Recherche, université et Sarkozy an I: une nouvelle bureaucratie
Président et porte parole du collectif "Sauvons l’université", Jean-François Fournel est professeur à Paris-VIII dans le département italien.
Une politique aussi cohérente qu’inédite et, par bien des aspects, irréversible, est mise en place depuis un an dans l’enseignement supérieur et la recherche de notre pays. Cette politique est hybride : à la fois néolibérale (par sa fascination pour le monde de l’entreprise -notamment pour son vocabulaire et ses exigences) et par son éloge de l’"autonomie" et de la "liberté" des universités mais aussi autocratique par sa concentration des pouvoirs locaux dans les mains d’une caste.
La réforme implique le pilotage par le gouvernement d’une science et d’une recherche d’Etat. D’où d’ailleurs le projet de démantèlement du CNRS au profit d’instituts pilotables directement par le ministère. Les principaux éléments du dispositif répondent aux noms bizarres de CPU, LRU, AERES, ANR auxquels on ajoutera évidemment le ministère de tutelle et la direction du CNRS.
La CPU, c’est la "conférence des présidents d’université", naguère une sorte de club informel mais devenu aujourd’hui un acteur essentiel. La loi votée à la sauvette en août 2007 sous le nom de loi LRU (Libertés et responsabilités des universités) a d’ailleurs été préparée de concert par les politiques et par certains présidents d’université.
"Débrouillez-vous et adaptez-vous à l’entreprise"
Dans cette perspective, l’"autonomie" louée signifie d’abord "débrouillez-vous pour trouver de l’argent ailleurs", puisque les caisses sont vides, et "gouvernez-vous comme des entreprises". Sans perdre un temps précieux dans des structures collégiales et paritaires, puisque, selon les mots délicieux de M. Benoist Apparu, auteur d’un récent rapport d’information parlementaire sur l’application de la loi LRU (avril 2008), il s’agit "d’adapter notre enseignement supérieur aux exigences du monde professionnel".
Sous couvert d’"autonomie", la loi promeut ainsi au niveau local une concentration extrême des pouvoirs et, au niveau national, organise la compétition entre universités. En outre, elle étend le champ de la contractualisation (aux dépens des postes de fonctionnaires, devenus on le sait la seule variable d’ajustement du budget de l’Etat) et permet le désengagement de l’Etat.
L’ANR et l’AERES sont deux "agences nationales". L’ANR c’est l’Agence nationale de la recherche, organisme créé afin de gérer une part de plus en plus importante des budgets pour la recherche en les attribuant à des projets à court terme (de trois à cinq ans), suivant des thématiques arrêtées par le gouvernement et par les dirigeants de l’ANR (nommés dans la plus grande opacité). Au passage, on encourage fortement le recrutement sur des CDD de jeunes chercheurs, qui iront grossir les rangs des travailleurs précaires. Quant à l’AERES, elle est en charge de "l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur", cette fameuse "évaluation indépendante" qui est présentée comme le socle de la politique actuelle.
L’"évaluation", selon le discours officiel, est la conséquence logique de la mise en place de l’"autonomie" des universités qui doivent affronter la "concurrence" dans ce "marché de la connaissance". En fait, et plus simplement, l’évaluation permet de servir la triple aspiration à une organisation de l’enseignement supérieur et de la recherche calquée sur celle des entreprises, à une centralisation autocratique locale et à un pilotage direct des choix de recherche stratégiques par le gouvernement.
Le président de l’AERES a pu ainsi mettre récemment au cœur de son discours l’appel à créer partout des "démarches qualité" (sic) et conclure son propos en proclamant que l’agence qu’il préside a vocation à disparaître quand tout le monde sera "capable" de s’auto-évaluer de façon crédible, dans un remake comique (involontaire et inconscient ? ) du fameux dépérissement de l’Etat succédant inéluctablement à la dictature d’un groupe particulier chargé d’une mission historique ! La nomination plutôt que l’élection
Ce groupe, c’est dans notre cas celui de cette nouvelle bureaucratie des agences, de la CPU et des cabinets ministériels qui a ses tics, sa langue, ses objectifs, ses formes de connivence et ses logiques. Elle favorise la nomination plutôt que l’élection, les projets circonscrits plutôt que les hypothèses sans frontières, les cadres précaires et la contractualisation plutôt que les fonctionnaires, l’argent privé plutôt que l’argent public, la concurrence plutôt que la coopération, les primes plutôt que les salaires, l’autoritarisme plutôt que la collégialité…
Il n’y a pas de neutralité "technique" ou "pratique" des mesures concernant l’évaluation, l’organisation de grands organismes tel le CNRS, l’autonomisation des universités ou la concentration des pouvoirs. Le pilotage centralisé, la nouvelle stratification de procédures aussi floues qu’autoritaires, la gestion dans l’urgence et le calendrier contraint imposé du haut sont les marques de fabrique de cet activisme ministériel dont l’instrument est bien une nouvelle bureaucratie appelée, comme toujours, à justifier son existence par de savants dispositifs, au mépris de la question de son utilité sociale. Le pire est à venir.
