TRIBUNE

Mort de Richard Roman, innocent d'un meurtre qu'il avait "avoué"

Richard Roman, qui avait été accusé à tort du meurtre de la jeune Céline Jourdan en 1988, vient de mourir à l'age de 49 ans. Christian Sauvage, journaliste et éditeur, qui l'a longuement rencontré, revient sur la manière dont la police, la justice et les médias ont traité cette affaire à l'époque. Déjà.

Pourquoi, seize années après son acquittement, faut-il rappeler que Richard Roman était innocent du crime monstrueux dont il avait été accusé en 1988 ? Sans doute parce que dans les faits-divers qui déchaînent les passions, il n’y a qu’un élément que l’on persiste à juger rationnel : les aveux.

1990. Etait-ce un couvent, une institution, un autre lieu de ce genre ? Je ne me souviens plus. Je me souviens juste que j’avais promis à la famille de Richard de ne donner aucune indication permettant de situer son abri. Les proches du père de la petite Céline, violée et massacrée le 26 juillet 1988, avaient lancé des menaces à son endroit.

Richard Roman vient alors de bénéficier d’un non-lieu du juge d’instruction Bonnet, après deux ans passés à croupir aux Baumettes. Je me retrouve face à une sorte d’un adolescent perdu de 30 ans, les yeux clairs et les mots confus, ne sachant que faire de cette étrange liberté.

Après plusieurs heures, j’en viens à LA question. Comment a-t-il pu avouer ?

L’interview que je recueillerai pendant plusieurs heures sera la plus longue de ma carrière de journaliste. Pour tout dire, je doute alors de son innocence. Par des amis communs, j’ai appris quelques mois plus tôt que les expertises ADN ont trouvé des traces de sperme, pas celui de Richard, mais celui de son compagnon d’enfermement, Didier Gentil.

Me Henri Leclerc, l’avocat de Richard que j’avais appelé et à qui je demandais : Qu’est-ce que vous allez faire ? , m’avait répondu très justement : Et vous ? .

Personne -entendez aucun média- ne voulait plus entendre parler de Roman et de son crime horrible. Comment interviewer un homme accusé d’une telle horreur sans que cela tourne au mauvais interrogatoire de police ?

Nous parlons d’amis communs, de la vie en prison, de ses problèmes avec certains gendarmes de La Motte du Caire qui ne supportaient pas le hippie, un fils de militaire, ingénieur agricole, qui se promenait pied nus, vivait sous un tipi, etc. Il me raconte sa garde à vue, pas loin d’une journée attaché à un radiateur, les menaces, etc.

Après plusieurs heures, j’en viens à LA question. Comment a-t-il pu avouer quelque chose qu’il n’avait pas fait ?

Un gendarme de Toulouse, spécialisé dans les affaires criminelles est arrivé. Tout de suite l’ambiance a changé. Il s’est montré aimable et professionnel. Nous avons commencé à parler en fumant les cigarettes qu’il m’offrait. Et puis soudain, il m’a dit : les expertises montrent que tu étais présent.

Bien sûr, c’est faux, puisqu’à l’époque, il faut des mois pour obtenir ces résultats, mais Richard est un scientifique, le gendarme le sait, et ses défenses s’effritent. Autre élément du dossier, Richard Roman que les gendarmes de Toulouse ont relevé, l’homme mis en examen est chrétien, tendance mystique. Le gendarme, qui s’affirme aussi chrétien, lui propose de prier avec lui.

Les voilà tous les deux à genoux à invoquer Dieu.

Le gendarme entame :

Je demande pardon à Dieu…

Il incite Richard à répéter après lui.

-Je demande pardon à Dieu à la Vierge Marie et à tous les saints…
-A la Vierge Marie et à tous les saints…
-Aux parents de Céline…
-Aux parents de Céline…
-Pour le mal que j’ai pu faire…
-Pour le mal que j’ai pu faire… »

Après plusieurs heures, j’en viens à LA question. Comment a-t-il pu avouer ?

