L’une des propositions du député Martin vise à interdire la pub sur l’alcool uniquement sur les sites réservés aux mineurs. Roselyne Bachelot aura donc à lutter contre sa propre majorité, si elle veut aboutir à un dispositif efficace sur le sujet.

En 1998, la député socialiste Hélène Mignon résumait bien la question avec cette phrase :

"En France, l’alcool est à la fois un sujet tabou et un produit totem."

► Le dossier de la revue Toxibase, paru en 2004.
► L’analyse d’Eurocare, le lobby européen des associations de prévention, sur les politiques de contrôle de l’alcool.


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Par guiton
13H53    14/07/2008

Il me semble que la vente d’alcool est déjà interdite aux mineurs (hors bières, dont la vente est interdite au moins de 16 ans). Donc encore une loi inutile car reprenant des mesures existantes ? Le problème étant surtout de donner les moyens pour appliquer cela.
Mais de toute façon, les mineurs qui voudront de l’alcool trouveront toujours un moyen. Le problème est peut-être plus dans des questions d’éducation et d’images associées à la consommation d’alcool (combien de fois j’ai entendu « Ouais, c’était trop cool, on s’est bourré la gueule »). Car agir sur les effets plutôt que sur les causes ne fait que déplacer le problème.

 
Par I.P
13H59    14/07/2008

Vite interdisons l’alcool c’est super efficace ! Les lois anti cannabis sont là pour le prouver.

 
Par le _grand_clown_malade
14H25    14/07/2008

« En France, l’alcool est à la fois un sujet tabou et un produit totem. »

Et comment! Il y une certaine schizophrénie autour de l’alcool. D’un côté on en boit dès qu’on peut pour s’amuser, de l’autre on dit que « c’est pas bien " et il y a les politiques et les lois " corrects » qui vont arranger tout ça…

Ça me fait penser à un dessin de Charb à propos de la suppression des happy hours : on voit « avant ", le gars qui dégobille dans les wc et on voit " après », le gars qui dégobille sur le trottoir.
« Le problème est juste déplacé ».

Donc je ne m’étendrais pas sur la mauvaise foi du discours politiquement correct à propos de ça. Comme cette loi sur la suppression des happy hours, qui est une fausse solution au vrai problème de l’alcool.
Moi qui n’ai pas grandi ici, et qui ne suis pas coincé dans le moule, je suis assez étonné de voir que l’alcool est considéré (assez fréquemment dans mon entourage) comme une fin en soit du plaisir, non comme un support du plaisir.
Ça revient à boire « pour oublier », non?!

Quand je vois ça, je me demande toujours si c’est ponctuel ou général comme attitude, qui n’a jamais sauté sur la vodka-orange toute la soirée pour être torché-chiffon-carpette au moins une fois ou deux ? qu’on me jette la (petite) pierre si c’est pas vrai…

Mais de là à en faire un esprit à part entière de la boisson, je sèche. Et surtout je tiendrais pas le coup si ça se généralise tant que ça !

Santé ! A la votre !

 
Par Pierrrrre
15H39    14/07/2008

Absolument d’accord avec cette mesure.

Il faudrait l’assortir du fait que tous les produits alcoolisés, bière comprise, devraient être confinés dans un rayon « alcool » aux étagères peintes en noir, afin de les distinguer des boissons non alcoolisées.

Les chocolats, gâteaux, glaces imbibés d’alcool devraient être signalées par un logo noir « attention alcool »

Dans un supermarché, j’ai fait un ramdam parce qu’à l’entrée ils distribuaient gratuitement des canettes d‘« alcool light ».
Ca me met hors de moi,
J’en ai fait la remarque à la pauvre dame qui faisait le sale boulot; elle m’a répondu qu’elle n’en donnait pas aux enfants.. lui ai répondu que ces alcools étaient ciblés pour des ados… regard un peu gêné..

en ai parlé à l’accueil,

en ai parlé à un cravaté du magasin, un peu gêné aussi,

j’ai téléphoné depuis le magasin à la gendarmerie locale (oui, genre délation dégueulasse et anonyme, mais j’assume.)
J’ai eu un gradé qui m’a expliqué que le magasin était dans son droit.
Lui ai répondu qu’il devait probablement entretenir des relations avec le directeur du magasin; il m’a promis en faire état, et je pense qu’il l’aura fait parce qu’il semblait partager mon courroux..
..Je voulais écrire à une autorité quelconque, mais.. boaf, j’en avais déjà assez fait comme ça.

Non, on ne peut interdire l’alcool,
mais il est important de ne pas banaliser sa consommation,
et de ne pas cacher aux gens qui boivent de l’alcool, qu’ils boivent bien de l’alcool.

Rendre son achat plus difficile, peut-être attirera des mentalités d’ados immatures à consommer des interdits,
sachant que de toutes les façons, ils les auraient consommés et auraient cherché d’autres interdits si ceux-ci n’en n’avaient pas été.
En tous cas, ça avertira la personne normalement constituée qu’une boisson contenant de l’alcool n’est pas une boisson ordinaire.

 
Par Kereven
15H59    14/07/2008

L’idée est louable, maintenant l’interdiction totale n’aura que l’effet inverse.
La prévention serait plus efficace, même si réduire l’offre à destination des jeunes est un moyen envisageable et plutôt intéressant.
Mais comme d’habitude, on interdit et ce n’est qu’après que l’on pense à de meilleures solutions.

 
Par Geekien
23H11    14/07/2008

Depuis 15 ans je suis cadre bénévole dans un club sportif nature. J’ai commencé à 20 ans, encore étudiant et soulard du week end. Avec d’autres, je surveillais les momes de 17-18 ans dans leur première cuite, sans boire, histoire de gérer les conneries et les surdoses. L’idée était de n’être ni prof, ni parent ni flic, et de les accompagner dans leur brisage de tabou. Evidemment pas dans le sens de les faire boire; mais dans la parole : comme de toute facon ils le faisaient, autant éviter les conneries et parler, écouter ceux qui dérapaient, pareil sur le shit qui était encore rare (campagne Bretonne)

Depuis 5 ans, plus besoin de le faire, les momes arrivent au club (vers 14 ans) avec un premiere cuite dans les pattes - Ils se gèrent entre eux sur leurs soirées, et le shit ils le fument avant l’école. C’est épatant la modernité non? Des fois j’ai l’impression d’etre un vieux con …. sans doute, puisque je ne peux rien faire.

Dans leur parole, ils gèrent, sans déraper, juste parce que c’est cool. Il n’y a qu’avec la compétition qu’ils se calment, et encore, je connais plus d’un compétiteur européen qui se bourre la gueule régulièrement.

J’arrive en fin de vie d’écoutant (trop vieux, le rapport ni flic ni prof ni parent devient difficile), mais les anciens jeunes du club ont pris le relais de la parole avec les 17-18. Sur l’exta et la coke entre autre…