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Puisque tout devient « libre » et « privatisé », est-ce que nous serons « libérés » des impôts? Sinon, où donc ira tout cet argent désormais?
Nos penseurs, enseignants chercheurs obligés de suivre les délires-bêtises de Sarkozy…Notre démocratie n’a rien de bon, c’est Platon qui souhaitait un peuple gouverné par des élites cultivés…Je ne pense pas que ça puisse être pire qu’aujourd’hui même si je préfère chercher plus « évoluer »…Mais quoi ?
Excellent résumé des réformes dans le domaine!
Certains diront qu’elles sont excellentes et que les résultats ne vont pas tarder, d’autres diront qu’il s’agit d’un recul sans précédent…, en fait ce n’est que qu’un choix de critères d’appréciation!
Je suis conscient que c’est la une solution batarde mais comment concilier le systeme de recherche a la francaise avec certaines realites contre lesquelles il devient difficile de lutter ?
Je veux dire c’est bien de vouloir lutter contre le liberalisme et la privatisation mais la recherche a aussi besoin d’argent pour avancer. C’est d’ailleurs devenu le principal critere limitant de la recherche en France. Et ou prendre l’argent sinon la ou on le trouve ?
Cette solution n’est pas bonne ideologiquement parlant mais, cher Jean-Louis Fournel, avez-vous une solution pouvant repondre aux differents problemes de maniere pragmatique et efficace ?
Moi je seche…Et pourtant je crois etre vraiment concerne par la question.
amha, derrière toutes ces décisions se cache une certitude « épistémologique » du gouvernement: « la science est au service de la société » (dixit Pecresse, dans une itw au monde). La société étant en général peu ou prou assimilé au secteur privé, le problème est résolu. (le nombre de fois ou on a dit des universitaires qu’ils devaient « se frotter au monde réèl », en parlant de celui de l’entreprise. Parce que on vit où, dans la Terre du Milieu?)
Sauf que cette phrase a autant de sens que « la littérature est au service de la société », cad aucun. La technologie, oui, est au service de la société, et certes la distinction entre science et technologie est de plus en plus ténu. Mais elle est réel et fondamentale…
Donc quelle que soit les « realites contre lesquelles il devient difficile de lutter », la « maniere pragmatique et efficace » de le faire n’est pas de muselé la science : les verbes « créer » et « trouver » ne se mette que difficilement a l’impératif…
Très juste. Sauf que la distinction ténue entre la science moderne et la technique n’empêche pas que la science soit entièrement sub-ordonnée à la technique (je te suis sur l’esprit scientifique, mais c’est quelque chose d’assez différent de la science elle-même). Par conséquent je serais tenté de prolonger ton propos en affirmant que la science est doublement asservie, par la technique, et par la « société ».
Et pour essayer de répondre plus directement a ta question, je me permet pour commencer de te conseiller de remettre en question les « realites contre lesquelles il devient difficile de lutter » et le caractère « pragmatique et efficace » des solutions proposés, souvent un peu de l’ordre de la construction médiatique: la science française ne va pas si mal que ca, le secteur privé n’est pas l’alpha et l’omega de la société, on pourrait avoir les moyen d’une politique publique de recherche si on ne dilapidait pas l’argent dans des baisses d’impôts et des aides anachronique ect…
(en plus du fait que, donc, ce pilotage de la politique de recherche, Ca Ne Marchera Pas…)
‘fin on lit Rue98, donc tout n’est pas perdu :wink:
Un bon résumé de la situation: on ne sait pas où on va, mais on y va tout droit, et à un train d’enfer.
