Portrait

Breytenbach, l’Africain blanc, des prisons de l’apartheid à Gorée

Breyten Breytenbach à Paris, juil. 2008 (P.Haski/Rue89)

Breyten Breytenbach aurait pu afficher ses  » médailles » sur sa poitrine et jouir du statut d’ancien combattant de la liberté, ayant payé le prix fort pour débarrasser l’Afrique du Sud de l’apartheid. C’était mal le connaître, et  » L’Empreinte des pas sur la terre » , des  » mémoires nomades d’un personnage de fiction » (comme l’explique le sous-titre), qui paraît cet été, donne quelques clés de ce personnage atypique et complexe.

D’abord un aveu  : je connais et je suis le parcours de Breyten Breytenbach depuis plus de trente ans, ayant été correspondant en Afrique du Sud à la fin des années 70, alors qu’il purgeait une peine de neuf ans de prison pour avoir tenté de créer une organisation clandestine anti-apartheid. Et même si je ne l’avais pas revu depuis des années, notre rendez-vous dans un restaurant parisien avait des allures de retrouvailles, avec en toile de fond cette Afrique du Sud d’où il vient et à laquelle je reste très attaché.

A l’époque où je vivais à Johannesbourg, au temps de l’aparheid pur et dur, Breytenbach, c’était le  » fils maudit » . Le poète de langue afrikaans dont les pires ennemis étaient contraints de reconnaître le talent, mais qui s’était doublement damné. D’abord en épousant, alors qu’il vivait en France, Yolande, une jeune eurasienne, un  » crime » en vertu du  » Mixed Marriages Act » et de l’ » Immorality Act » , deux piliers de l’apartheid interdisant les relations sexuelles et le mariage interraciaux.

Okhela, la résistance blanche à l’apartheid

Mais surtout, Breyten Breytenbach, l’intellectuel contraint à l’exil permanent par amour, issu du  » peuple élu » afrikaner que Dieu avait placé au sud de l’Afrique pour guider les Noirs, s’était mis dans la tête de participer à la  » lutte de libération » de son pays aux côtés de la majorité noire.

Il en avait conçu l’organisation Okhela, qui devait organiser des réseaux de Blancs au service de l’ANC, le Congrès national africain, le mouvement de Nelson Mandela, alors dans son bagne de Robben Island. Insupportable pour les Afrikaners, d’autant qu’au même moment, son frère conduisait, à partir de la Namibie, les opérations secrètes de déstabilisation de l’armée sud-africaine dans les pays voisins -il m’est arrivé de le croiser en reportage…

Cet engagement romantique conduisit Breyten en 1975, muni d’un faux passeport français et grimé pour être méconnaissable, dans un voyage clandestin en Afrique du Sud, pour recruter les membres de son réseau. Il n’en revint pas, coffré par une police politique sud-africaine qu’il avait eu tort de sous-estimer. Un procès spectaculaire, et une cellule dans la prison centrale de Pretoria, non loin du couloir de la mort et des chants de désespoir des suppliciés lors de leur dernière nuit. Il n’en sortira qu’en 1982, sur intervention de François Mitterrand.

Un regard ironique, cruel

Vingt-cinq ans ont coulé, l’apartheid appartient depuis longtemps à l’histoire révolue et Nelson Mandela est passé de sa cellule insulaire au statut de mythe vivant, comme vient de le montrer le concert londonien pour ses 90  ans… Breyten, lui, a choisi de vivre sa vie et de prendre du champ, jetant, à 68  ans, un regard ironique, presque cruel, sur sa propre histoire. Dans ce dernier livre, dont le héros s’appelle  » Breyten fou-des-mots » , il s’interpelle lui-même  :

"Tu as payé ton écot à la cause de la libération, quelles qu’aient été les raisons de ton engagement. De manière peu concluante, c’est sûr. Tu as choisi, mon pote, bien que de façon stupide. […] J’ai été aveuglé par l’Utopie, beaucoup plus sûrement que Copernic lorsqu’il regardait le soleil dans sa lunette. L’Utopie -le Pays des Rêves, Nullepart, Merdeland-, bah  !  "

Pas d’amertume ni de reniement pour autant.

"Je veux juste casser une perception, il est difficile de se défaire d’un personnage que je ne renie pas, c’est une partie importante de ma vie. Mais je dis aussi  : ‘vous croyez que je suis un héros de la résistance  ? Je suis autre chose’… C’est pour qu’on me regarde autrement"…

Ces chroniques réunies dans  » L’Empreinte des pas sur la terre » sont parfois jubilatoires, des notes jetées au hasard de rencontres ou d’événements à Gorée, au Sénégal, où il vit depuis plusieurs années, en Afrique du Sud où il retourne de moins en moins, en France ou en Espagne, confortables terres d’accueil, ou encore à New York où il se trouve par hasard un certain 11  septembre 2001… Chroniques jubilatoires sur la vie, mais souvent sombres sur les hommes.

Chroniques du monde du milieu

En fait, Breyten s’est inventé un nouveau pays  : le  » monde du milieu » , celui qui, m’explique-t-il,

"Emerge au-delà de l’exil qui est un lieu où tu attends de rentrer. Le monde du milieu, c’est un lieu d’où tu ne peux plus revenir à tes sources, mais tu ne peux pas non plus t’inscrire dans un ailleurs".

Dans ce  » monde du milieu » , il place des hommes comme Genet, Gandhi, Kafka, Kundera, Rushdie, Bei Dao, Beckett, et même Nelson Mandela, qui affiche une  » façade merveilleuse » , mais, selon Breytenbach, une  » profonde tristesse au repos » . L’Afrique du Sud, estime-t-il,  » aurait pu être un lieu du milieu » , mais l’évolution du pays ne va pas dans ce sens.

