vos reactions 12/07/2008 à 16h18

Le « off » de Sarkozy sur Rue89 : recel ? Non. Info ? Non plus

Elsa Perrin | future enseignante

Au sujet du conflit qui oppose Rue89 à France 3 suite à la mise en ligne d’images « off » enregistrées avant l’interview en direct de Nicolas Sarkozy au 19/20 du 2 juillet dernier, Pierre Haski a écrit, dans un texte destiné aux soutiens de Rue89 contre la plainte de France 3 :

« Cette affaire est évidemment très politique, même si l’accusation est purement technique. (...) Nous aurons besoin d’un maximum de soutiens publics pour faire annuler cette procédure avant qu’elle n’aboutisse, et si elle devait aller jusqu’à un procès, pour nous accompagner et montrer que nous ne sommes isolés. »

Ma réaction ? Elle est double. D’une part, je suis partagée entre sourire et indignation face à cette situation ubuesque, qui voit un média s’en prendre à un autre en lui demandant (dans un premier temps) de révéler ses sources et de « détruire » un document que dizaines de sites ont déjà repris et des millions d’internautes déjà vu.

Autant on peut comprendre le malaise de la direction de France 3 après cette « fuite », à un moment où ses rapports avec sa tutelle sont extrêmement tendus, autant il me paraît capital de soutenir Rue89 dans sa bataille contre cette plainte.

Il faut empêcher qu’un cap de plus soit franchi dans la redéfinition a minima du concept de liberté d’informer. Qualifier la publication de ces images de « recel » d’un « vol » est parfaitement absurde.

Le journaliste de Rue89 donne une vision orientée de ce qui s’est passé

Mais je suis aussi assez agacée par toute cette histoire, ce dont elle est partie, et l’ampleur qu’elle a prise. Parce que lorsque Pierre Haski écrit : « Notre position est claire : nous n’avons fait que notre métier d’informer », je me demande : informer de quoi ? Pour moi la polémique autour de la publication de ce « document », c’est surtout beaucoup de bruit pour rien. Car en visionnant cette vidéo après avoir lu l’article d’Augustin Scalbert qui l’accompagnait, j’ai eu le sentiment que nous n’avions pas vu les mêmes images.

La lecture qu’il en propose m’a parue d’emblée orientée (partisane ?) et pleine d’insinuations parfaitement gratuites. Exemple ? Ce passage :

« Juste avant que le son ne soit coupé depuis le studio, Nicolas Sarkozy s’assure que France 3 évoquera bien son déplacement du jour à Carcassonne. Paul Nahon lui répond que c’est prévu. Avant, pour plus de certitude, de donner un ordre dans son micro : ’Donc on parlera de Carcassonne avec le Président après, hein ? Yes ! Parfait ! ’ “

Mon impression, c’est que Nahon ne semble absolument pas vouloir donner un ‘ordre’ modifiant à la dernière minute les priorités de ses co-intervieweurs : il est surtout à moins de deux minutes de l’antenne et répond aussi diplomatiquement que possible à Sarkozy que ce n’est pas franchement le moment de lancer une conversation, là, que oui, oui, de toute façon, c’était prévu, et qu’à 30, pendant le journal, il pourra poser toutes les questions qu’il voudra sur la suite du déroulement de l’interview, mais juste, pas maintenant.

Histoire de couper court, il lance à ses correspondants en région une phrase qui selon moi ne dit pas ‘Donc, on en parle, hein ? , mais Donc, on en reparle [à tel moment], OK ?

Impression contre impression, sentiment contre sentiment. Et l’info ?

Mon instinct d’ancienne journaliste radio, c’est qu’il s’agit, ni plus, ni moins d’une manière d’obtenir le silence sur le plateau juste avant l’antenne, sachant que Nahon ne peut pas décemment demander texto à son invité de la fermer.

Sentiment’ ? ‘Impression’ ? ‘Instinct’ ? Tout ça est évidemment très subjectif. Et comment ma lecture de ces images ne le serait-elle pas, au vu du peu d’éléments de contexte que fournit le papier d’Augustin Scalbert ? C’est justement ça qui me chiffonne, dans cette histoire et dans l’hystérie qu’elle a suscitée : impression contre impression, sentiment contre sentiment... On se situe, il me semble, en plein dans l’une des principales dérives trop souvent favorisées par la culture de l’information en temps réel et de l’interactivité : le commentaire se substitue à l’énoncé circonstancié des faits, la polémique précède l’information.

Faute d’enquête ou tout simplement d’un véritable reportage sur ce que ne montrent ou ne disent pas ces images, et ce alors que le journaliste de Rue89 était sur place lors de leur tournage.