En plus d’un accroissement de la précarité de l’emploi dans la recherche (actuels étudiants, mes petits frères, comme je vous plains!), ce que le financement sur projet (auprès de l’inévitable et monolithique ANR) et le pilotage par le gouvernement vont nous apporter, immanquablement, c’est une normalisation aggravée des thèmes de recherche. Il ne sera bientôt plus envisageable de faire financer un projet réellement novateur (comprendre: sortant des sentiers battus, des hypothèses recuites et faisant un vrai pari d’avenir…. donc prenant des risques), car il ne rentrera pas dans les cases assignées par les évaluateurs (pas possible donc de prédire la nature ni le « timing » de retombées tangibles) et/ou parce qu’il ne répondra pas aux priorités définies par le Ministère (et je fais bien évidemment toute confiance à des politiciens pour évaluer des enjeux de long terme - disons au-delà de l’échéance d’un mandat électoral).
« (…) on ne sait pas où on va, mais on y va tout droit, et à un train d’enfer. »
C’est une authentique devise 100 % Shadok, dont l’originale est :
« Quand on ne sait pas on l’on va, il faut y aller ! Et le plus vite possible »
Notons que les appels ANR servent abondamment d’argent aux projets concernant le flicage d’internet, les systèmes de surveillance vidéo des foules. Les pôles de compétitivité arrosent largement les projets de rente de France Télécom qui permettront de voir TF1 et la ligue 1 sur votre mobile.
Je crains qu’au fond l’Universitas n’appartienne à un monde, celui du haut Moyen Âge - que l’on jette un regard aux dates de fondations et d’heures de gloire des grandes Universités européennes -, dont le sens différait du tout au tout de qui est à présent à l’œuvre dans les Temps Modernes. Au fond la logique et son discours, justement analysés dans l’article, qui s’emparent à présent de l’Université n’est qu’une retombée de la philosophie qui se déploie depuis quelques siècles, du haut d’une supériorité de tard-venus qui s’enorgueillissent de sortir de ce qu’ils s’imaginent être, comme on dit aujourd’hui sans rire, « moyenâgeux ». De ce point de vue, le pire a malheureusement déjà eu lieu, depuis longtemps.
Très drôle l’AERES. Je travaille dans un centre de recherche récemment évalué par l’AERES.
Le rapport est globalement élogieux (bien plus que les anciennes évaluations), à tel point que c’est presque gènant, et la totalité des critiques sont adressées aux autorités de tutelle : manque de recrutements de jeunes menaçant la prennité de la recherche, manque criant de personnel non chercheur, surtout dans l’administration.
Je ne connais pas les rapports des autres unités mais je m’attend à ce que l’AERES ne donne pas exactement les résultats escomptés par le gouvernement.
Les évaluateurs de l’AERES sont des gens comme vous et moi, pris largement parmi les chercheurs et enseignants-chercheurs, pas forcément des supporters de Sarkozy. Je connais des directeurs d’UR INRIA, un organisme pourtant dans les petits papiers de Valérie, qui sont d’actifs militants de gauche,
et qui sont sollicités par l’AERES. Mais je ne doute pas que Edvige évalue les évaluateurs.
Malgré tout, l’AERES donne un avis, et c’est la DGES qui tranche, avec avant tout son caractère politique.
Idem pour l’ANR : au printemps les projets ont été soumis. J’ai dû rendre ma copie d’évaluateur pour le 22 mai. Depuis 2 mois, les résultats ne sont pas parus : c’est qu’entre temps, les réunions politico-budgétaires font une grosse tambouille dans les évaluations. Il faut faire son lobbying à l’ANR (coquille vide gare de Lyon) et surtout au ministere. Voilà le critère premier !
L’inénarrable Benoît est encore apparu pour nous oindre des beautés cachées du verbe. En ce CACquarantième jour passé dans le désert, il s’agit mes frères « d’adapter notre enseignement supérieur aux exigences du monde professionnel ».
C’est comme qui dirait de mettre la lanterne en bas du phare pour permettre au gardien de se tirer les comédons.