Voici ce que furent les aveux de Richard Roman ! Mais que l’on ne se méprenne pas. Le gendarme pieux n’est pas responsable de la mort de Richard Roman le 23 juin. Le premier à avoir détruit sa vie, c’est un procureur qui est parti en vrille face à la mort affreuse d’une fillette un soir de fête au village, et ce dès le premier jour, au point de perdre tout recul.

Ce sont aussi nombre des journalistes présents sur place. En cette fin de mois de juillet 1988 il y a quelques vieux routiers du métier qui retrouvent une figure connue (le proc avait acquis une certaine notoriété quelques années plus tôt dans une affaire de réseau de prostitution à Grenoble), et quelques journalistes débutants.

Les vieux ne veulent pas traîner, les vacances approchent, et les jeunes sont rappelés vite fait dans leurs rédactions après quarante-huit heures d’ enquête , servie sur un plateau par un procureur qui ignore le doute.

Personne ne sera le lendemain à Digne, où Richard Roman, présenté devant le juge d’instruction, reviendra totalement sur ses aveux » . L’affaire sera donc ficelée : crime d’une secte dirigée par Richard Roman (on se limite à son surnom : l’Indien ), avec pour seul membre Didier Gentil ( Le tatoué » ), sous les étoiles, crime avéré par la découverte de revues sado-masochistes retrouvées dans le tipi de Richard, qui y avait accueilli Didier Gentil comme il accueillait tous les paumés de la terre.

La secte et le tipi ? Richard me racontera, lors de notre seule rencontre, qu’il a découvert les Indiens à travers les livres de l’anthropologue à succès Carlos Castaneda. Quant aux revues sado-masochistes ? Selon ses frères, un vieux numéro de Lui, sans doute arrivé là avec des errants qu’il accueillait, Richard n’étant guère porté sur les demoiselles dénudées.

Remis en prison après notre rencontre, Richard Roman a été finalement acquitté d’une façon éclatante à Grenoble le 17 décembre 1992. Nous ne nous sommes pas revus. De temps à autre j’ai reçu de ses nouvelles par des amis communs. Stages en hôpitaux psychiatriques, errances, refuge auprès de sa mère : Richard Roman était détruit à jamais.

Jusqu’à cette dépêche d’agence affirmant qu’il s’était suicidé, alors que les examens qui ont duré plus d’une semaine ont prouvé qu’il était mort naturellement. Suicide repris en chœur par les médias. Ses proches attendent toujours que le parquet confirme les expertises, qui sont sans appel.


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Par TARPON
21H05    12/07/2008

Le probleme numero un de notre justice,denoncée en permanence ,reste ce corporatisme ,cet esprit de corps qui fait qu’un juge ira toujours (à 99%) dans le sens du juge qui l’a precedé ,validera son erreur sans se pencher sur le dossier ,avec les consequences que l’on sait.
Nos arondissements judiciaires sont le nid d’une grande famille où tout le monde,juges,huissiers,avocats et procureur se confondent pour aller dans le meme sens.Richard Roman comme les innocents d’Outreau et beaucoup chaque jour sont les victimes d’une machine qui oeuvre sans controle.

Je faisais ce raprochement avec la demission spontanee du chef d’etat major de l’armee de terre apres Carcassonne et me demandais quel procureur,quel juge aurait le courage d’en faire autant.
Richard Roman,epuisé psychologiquement et physiquement est mort .Cela n’empechera personne dans le monde judiciaire de passer de bonnes vacances.

 
Par Révolutiona
21H41    12/07/2008

49 ans, ce n’est pas un âge pour mourir à notre époque.

Je crains aussi qu’il ait été le coupable idéal, placé là à un temps T…

Combien d’aveux sont ainsi extorqués par des « maîtres de l’art » ? Bien sûr qu’il ne pouvait être que détruit !

Pourquoi ce mystère sur sa mort : « suicide » ou « mort naturelle » ? Pourquoi la justice aurait-elle peur d’avoir un « mort » sur la conscience ? Ce ne serait pas le premier, ni le dernier.