 » L’Empreinte des pas sur la terre » s’inscrit de fait dans ce qu’il appelle  » le quartet du monde du milieu » , un ensemble de quatre ouvrages démarré avec  » L’Etranger intime, livre d’écriture (à Mme Lectrice) » (Actes Sud, 2007), et qui se poursuivra avec un recueil d’essais (dont une  » Lettre ouverte à Sharon » publiée après une visite d’écrivains en Palestine, un texte qui lui valut une réponse offensée de Claude Lanzmann dans Le Monde…), et un dernier volume, un  » roman surréaliste » ,  » Les Derniers Jours d’un croque mort » …

Dans le dernier chapitre de son livre, Breyten Breytenbach interpelle son lecteur/auteur  :

 » En avez vous assez  ?

 » De quoi  ? Du livre  ?

 » Du livre. De cette période de vie. Des illusions. Je ne sais pas. De l’Afrique  ?

 » Il n’y a plus grand-chose d’intéressant en Afrique désormais. Tout est fini.

 » Mais il y a des gens qui y vivent. »

C‘est en Afrique que Breyten a choisi de vivre la plupart du temps. Au Sénégal où il dirige le Gorée Institute, installée sur l’ancienne île aux esclaves, et qui a pour vocation de  » promouvoir la démocratie, la culture et le développement en Afrique » . L’institut se définit comme  » une organisation de la société civile panafricaine » et  » milite pour une Afrique pacifique, juste et prospère dans le concert des nations » . Noble cause dont Breytenbach réalise à quel point elle ressemble à l’Utopie qu’il raille dans son livre.

Mais c’est en Afrique où il est né, pas en Europe d’où venaient ses lointains ancêtres, qu’il a posé ses valises car, explique-t-il,

 » Même si je vis bien en Europe, je sais, sans me mentir à moi-même, que je ne peux être que du côté de l’Afrique. Il y a une identification, un reste de politique, en Afrique j’ai le sentiment d’être dans la texture, dans la réalité, dans le rêve, dans la colère, dans la solidarité, c’est intense. Je ne ressens pas ça en Europe » .

Au XVIIIe siècle, en Afrique du Sud, un Boer néerlandais condamné au fouet par un colon britannique se révolta et proclama  » ek been ein Afrikaner » ,  » je suis un Afrikaner » , marquant ainsi son appartenance à cette terre d’Afrique, par opposition à l’Anglais qui conservait le lien avec la lointaine Couronne. Trois siècles plus tard, à sa manière, Breyten Breytenbach refait ce serment,  » ek been ein Afrikaner » … Un Africain blanc.

L’Empreinte des pas sur la terre de Breyten Breytenbach - traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Jean Guiloineau - éd. Actes Sud - 425p., 25€.


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Iris2
12H10 09/07/2008

J’ai déjà acheté mes livres pour l’été mais,à la rentrée,je vais le lire.

 
tobernite
13H56 09/07/2008

Dans les années soixante-dix, époque pendant laquelle nous avons vu notre part de rêve décliner de jour en jour, entre police et instrumentalisation (le monde actuel se préparait), Breytenbach faisait partie de nos références pour la peinture, le dessin, l’écriture poétique. Preuve que l’étau Police/Instrumentalisation a bien fonctionné : il m’a fallu votre article pour m’en souvenir. Preuve que tout n’est pas perdu : quelques grandes têtes récalcitrantes sont encore solides.
Merci !

 
Ed Daln
14H54 09/07/2008

J’aurais aimé dans cet article « entendre » plus longuement la voix de Bretenbach sur le monde tel qu’il est aujourd’hui, plutôt que les souvenirs … Pourquoi l’Afrique ne peut-elle être ce  » lieu du milieu » ? Que dit-il de l’évolution du pays ? Le journaliste qui a eu la chance de discuter avec lui dans un restaurant parisien a bien du aborder le sujet, mais il ne nous en dit rien. Dommage.

 
Keldan | Polytoxicomane à temps partiel
18H06 09/07/2008

Je ne connaissais pas ce compatriote et camarade en lutte de Donald Woods mais je suis heureux d’acclamer aujourd’hui ce héros des temps modernes, et je vais tâcher de transformer cet article succinct en source d’une plus vaste recherche à propos de cet homme.

 
hippo | retraité
18H50 09/07/2008

Inexactitude :
Breytenbach avait été arrêté lors de son arrivée en Afrique du Sud avec 300 faux-passeports sud-africains…dont certains anciens de réseaux de soutien connaissent l’origine.
Pour mieux connaître cette affaire, il paraît que la police sud-africaine avant de l’incarcérer l’avait félicité pour la qualité des faux !
vrai ou faux ?

 
Pierre Haski | Rue89
19H54 09/07/2008

J’ignore ce détail, mais j’imagine que vous faites référence au réseau Curiel avec lequel Breytenbach avait des liens. Il n’a pas été arrêté à son arrivée mais peu avant son départ d’Afrique du Sud, mais il état suivi depuis son arrivée ce qui a permis à la police de repérer ses contacts et de les coffrer aussi.

 
bernard027
12H41 12/07/2008

Pourquoi avoir enlevé le sourire de Breyten de la chronologie des articles , il faut aller le chercher par l’index « Culture »? Tout comme « Hippo » , à l’époque, j’avais eu l’info qu’il s’était fait arrêter, tout de suite en arrivant en Afrique du Sud.