Le texte et les commentaires sont des plus intéressants. Pour aller au coeur du débat, il faut dépersonnaliser le débat. Le pouvoir exécutif est au service des puissants. Cela n’a jamais été, et donc n’est pas, un scoop. Cela veut juste dire qu’il faut impérativement dépasser la querelle de personnes (construite médiatiquement autour de quelques figures de l’exécutif).
Pour décortiquer ce qui s’est passé depuis que la droite est au pouvoir (mais aussi la gauche qui a préparé le terrain depuis les réformes des années 80), il faut comprendre ce que signifie une recherche indépendante, non pas en la justifiant de l’intérieur, si j’ose dire, ni sur le plan social, mais sur le plan économique dans le jeu des grands empires commerciaux.
Une recherche indépendante signifie que les directions de recherche ainsi que ses méthodes et ses moyens sont libres. Bien sûr quelque chose nous dit tout de suite qu’il y a une limite quelque part. Mais l’esprit du temps actuel étant obsédé par cette limite, l’esprit critique nous invite à réfléchir davantage et à repousser pour le moment la question des limites.
D’une part, une recherche indépendante peut très bien s’épanouir dans le cadre privé. Par exemple, le mécenat existe depuis longtemps. De plus, la recherche - parfois - ne coûte pas très cher sur le plan matériel. Exemple: les mathématiques.
D’autre part, une recherche féconde peut très bien être gérée de façon anarchique. Cela correspond assez bien aux débuts du CNRS en France par exemple, ou à d’autres institutions semi-privées de la même époque.
Bref, on est en mesure de se demander pourquoi il y a une telle insistance aujourd’hui pour la « performance », la « qualité » et la « transparence » de la gestion, « l’amélioration de la lisibilité et la prévisibilité de l’action » (je cite à partir de la « feuille de route » de Mme Pécresse). Comme l’article le fait remarquer, il y a pléthore de termes jargonnesques dans le discours d’état qui nous fait craindre le pire.
D’un côté, le gouvernement loue au ciel les vertus de l’entreprise (l’esprit d’entreprise en France étant comme chacun le sait largement récompensé par les pouvoirs publics… c’est-à-dire si vous les connaissez bien, enfin: intimement). De l’autre, il transfère en toute opacité des sommes importantes pour des plans verticaux de type « réussir en licence ». « Réussir en licence », c’est une sorte de décret d’état qu’il y aura tant de pourcentage de réussite en licence (troisième année d’université; le diplôme du deug étant abrogé depuis quelques années), engager du personnel, parfois à plein temps, pour faire des statistiques sur les étudiants de premières années d’université (alors que l’on fonctionne avec des amphis surbondés, un manque de matériel criant et des conditions de travail déplorables, etc, etc)…
D’un côté, notre gouvernement vante l’autonomie des universités. De l’autre, il engage des sommes (d’où les sort-il, puisque les caisses sont dit-on vides…) pour imposer un plan « réussir en licence ». J’ai lu les directives à ce sujet. Beaucoup de jargon. Rien - littéralement pas un mot - sur le niveau, sur le contenu, sur l’enseignement…sans doute pour préserver l’autonomie des universités, j’imagine. En revanche, recrutement de statisticiens, encadrement de plus en plus serré des étudiants, etc. Et que l’on ne se méprenne pas: par « serré », il faut entendre que l’enseignant devra appeler la maman de l’étudiant au bout de trois absences ou dénoncer poliment l’étudiant à l’administration qui si les absences dépassent 20%, rayeront l’étudiant des listes d’inscription. Parfait, penseront les bonnes âmes (toujours charitables quand il s’agit, en général, d’une autre corporation que la leur), l’université fait enfin son nettoyage. C’est une question de vocabulaire: il y a toujours eu et il y a encore des étudiants qui ne suivent pas les TDs et qui ont de bonnes notes aux examens, en revanche, il y a de plus en plus d’étudiants qui comprennent que l’on se moque d’eux en rendant obligatoires des modules telles que « apprentissage du projet professionnel » (avec des expressions délicieuses comme « donner du sens à ses études », « apprendre à apprendre », mais en revanche sans contenu). On comprend pourquoi le vocabulaire (le jargon d’état) est si important: si vous ne pouvez pas changer la réalité, changez le vocabulaire ! C’est ce que fait ce gouvernement qui paye (grassement) certains administratifs pour jouer le jeu.