Je ne sais pas s’il y a un sujet qui parle de la reprise d’enquête sur l’affaire du petit Grégory… C’est comme celle du Pont de Puteaux, encore un désigné d’office coupable, qui se retrouve « faute de preuves » libéré, dans le « doute », dit-on pour sauver la face…

Pour le petit Grégory, il y a eu des bavures justement au niveau des analyses graphologiques qui désignaient la mère du petit comme le corbeau, or les écritures se ressemblent, mais cela ne pouvait être celle de la mère… Je l’avais vu lors d’un reportage fait au fond… Cette écriture semble être celle d’une femme d’à peu près le même âge et ayant reçu la même éducation que celle de la mère du petit Grégory… Enfin, maintenant, avec l’ADN, j’espère que le meurtre de ce petit garçon qui a déclenché tant d’autres drames sera élucidé et que l’assassin qui vit tranquillement ou qui est peut être déjà mort sera enfin démasqué ! Encore un crime odieux…

Ces affaires provoquent un grand malaise pour tous !

 
Par Sexus Empiricus
23H12    12/07/2008

Merci pour cet article, merci Christian. 23 juin! Et c’est le… 11 juillet que la mort de Richard Roman est rendue publique.
C’est moche, c’est triste (Patrick du 14) comme nouvelle.

Un délit de « sale gueule »? (Milodragovitch)
Sale gueule, vraiment? Je crois deviner ce que vous aviez en tête - le fameux « narcissisme des petites différences »: l’Indien, qu’ils l’appelaient - mais, « sale gueule » non, non et non!
Quant au délit, c’était un peu plus fort comme vexation: une session d’assises, cher Milodragovitch, ce n’est pas comparable à la correctionnelle. Richard Roman, c’était plutôt le « coupable idéal » (pas vu le film, Révolutiona, mais le titre est idoine pour Richard R.) Il a dû en voir de toutes les couleurs, ce « pointeur » présumé, n’est-ce pas?

Bouc émissaire. Puant. Haro, salaud!
Cette vindicte villageoise (dont parle A.V.), ce besoin sensationnel de condamner devant micros et caméras, en troupeau, c’est toute la justice populaire, c’est tout l’immonde de la société victimaire: on ne demande pas justice, on crie police, vengeance et peine de mort.

Mais justice fut faite, « nonobstant », grâce à quelques personnages hors du commun (le contraire de l’écrasante majorité).
Hélas! les tribulations de Richard Roman prouvent non seulement qu’un innocent laisse plus que des plumes en prison (voyez Outreau, en effet), mais que la procédure scandaleuse de l’aveu est un désaveu de la justice. Et alors, que dire du « plaider coupable »? - Laissons.

Paix à votre âme Richard! (Vous valiez mieux qu’eux.)

 
Par Feu
23H59    12/07/2008

Bossuet a dit: » il vaut mieux laisser courir 10 coupables que de condamner un innocent »
Et puis le principe républicain : »le doute DOIT profiter à l’accusé » ce qui est rarement le cas dans le traitement des affaires judiciaires de la part de CERTAINS médias, affaires criminelles et mêmes routières.

 
Par RC99
10H00    13/07/2008

Ce qui est terrible c’est qu’un juge puisse vous mettre en préventive sans que vous soyez coupable et qu’il ne réponde pas de ses erreurs de jugement!
Et que dire des journalistes qui relaient des info d’un autre média sans contrôle! Bonjour les fausses nouvelles!
Pourquoi même vous dans votre article ne rappelez-vous pas le nom du proc, celui du juge et ceux des gendarmes qui ont fauté!
Le crime imaginaire n’est pas anonyme, pourquoi ne pas jeter en pature celui qui par sa faute vous ruine moralement, physiquement! la justice ne doit pas être anonyme, je reste persuadé que la révélation du nom des auxiliaires de justice qui déconnent limiterait les erreurs et la précipitation.