Augustin Scalbert explique que s’il n’a pas livré plus de détails, c’était pour protéger ses informateurs. Mais en l’état, sa présentation du contenu de cette vidéo, sur le point cité plus haut comme sur d’autres (l’ambiance ‘glaciale’ sur le plateau, l’affirmation que Sarkozy ‘plaisante’ sur la placardisation de Gérard Leclerc) n’est ni moins subjective, ni plus substantielle que la mienne, et m’apparaît du coup comme la dramatisation d’un non-événement.

Ambiance glaciale ? C’est s’ils se roulaient des pelles que ça m’emmerderait

Selon moi, pour le dire carrément, cette vidéo a eu le succès qu’elle a eu essentiellement parce qu’elle flatte l’attirance bien compréhensible du grand public pour tout ce qui lui donne le sentiment de pénétrer dans ‘les coulisses’ de l’actu et parce que son contenu a été monté en épingle.

Un peu de tension entre Sarkozy et des journalistes qui viennent de signer une tribune opposée à une réforme de son gouvernement qui concerne leur entreprise ? Rue89 parle de ‘scoop’... Ah bon ? Non seulement je ne vois pas où est le scoop, mais moi, je trouve très bien que l’ambiance en ‘off’ entre le président de la République et des journalistes qui s’apprêtent à l’interviewer soit ce que je qualifierais personnellement de simplement ‘professionnelle’.

C’est s’ils se tapaient dans le dos en se roulant des pelles que ça m’emmerderait. Et ce qui m’énerve, dans cette affaire, c’est que si ç’avait été dans les bureaux du Figaro ou un studio d’Europe 1 et qu’avant une interview en direct, intervieweur(s) et interviewé s’étaient montrés tout sourire et complices, Rue89 ou d’autres n’auraient pas manqué de diffuser les images, assorties cette fois de commentaires dénonçant violemment la complaisance de leurs collègues vendus au pouvoir (ça s’est vu.)

Bref, froideur ou chaleur, tout ou son contraire est bon à prendre pour taper sur le camp idéologique d’en face. Et pour l’honnêteté intellectuelle et la rigueur journalistique, on repassera.

Sarko-le-grand-affectif-qui-ne-supporte-pas-qu’on-ne-l’aime-pas

La seule chose qui aurait pu, dans cette vidéo, justifier à mes yeux une diffusion et une telle polémique, ç’aurait été si Sarkozy avait menacé à demi-mots de placardiser Untel ou Unetelle.

Mais ce n’est pas ce que j’y vois : j’y vois Sarko-le-grand-affectif-qui-ne-supporte-pas-qu’on-ne-l’aime-pas dire à un journaliste qui s’apprête à l’interviewer et qui a signé quelques jours plus tôt une tribune publique dénonçant violemment l’une de ses réformes (en substance) : ‘Quand on t’a placardisé, c’était pas moi. Moi, je t’avais défendu.’

De même, Rue89 a reconnu (après que des journalistes d’autres médias ont pris la peine de compléter les blancs de la bande-son en recueillant les témoignages de personnes présentes sur le plateau du 19/20 ce soir-là) que lorsque Nicolas Sarkozy dit : ‘Ça va changer.’ (d’un ton d’ailleurs pas du tout menaçant), il ne parle pas de France 3, mais de la France, qui sous l’effet de ses réformes, serait en train de changer.

Quel homme politique lance des réformes sans espérer qu’elles vont changer les choses ? On pense ce qu’on veut desdites réformes, mais qualifier ces paroles (comme beaucoup se sont empressé de le faire) de menace feutrée, cela relève du jugement de valeur hasardeux.

Un autre off ‘grillé’, entre Mougeotte et Léotard, bien plus informatif

Cette histoire m’en rappelle une autre : celle de la vidéo ‘volée’ montrant Etienne Mougeotte, vice-président de TF1, discutant avec François Léotard, alors ministre de la Défense, avant un direct dans le 20 heures de sa chaîne, et qui avait constitué le point de départ du documentaire de Pierre Carles ‘Pas vu, pas pris’ (Voir la vidéo.)


Quand, après avoir débattu avec le ministre d’Etat du gouvernement d’Edouard Balladur (RPR) des chances de victoire d’une série de patrons s’apprêtant à se porter candidats sous l’étiquette RPR lors d’élections locales (et évoqué la possibilité de sa propre candidature), Mougeotte répond à Léotard, qui lui demande des nouvelles de la santé financière de LCI : ‘Non, notre seule inquiétude, là, c’est la révision du cahier des charges du service public...’, alors là, oui, il me semble qu’on peut clairement parler d’une tentative de lobbying et de rapports malsains entre pouvoir politique et médias.

C’est autre chose que de simplement souligner la tension et l’incongruité des sujets abordés à quelques minutes de l’antenne ce lundi 2 juillet, entre le président de la République et des journalistes d’une chaîne de télé publique qui ne se cachent pas de leur opposition à sa réforme de l’audiovisuel public.