Mais ceci est encore en-deça de la réalité. C’est infantilisant, mais le jeu n’en vaudrait pas la chandelle s’il n’y avait pas une raison plus impérieuse à pratiquer l’infantilisme. J’avance ici une hypothèse qui sera aisée à vérifier dans peu de temps, puisque le plan « réussir en licence » n’a aucune chance de changer la réalité (même si les statisticiens recrutés à la rentrée pourront bricoler un peu selon les besoins des politiques locaux et nationaux): l’idée est de démontrer, à terme, que l’université est indigne du financement public puisqu’elle est incapable de mener plus de 80% d’une génération à bac+3 et donc de justifier de façon encore un peu plus aiguë, que les universités doivent être responsabilisées et financées sur des deniers privés. Notons que, pendant le même temps, tous ces moyens mobilisés (loin d’être négligeables: de l’ordre de 100 à 400 kEuros cette année pour certaines universités selon leur importance, plus de 1 MEuro l’année prochaine pour une université comme Jussieu ou Toulouse I), sont détournés de la recherche. Comme si l’on voulait démontrer que l’université ne saurait produire de la recherche avec l’argent public mais seulement le dilapider en faisant échouer ses étudiants.
Que ressort-il de tout cela ? L’idée que la collectivité n’a pas à soutenir la recherche. Que l’argent public doit être « mieux utilisé » que dans le financement de la recherche publique. Or ceci fait partie d’un débat démocratique fondamental:
1) Même en se limitant à des domaines de recherches qui ont un intérêt public palpable (agro-alimentaire, biologie, etc), ce qui est une restriction énorme, on voit qu’à de rares exceptions près, seule la recherche publique - si elle est financée correctement - est en mesure de faire contrepoids aux intérêts corporatistes privés. Encore une fois (je l’ai écrit ailleurs), ce n’est pas la PME que vous envisagez de monter qui peut se permettre de financer de telles recherches. Or pour prendre un seul exemple, il est aujourd’hui impossible de financer uniquement avec de l’argent public certains programmes de recherches (dans l’agroalimentaire). Cela, il faut le reconnaître, ne date pas de ce quinquennat, mais de celui de Chirac où une part de financement privé a été imposé dans le financement de ces programmes. Il ne faut pas s’étonner ensuite de l’impossibilité (jusqu’à une date récente, et encore…) de financer une recherche sur les ogms agro-alimentaires et leurs effets sur les organismes. Et pourtant, n’y va-t-il pas de la santé publique ?
2) Mais allons jusqu’au bout de cet argument. Il s’agit de la société que nous voulons construire. Si nous voulons vraiment une « société de la connaissance » (expression tellement galvaudée aujourd’hui pour en faire une usage ultra-conservateur que je ne peux plus lire les documents d’état ou européens sans un mouvement de recul), il faut prendre ses responsabilités. Les fruits de la connaissance doivent aussi être redistribués. Une société démocratique digne de ce nom ne doit-elle pas assurer le devenir de ses scientifiques ? Alors il faut reconnaître que nous participons tous, collectivement et à des degrés divers, à l’élaboration de cette société; la justification de la recherche fondamentale n’est pas une question d’utilité, mais « l’honneur de l’esprit humain » (selon la belle formule de la lettre de Jacobi à Legendre). Mais soyons sérieux: cette formule ne saurait (elle ne doit pas) devenir un argument politique.
Alors sérieusement, que reste-t-il ? L’idée que certains programmes, eh bien, ne fonctionnent pas si mal et même plutôt bien, compte-tenu des contraintes quotidiennes existantes. Bien entendu, les dispositifs qui prévalaient jusqu’à aujourd’hui n’étaient pas parfaits. Le CNRS ne peut certes fonctionner comme il y a 50 ans, même si certains l’aimeraient. Certaines règles de nomination, de conflits d’intérêt pourraient être améliorées ; le fonctionnement du CNRS et d’autres institutions n’est pas toujours un modèle de transparence; certaines règles pourraient être simplifiées pour certains jeunes chercheurs qui se heurtent sans le savoir à une barrière politique locale dans leurs projets de recherche; ces jeunes chercheurs (ou moins jeunes d’ailleurs) devraient être mieux protégés notamment dans les conflits locaux. Or tous ces points (qu’il faudrait évoquer en détail; je l’ai fait ailleurs) pourraient être remédiés - l’ont été parfois - sans entamer l’indépendance scientifique.
Mais il est clair que le remaniement actuel ne se préoccupe aucunement de ces considérations et qu’il ne s’en sert que comme prétexte. Il est difficile, dans ces conditions, de se séparer de l’idée que ce remaniement a été programmé directement ou indirectement, non pas par le pouvoir politique actuel, mais par les gros intérêts privés de quelques-uns. Il est aussi difficile, si mon hypothèse s’avère exacte, de ne pas voir dans ce remaniement la forme la plus avancée du désengagement public dans la recherche et de la précarisation de la recherche indépendante, appliquée et fondamentale, avec des conséquences qui ne manqueront pas de se faire sentir. Certes, on pourra observer que le chercheur comme l’artiste a toujours été, à part quelques figures d’exception de situation sociale aisée, à la merci du Prince. Mais il faisait partie d’une famille universitaire qui aujourd’hui est en train de disparaître. Le chercheur réel est aujourd’hui l’ouvrier moderne, nomade, comme le recommandaient (à la Commission Européenne) les empires commerciaux de l’European Round Table il y a plus de 25 ans et Attali il y a quelques mois.
Je lis de nombreux points intéressants dans votre commentaire. Quelques réserves néanmoins. Notamment :
Vous critiquez l’Université, et dites qu’il faut réformer le CNRS. Ce sont deux institutions différentes, la dernière ayant permis à la France de se doter d’une recherche fondamentale reconnue sur le plan international.
D’autre part, vous dites que le CNRS n’a pas été réformé depuis 50 ans. En fait, il a subit une réforme très profonde, et assez réussie, dans les années 80, du temps où Chevènement en était le ministre de tutelle. Cette réforme concernait le mode de fonctionnement, de recrutement et d’évaluation. Elle a permis de mettre fin à de nombreuses situations « mandarinales » ou obscures (pas toutes certes, mais quand même…) Elle a propulsé le CNRS plus en avant sur le plan international (on s’est habitué depuis les années 80 à ce que la France recoive des prix Nobel, pourtant, il y avait eu un creux dans les décenies précédentes.)
Enfin, il faut se rappeller que la recherche publique n’est pas QUE fondamentale. La France s’est dotée de grands oragnismes de recherche appliquée, également reconnus sur le plan international : INRA (agronomie, la France est un des plus grands producteurs agricoles) INRIA (math appliquées, la France est à la pointe dans l’industrie du logiciel informatique), le CEA (énergie atomique, dont les succès (parfois critiqués) sont assez connus), l’INSERM (recherche médicale), et d’autres moins connus (l’INRETS, l’IFREMER (si ca existe toujours…))
Il faudrait peut-être cesser de dire que les chercheurs français n’interagissent pas assez avec l’industrie, car c’est faux.
Le CNRS vient compléter le dispositif avec la particularité de n’être pas programmé pour la recheche appliquée, et de concerner tous les domaines possibles de la recherche scientifique. Cela qui ne l’empêche pourtant pas de produire aussi des connaissances applicable, même si cela n’a rien de systématique.
Pardon de ma réponse tardive, mais votre réponse m’a fait prendre conscience d’une nuance capitale qu’il faut préserver.
Si votre message contient des remarques intéressantes, je voudrais conserver la nuance initiale de mes propos.
Pour clarifier les choses, disons d’emblée que mon propos n’est certainement pas d’incriminer le CNRS ou l’université ou un quelconque organisme de recherche.
1) Vous (Shtroumpf perplexe) citez Chevènement. J’ai eu au début des années 90 l’occasion de lui parler en privé dans son bureau de maire à Belfort.
Chevènement avait essayé de mettre en place des idées sérieuses, comme le magistère à l’université, aujourd’hui complètement oublié. Notons que c’est initialement l’idée d’un professeur de Paris-Dauphine qu’il avait reprise (à juste titre). Observons que le magistère a fait le miel des écoles normales supérieures.