Certaines vidéos parlent d’elles-mêmes, d’autres non

Autrement dit, si certaines vidéos parlent d’elles-mêmes, d’autres non. Au sujet de celle qui vaut ses ennuis avec France 3 à Rue89, j’aurais aimé en savoir plus non seulement sur le hors-champ et le hors-micro, l’avant et l’après des images, mais aussi sur les rapports entre Nicolas Sarkozy et les journalistes présents sur le plateau : le président de la République s’est-il vraiment mêlé de la placardisation de Gérard Leclerc et dans quel sens ? Au minimum, que pense Gérard Leclerc lui-même de cette allusion ? Il aurait également été intéressant (et sans doute pas insurmontable) de vérifier si oui ou non, Nahon et ses co-intervieweurs avaient prévu ce soir-là d’aborder le sujet du drame de Carcassonne avant que leur invité ne s’en enquière.

D’une manière générale, pendant les sept minutes de ‘off’ que dure cette vidéo, Sarkozy m’a surtout l’air pas super à l’aise dans ses Weston, et l’impression qu’il me fait, à moi (mais je n’y étais pas -et c’est pourquoi j’aurais aimé qu’Augustin Scalbert, qui y était, me donne plus de grain à moudre), c’est celle de quelqu’un qui essaie désespérément (et maladroitement) de détendre l’atmosphère et de séduire ses intervieweurs, juste après s’être fait recevoir par un comité d’accueil hostile et juste avant de passer à la casserole en direct -‘Très beau, ce studio.’ Un verre d’eau ? ‘Oh, si vous en avez un, sinon vous embêtez pas, hein ! Oui, si vous en avez un, avec plaisir.’...

Sérieusement, où est l’info, là-dedans ? De mon point de vue, l’info, c’est : (une partie de) la communauté médiatique (en tout cas Rue89 et au moins une personne à France 3) lance un avertissement à Sarkozy en lui montrant qu’elle a les moyens de lui causer du tord s’il continue de tenter de la contrôler et de lui couper les vivres.

C’est une démarche légitime et je dirais même saine sur le principe. Mais la manière (isoler un extrait d’images ‘off’ comme il s’en tourne tous les jours dans toutes les télés de France et de Navarre, décider de lui donner le statut ‘d’information’ en le publiant et plaquer dessus une grille d’interprétation subjective sans l’étayer) ne fait pas vraiment honneur au professionalisme de Rue89.

Dans les commentaires, la machine à fantasmes fonctionne à plein

La série des commentaires publiés sous le fameux article montre bien à quel point ce genre de dispositif (du rien, mais exclusif et ‘off’ sur le président de la République) est une parfaite machine à fantasmes impressionnistes : les uns trouvent qu’‘il a vraiment une gueule inquiétante : on voit les tics, la méchanceté ressortir’ (sic), d’autres parlent surtout de malaise, et tout ça ne repose évidemment sur rien d’autre qu’une exégèse fascinée de la moindre expression du visage présidentiel, puisqu’on n’a même pas le son de tous les acteurs de ce dramicule.

Je vous laisse juges du genre de branlette intellectuelle que la chose a pu susciter et que Rue89 a choisi de mettre en exergue parmi la masse des commentaires à sa disposition :

‘Dans le présent document, le montage échappe à l’image contractuelle. Mais alors, qu’est-ce qui est vu du fait de cette... rupture ? S’agit-il d’un dénouage, d’un détricotage d’image ? Peut-être le relachement du cadre invite-il à y voir ce que chacun veut bien y voir ? Par exemple, via la pesanteur palpable des êtres en présence, j’ai pensé à des choses plutôt angoissantes ! Et chacun doit pouvoir laisser émerger des pensées singulières. Elles disent des choses de notre rapport au politique, comme elles disent aussi en partie des choses de la politique elle-même, et de leurs représentants.’

Ouais, c’est sûr, vu comme ça, ça dit des choses de notre rapport au politique. Et aux médias. Des choses pas rassurantes.

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  • Camelback
    Camelback
    Etudiant en bioinformatique
    • Posté à 17h51 le 12/07/2008
    • Internaute 32243
      Etudiant en bioinformatique

    Pour ma part je serais plutôt d’accord avec vous sur le fait que l’article accompagnant cette vidéo n’est pas parfait, et que les commentaires des images sont subjectifs, voir peut-être partisans. Cependant, cette vidéo reste instructive, en ce qu’elle est le reflet de ce qui se passe vraiment entre les journaliste et notre président de la République avant ce genre d’interview. Peut-être suis-je trop jeune, mais je n’ai que peu de souvenirs de ce genre de document, ou alors des années après la fin d’exercice du pouvoir de l’homme ou la femme politique concerné.
    De plus, cette vidéo n’était pas non plus présenté comme le scoop de l’année de la part de rue 89. Il ne s’agit que d’un article parmi d’autres, une approche supplémentaire sur les médias et les politiques.

    Alors oui, je vous rejoins sur l’idée que cette vidéo ne présente en fait aucune source de polémique, et que toute cette affaire ( la vidéo, la plainte) dépasse largement le contenu, et que tout le monde s’est empressé de commenter, re-commenter, réagir, commenter les réaction, puis commenter les réactions et commenter ces mêmes commentaires. Mais peut-être les réactions face à cette vidéo sont elle mêmes au moins autant intéressantes que cette vidéo en elle même.

  • Pierre Haski
    Pierre Haski
    Cofondateur Rue89
    • Posté à 18h32 le 12/07/2008
      éditeur
    • Journaliste 9
      Cofondateur

    Chère Elsa Perrin,
    j’ai du mal à voir où est le problème. Je voudrais distinguer deux questions : 1) était-il légitime de diffuser ces images qui n’étaient pas destinées au public ; 2) cette séquence nous apprend-elle quelque chose. Personnellement, je réponds « oui » aux deux questions, et, si j’ai bien compris que vous répondez « non » à la deuxième, je n’ai pas compris si vous répondez « oui “ou ‘non’ à la première. C’est important car c’est ce qui va sans doute me conduire devant les juges...

    Je réponds ‘oui’ à la première car il ne s’agit pas d’images privées, piquées dans les toilettes de l’Elysée ou dans la vie privée des intéressés ; il s’agit du président de la République au moment où il va s’adresser aux Français. Avez vous vu les ‘off’ présidentiels que diffuse l’INA et dont nous avons présenté une sélection. Avec le recul ça devient des documents historiques, mais sur le coup c’est un délit ? Qu’on m’explique.

    Mais je réponds d’autant plus ‘oui’ en lisant votre texte, car si les images de Mougeotte vous semblent intéressantes et instructives (contrairement à celles de France3 selon vous), quelle est leur légitimité ? La légitimité ne dépend pas du contenu, informatif ou pas, c’est une question de principe. Le ‘droit à l’information’ dont nous nous réclamons justifie-t-il de bousculer les convenances ? Si la réponse est ‘oui’ pour Mougeotte et Léotard, c’est aussi le cas pour ces images.

    Quant aux ‘ennuis’ que nous avons avec France3, j’ai eu une clé d’un conseiller de l’Elysée que le hasard de mon métier m’a fait croiser ces derniers jours. Il m’a dit, avec le sourire : ‘il a fallu qu’on insiste beaucoup pour qu’ils portent plainte’... De quoi relativiser l’émoi de la direction de la chaîne, et réaliser à quel point la riposte juridique est totalement politique.

    Concernant le deuxième point, chacun est libre d’apprécier le contenu informatif de ces quelques minutes. Il me semble bien réel, même si nous n’en avons pas exagéré la portée sur le moment, et nous ne la sublimons pas avec le recul, malgré le succès d’audience qu’elle a eu. Elle nous permet de continuer à comprendre un peu plus, par petites touches, la personnalité de notre président, ses rapports avec les journalistes, son ‘body language’ comme disent les anglo-saxons, ses agacements... Pas mal pour sept petites minutes, je trouve. Vous êtes libre de penser l’inverse, mais je ne vois pas en quoi cela remet en cause le professionnalisme dont vous avez l’amabilité de nous créditer.

    Un seul regret, que ce décryptage ne s’accompagne pas d’un peu plus de solidarité avec un média indépendant au moment où il va devoir subir une épreuve judiciaire et politique voulue par un pouvoir nerveux.

  • sinclair
    • Posté à 18h58 le 12/07/2008
    • Internaute 2580

    Qu’est ce qu’une information dans le cadre de ce fait. Peut on dire que c’est la « Signification attribuée à des données, dans un contexte précis et en fonction du cadre de référence utilisé ».

    Que l’on découvre que l’information donnée ou vendue par l’écrit, la vidéo la parole est éminemment interprétable est renversant. Le non ! non ! vous n’avez pas compris est d’un classique éprouvé et très utilisé par ce gouvernement. Inutile de donner des exemples il y en a assez eu.

    Par contre que l’on se targue de dire que tel chose est une information telle autre ne l’est pas est assez surprenant. Prenons par exemple celui que vous prenez de Mougeotte, Léotard au sujet de la santé financière de LCI. « Non, notre seule inquiétude, là, c’est la révision du cahier des charges du service public... »,en fait il s’inquiète de la diversité de l’information. Ou voyez vous une tentative de lobbying et de rapports malsain. ? C’est une non information il est normal qu’entre médias on s’inquiète de ce que fait l’autre. J’ai juste repris votre raisonnement.

    Que vous ayez envie d’en savoir plus sur l’avant et l’après, quoi de plus normal, mais si ce n’est pas un information, discuter de l’avant et l’après de ce qui n’est rien a quoi bon ?

    70% de « l’information » qui nous est donné est de ce type, une présentation de faits non seulement sujet à interprétation multiple, mais parfois faux. Ayez la bonté de penser que beaucoup de ceux qui écoutent voient ou lisent ont le droit de se forger une opinion. Elle ne sera souvent ni plus ni moins fondée que celle qu’on lui distille.

  • Augustin Scalbert
    Augustin Scalbert
    Journaliste Rue89
    • Posté à 20h43 le 12/07/2008
      rédacteur
    • Journaliste 27
      Journaliste

    Chère Elsa Perrin,

    merci d’avoir eu l’amabilité de prendre de votre temps pour critiquer si longuement mon manque d’« honnêteté intellectuelle » et de « rigueur journalistique ».

    Permettez-moi de vous répondre qu’à l’aune de ces deux notions, je trouve votre « décryptage » de cette vidéo et de mon travail assez préoccupant, puisque vous y pratiquez l’amalgame, l’interprétation tendancieuse et l’approximation.

    Je vous concède qu’écrire « l’ambiance est glaciale » revient à interpréter ; en écrivant « est » et pas « semble », j’ai commis une erreur. Malgré vos affirmations, je ne vois cependant pas ce qui, dans le reste de mon article et dans le fait de publier cette vidéo, vous permet de conclure que j’ai voulu « taper sur le camp idéologique d’en face ». Connaissez-vous mes opinions politiques ? Elles ne regardent que moi.

    Contrairement à ce que vous affirmez, je n’ai pas interprété outre mesure le contenu de cette vidéo. En revanche, vous ne vous privez pas de le faire. Je vais donc, à mon tour, vous livrer mon « interprétation » de ces images, en partant de la vôtre.

    Votre interprétation de l’échange avec Paul Nahon et du compte-rendu que j’en fais est, à mon sens, tendancieuse. Rappelons qu’à Nicolas Sarkozy qui lui demande si Carcassonne sera évoqué, Nahon répond d’abord que c’est prévu. Puis le Président rappelle que ce n’est pas à lui-même, mais bien à France 3 de définir le contenu de l’interview. Malgré la conclusion de cet échange -Nahon dit qu’on en parlera, et Sarkozy montre qu’il n’insiste pas-, le dialogue n’en reste pas là. Nous sommes à quelques minutes du direct et, contrairement à ce que vous semblez penser, l’amateurisme ne règne pas sur le plateau au point que Nahon aurait besoin de « couper court ». Et pourtant, au lieu de se contenter de sa propre réponse et de la déclaration du Président, Paul Nahon ajoute cette phrase. La commencer par « donc », conjonction de coordination exprimant la conséquence ou la conclusion, montre qu’il tient compte de l’échange qui a précédé. Pour vous, cette phrase « ne dit pas ’Donc, on en parle, hein ? ’, mais ’Donc, on en reparle [à tel moment], OK ? ’ ». Vous avez dû mal regarder la vidéo : Paul Nahon dit bien « Donc on parlera de Carcassonne avec le Président après, hein ? Yes ! Parfait ! »

    Vous écrivez que l’ambiance entre le Président et les journalistes présents sur le plateau est « simplement ’professionnelle’ ». Trouvez-vous « professionnel » qu’un homme politique -ou toute autre personne sur qui les journalistes sont censés travailler- et des journalistes se tutoient ? Trouvez-vous « professionnel » qu’un homme politique rappelle à un de ses intervieweurs, quelques minutes avant l’interview, qu’il a été placardisé ? Vous qui avez été journaliste, ne savez-vous pas que si ces placardisations se font généralement par pure autocensure de la part de la hiérarchie du média en question, elles interviennent aussi souvent sur pression ou avec l’aval du pouvoir politique ? N’y voyez-vous pas, dans ce contexte, un élément propre à déstabiliser le journaliste ? Que Nicolas Sarkozy ajoute qu’il a défendu Gérard Leclerc vous semble tout aussi « professionnel ». Un homme politique qui reconnaît intervenir dans le fonctionnement de l’information dans un média, média qui est supposé rendre compte de l’action de cet homme politique, de ses amis et de ses rivaux, voilà qui est « professionnel », selon vous.

    Par ailleurs, quand vous assurez que Rue89 ou d’autres auraient publié des images sur les coulisses d’Europe 1 ou du Figaro, « assorties cette fois de commentaires dénonçant violemment la complaisance de leurs collègues vendus au pouvoir », vous versez dans le procès d’intention, ce qui est malvenu dans le cadre de l’« analyse » que vous faites de notre travail.

    D’autres passages de votre texte relèvent purement et simplement d’une méconnaissance du sujet que vous avez choisi de traiter et d’un recours à l’amalgame qui m’amènent, à mon tour, à m’interroger sur votre « rigueur journalistique » et votre « honnêteté intellectuelle ».

    Ainsi, quand vous écrivez que « Rue89 a reconnu [...] que lorsque Nicolas Sarkozy dit : ’Ça va changer’ (d’un ton d’ailleurs pas du tout menaçant), il ne parle pas de France 3, mais de la France [...] », vous vous trompez : nous n’avons pas « reconnu », nous avons « précisé », puisque nous n’avons jamais écrit ou dit que le Président parlait de France 3 (ni qu’il ait menacé quiconque, d’ailleurs). D’autres médias l’ont fait à notre place. Et écrire que « qualifier ces paroles (comme beaucoup se sont empressé de le faire) de menace feutrée », dans un texte qui critique mon travail est un amalgame, car je ne l’ai pas fait : j’ai dit -ailleurs que sur Rue89- que cela pouvait être interprété comme tel.

    Vous écrivez aussi que « (une partie de) la communauté médiatique (en tout cas Rue89 et au moins une personne à France 3) lance un avertissement à Sarkozy en lui montrant qu’elle a les moyens de lui causer du tort s’il continue de tenter de la contrôler et de lui couper les vivres. » Je passe sur ce nouveau procès d’intention -nous n’avertissons personne, nous informons- pour m’arrêter sur ce que vous semblez savoir de cette affaire : d’où sortez-vous que j’aurais obtenu cette vidéo auprès d’« une personne à France 3 » ? Auriez-vous des précisions en ce sens à donner au juge ?

    Vos critiques sur le manque d’enquête de ma part sur le contexte de tournage de ces images sont parfaitement légitimes. Nous avons pris le parti de publier ces images ainsi, parce qu’elles nous semblent parler d’elles-mêmes, pour les raisons que j’ai détaillées plus haut. Alors quand vous écrivez que « Augustin Scalbert explique que s’il n’a pas livré plus de détails, c’était pour protéger ses informateurs », vous vous trompez. Nous l’avons publiée ainsi pour les raisons que je viens de détailler. Merci, d’ailleurs, de me dire où vous m’avez vu « expliquer » cela.

    Et oui, elles nous semblent aussi parlantes telles quelles sur le « ça va changer » du Président. Voici comment je l’interprète : en évoquant des manifestants, il parle de la France et pas de France 3. Et alors ? Il vient d’être accueilli par des manifestants à France Télévisions, qu’il est en train de réformer, et le « changement » qu’il évoque concernerait simplement une vague et grande France, et pas du tout France 3 ?

    Pour nous, cette vidéo n’est donc pas un « non-événement », que nous aurions sciemment « dramatisé ».

    Je ne vous dénie absolument pas le droit de critiquer mon professionnalisme. Il aurait cependant été plus utile de le faire avec professionnalisme.

    Quant au commentaire d’internaute que « Rue89 a choisi de mettre en exergue » et que vous critiquez en le qualifiant de « branlette intellectuelle », dois-je vous rappeler que Rue89 est un site d’information, mais aussi de débat ? C’est d’ailleurs pour cela que nous avons publié votre texte.

  • Elsa Perrin
    Elsa Perrin répond à Pierre Haski
    Auteur(e) de l'article future enseignante
    • Posté à 23h26 le 12/07/2008
    • Expert 47261
      future enseignante

    Cher Pierre Haski,

    A votre première question, je réponds : oui. Légitime, sans aucun doute, du moment qu’en tant que journalistes, vous y avez trouvé matière à intéresser le grand public. Pour les raisons que Zyneb Dryef et Augustin Scalbert exposent dans leur article sur les « offs » présidentiels (Lien), ces images n’ont rien de privé.

    En revanche, à la question 2, je réponds : oui, mais à condition de donner tous les éléments qui permettent au spectateur de vraiment comprendre ce qu’il se passe.

    Tout notre désaccord porte en fait sur cette affirmation des mêmes Dryef et Scalbert dans ce même papier : « Un des principes du “off”, c’est qu’il n’est jamais sourcé. Un risque de manipulation existe donc, quand la source qui transmet les propos au journal les déforme, les exagère, voire les invente, comme cela a probablement été le cas dans l’“affaire” du SMS de Sarkozy. Le travail des journalistes est donc de “recouper” le propos auprès d’une autre source, au moins. Dans le cas d’un “off” en vidéo, c’est inutile : l’image et la personne parlent d’elles-mêmes. »

    A cela, je ne souscris pas : une vidéo ne parle que très rarement « d’elle-même », parce qu’on n’y voit que ce qui est cadré, d’un moment A à un moment B et qu’on n’y entend que ce que le micro capte.

    Même l’exemple que je cite dans mon texte (la vidéo Mougeotte/Léotard) ne saurait être simplement diffusé tel quel sans être assorti d’un travail d’enquête. Mais il a le mérite que les deux personnes qui prennent part à la conversation soient en permanence à l’image et audibles. La présentation de Pierre Carles, qui va pourtant construire ensuite un documentaire à charge à partir de cet extrait, se résume dans un premier temps aux éléments de contexte les plus basiques (qui ? où ? quand ? pourquoi sont-ils là ?), sans un adjectif qualificatif. Ensuite, le fait que quelqu’un vienne prévenir les deux interlocuteurs que tout ce qu’ils disent « sort dans le car régie », et leur réaction (rire gêné, silence, long regard caméra de Léotard aux sourcils froncés) peuvent passer pour des éléments suffisamment explicites par eux-mêmes de ce que leurs échanges avaient bien quelque chose de déplacé, ce dont ils ont conscience —même si cela relève, là aussi, d’une interprétation.

    Dans le cas du « off » de Sarkozy qui nous occupe, des éléments véritablement significatifs de reportage (encore une fois, les blancs de la bande-son, mais aussi les réactions des membres de la rédaction de France 3 présents sur le plateau et en duplex en région qui n’apparaissent pas à l’image aux déclarations de Sarkozy, les questions que les journalistes avaient initialement prévues de poser) manquent pour se faire une idée claire de ce qui se joue et de son importance.

    Du coup, les éléments d’interprétation du texte d’Augustin Scalbert peuvent passer pour purement subjectifs, ce qui ne sert ni sa démarche d’information, ni la qualité du débat qui s’en suit. C’est simplement dommage.

    Je voudrais redire pour terminer que je soutiens à 100% Rue89 dans le conflit qui l’oppose à France 3, d’autant plus maintenant que je lis ce que vous dîtes de l’origine de leur plainte. J’espère au moins avoir contribué avec ma réaction à maintenir le débat sur cette affaire vif et alerte, ce qui ne saurait vous nuire, car je ne crois pas qu’en ce qui concerne le fond de ce qui vous oppose à France 3, la publicité puisse vous faire du tord, bien au contraire.

    Dans son pamphlet intitulé « Areopagitica », l’un des premiers jamais publiés pour défendre « la liberté de la presse sans autorisation ni censure », John Milton, le poète et penseur anglais du XVIIème (puritain et républicain, à l’époque des guerres de religion et de la guerre civile anglaise), écrit (en VF dans la belle traduction d’Olivier Lutaud) : « Là où il y a grand désir d’apprendre, il y aura nécessairement beaucoup de discussions, d’écrits et d’opinions : car l’opinion chez les hommes de valeur n’est que la connaissance qui s’élabore. (...) Pourtant ces hommes-là sont dénoncés à grands cris comme schismatiques et sectaires (...) ; la perfection consiste bien plutôt en ceci : de maintes diversités raisonnables, de maintes dissemblances fraternelles sans écart exagéré surgit la belle et gracieuse symétrie qui met en valeur l’ensemble de l’édifice et de la construction. »

    Il écrit aussi, après avoir passé en revue l’histoire de la censure depuis l’origine de l’écriture : « nul Pays ou Etat bien policé n’a jamais, s’il fit le moindre cas des livres, pratiqué ce prodécé de la censure. »

  • Perjovem
    • Posté à 05h47 le 13/07/2008
    • Internaute 5477

    Mettre dans la sélection un post de Pierre Haski, faut oser.
    Pauvre, Elsa Perrin, qui crime de lèse-majesté, ose émettre quelques critiques envers Rue89, Pierre Haski et Augustin Scalbert...
    Les aficionados, qui squattent Rue89, se font un plaisir d’éteindre les loupiottes et de replier ses commentaires : Navrant !
    Alors que cette video, en fin de compte, fait plus de pub pour Sarkozy, qu’autre chose !
    Ne vous déplaise, en gros, elle a raison !
    Les seuls qui vont être dans la merde : ce sont le technicien, et celle ou celui, qui a refilé la video ; et dont tout le monde s’en tamponne l’occiput du sort...
    Dans cette video, Sarkozy passe pour un monsieur tout le monde ; mais certainement pas pour le prédateur qu’il est.
    Cette video fait plaisir aux gauchos se disant les vrais de vrai qui squattent ce forum et font fuir les internautes de passage, mais bof, n’apporte rien sur le personnage Sarkozy, qu’on sache déjà...

    Areva, Bouygues, La Poste, 35H, OTAN, GDF, SNCF, Lagardère, médias,DDE, santé etc... Sont des sujets bien plus important que cette video, mais certes, ça risquerait de déplaire au despote de l’Élysée, et à ses mécènes qui sont les annonceurs des médias...

    Perjo

  • Jaycib
    Jaycib
    Désagrégé de l'Université
    • Posté à 12h03 le 13/07/2008
    • Internaute 37053
      Désagrégé de l'Université

    Après avoir lu les échanges ci-dessus, j’ai réécouté la vidéo incriminée. Je n’ai de nouveau pas tout entendu, car il y a des voix difficilement audibles, notamment celle de Gérard Leclarc ( ?) en réponse à l’interpellation du président, ou celle qu’on prête à Audrey Pulvar (cette dernière étant créditée d’une réponse assez « verte » à Sarkozy, avec le tutoiement « de rigueur » entre le président et ses « administrés » de la presse en général ; cf. le livre de Philippe Ridet (Le Monde), depuis la parution duquel Ridet a été réaffecté – sans doute à sa demande, tant ce rapport entre journaliste et politique lui paraissait malséant et manipulateur – hors du cercle couvrant les déplacements de Sarkozy).

    Contrairement à ce qu’affirme Elsa Perrin, il me semble que la vidéo a un contenu. Tout d’abord, au vu de ce qui s’est passé antérieurement et qui est connu de tous (le projet de réforme de France Télévisions), le début de la bande n’est pas anodin. Le président dit « bonjour, monsieur » à un technicien, qui ne lui répond pas. Il en résulte un tension palpable, que tranche la protestation de Sarkozy contre le manque de politesse du technicien et le fameux « ça va changer ! ».

    Dans ce contexte, affirmer que cette annonce de changement s’appliquerait à la France en général, non au guêpier audiovisuel dans lequel le président s’est fourré, relève d’un exercice d’interprétation critique de type byzantin. L’« intertexte » est clair : Sarkozy fait sentir son pouvoir de chef de l’exécutif aux demi-soldes en puissance de la presse publique télévisée...

    A mon sens (je le répète : sur la foi de ce que j’ai entendu), le contenu tient presque tout entier dans l’apostrophe soudaine du président à Gérard Leclarc. Ceci en soi suffit à fonder le caractère d’information politique de la vidéo et donc à justifier la diffusion de cette dernière, tout comme dans le cas des révélations de Philippe Ridet (une fois dans le Monde, l’autre fois dans « Le Président et moi »).

    En effet, en quoi le président a-t-il à s’occuper de décisions, disciplinaires ou non, touchant aux apparitions d’un journaliste à l’antenne ? La référence à la placardisation supposée de Gérard Leclerc relève de l’immixtion pure et simple dans les affaires intérieures d’un organe de presse. Il n’y a pas eu faute, avérée ou non, du journaliste, simplement une affirmation gratuite (bien que son sens prouve précisément le contraire) de la bonne volonté supposée de Sarkozy à l’égard d’un journaliste. La faute, c’est celle-là, et c’est celle du président : elle révèle le totalitarisme potentiel ou réel de l’exécutif suprême, car la menace plane... Un chef d’Etat n’a pas à connaître du fonctionnement interne à France 3, sauf si, naturellement, il y a volonté de sa part de contrôler l’information et le devenir professionnel des membres de la presse.

    On est donc bien dans la violation d’une politique de séparation des pouvoirs, qui est celle qui a prétendument (du moins) existé dans le passé depuis Mitterrand. Il n’y a pas à aller chercher plus loin : on est dans L’EVENEMENT politique, même s’il y en a eu d’autres récemment, et à ce titre la vidéo méritait d’être diffusée. Elle DEMONTRE par l’image et le son, dont tout le monde sait qu’ils emportent la conviction de l’auditeur/spectateur plus que l’écrit.

    Pour ma part, je n’ai aucune objection à ce que le président et la direction de la rédaction « négocient » à l’avance le contenu de l’interview, d’autant plus que Paul Nahon me paraît à cet égard faire preuve d’une totale maîtrise doublée d’une dose de retenue irréprochable.

    Pour conclure, je voudrais poser une question à Elsa Perrin la future prof d’anglais. Croyez-vous vraiment que Gordon Brown ou même George Bush pourraient se permettre d’apostropher un journaliste, comme dans le cas de Gérard Leclarc, à la BBC ou sur ITV, la NBC, ABC, CBS ou même Fox News (bien que sur cette dernière on puisse se poser de nombreuses questions au sujet de l’interaction entre l’exécutif politique et la direction de la chaÎne) ? Vous me rétorquerez peut-être, bien que j’en doute, qu’à l’exception de la BBC, ce ne sont pas des chaînes publiques. Si tel était le cas, vous ne feriez qu’abonder dans le sens de Rue89 et de ses riverains.

    La vidéo a dit la vérité, ou une bonne part de celle-ci. Rue89 doit donc être exécutée. Inutile de dire que je lui réaffirme indéfectible soutien, mais ça va tellement mieux en le disant !