Quant à la reforme des années 80 du CNRS, c’était une sorte de nécessité. Mais comprenons-nous bien de quelle nécessité il s’agit: l’anarchie avait des avantages non négligeables en recherche à l’époque où le chercheur était un ovni dans le monde social. Le nombre de chercheurs et d’universitaires a considérablement augmenté en quelques décennies, et la société en général et le monde industriel en particulier en ont tiré leurs fruits; mais à ma connaissance, le nombre de postes ouverts n’a jamais été mis en correspondance avec la croissance engendrée par la recherche scientifique (autrement que de la façon la plus stupidement comptable non pas relativement aux profits de l’industrie mais relativement aux indices généraux, comme si les scientifiques étaient eux-mêmes responsables des inégalités dans la société !). Donc évidemment, compte-tenu de la raréfaction relative des postes, il devenait nécessaire (entendre: socialement utile) de préciser les règles de recrutement, de fonctionnement et d’évaluation.
Dans les années 60, un thésard en fin de thèse en mathématiques commençait son poste de titulaire (que ce soit à l’université ou au CNRS) sans rien signer ni remplir de formulaire. Au bout de six mois ou plus, il signait un papier. Il arrivait qu’un thésard soit recruté au CNRS pendant sa thèse.
Aujourd’hui, il soutient sa thèse rarement en étant financé jusqu’au bout. Puis il candidate à la liste de qualification. S’il est qualifié, il est autorisé à candidater sur les postes universitaires. Il est ensuite éventuellement sélectionné à une courte audition qui donne lieu à un classement sur chaque poste à l’université. Aujourd’hui, il faut être classé 1er - ou avec un peu de chance 2eme - pour avoir une chance d’être recruté.
S’il candidate au CNRS, aujourd’hui, il candidate à un concours général de recrutement avec une audition systématique, dont on se demande parfois l’utilité dans certaines disciplines, vu le nombre considérable de candidats.
La réforme des années 80 du CNRS n’a pas aboli toutes les pratiques antérieures. A la fin des années 90, même dans des disciplines dont l‘« excellence française » est reconnue, comme les mathématiques, personne ne trouvait rien à redire qu’un directeur de thèse fasse partie de la commission du CNRS et recrute lui-même son thésard. Même dans les années 90, la mobilité n’était pas encore devenu la musique dominante aujourd’hui chantée sur tous les tons au CNRS. Beaucoup de collègues, s’ils sont honnêtes, se reconnaîtront dans mes propos.
Cette musique vient d’ailleurs et pas des chercheurs eux-mêmes, comme je l’ai déjà expliqué dans mon commentaire précédent. Et c’est capital de le comprendre.
Par conséquent, mon propos n’est PAS d’incriminer le CNRS en tant que tel: il a navigué à vue en fonction du politique, lui-même serviteur de gros intérêts qui ne se préoccupent guère de la science comme « honneur de l’esprit humain ».
Encore une fois, une certaine conception anarchique de la recherche doit être défendue, même si elle ne reposait que sur quelques individus, qui travaillent avec des moyens modestes, et qui décident de poursuivre leurs travaux à contre-courant.
La « navigation à vue » du CNRS ne fait que refléter les errements du politique, plus exactement à quel point le politique sert ou non les gros intérêts commerciaux de quelques empires et éventuellement parfois, et quand cela arrive, souvent dans le malentendu (car le malentendu peut aussi être fécond), l’intérêt général.
C’est ce point-là qui est essentiel, pas les pratiques courantes d’un organisme tel que le CNRS en tant que telles. Car dites-moi un peu quel autre organisme n’a pas recours à de telles pratiques ? Le copinage et la cooptation ne sont pas l’apanage des commissions scientifiques. Cela fait partie des relations humaines.
Inutile d’y attribuer un jugement de valeur absolu. Souvent, en participant aux commissions de spécialistes (qui ont fonctionné pour la dernière fois ce printemps, vu la réforme décrétée par notre gouvernement), j’ai été tenté d’enregistrer les débats. Je pense que si un extérieur les avait entendus, il n’y aurait pas cru tant cela paraît caricatural parfois. Mais c’est ainsi et ce constat n’est pas limité au recrutement d’un chercheur, mais de tous les chercheurs. Dans la mesure où le recrutement est affaire de relations humaines autant que de compétences, quoi qu’en disent peut-être certains chasseurs de tête, le recrutement n’est pas une affaire complètement rationnelle.
2) En relativisant la navigation administrative du CNRS et la mettant en rapport avec le politique, on voit effectivement combien est creux l’argument que les chercheurs français n’interagissent pas assez avec l’industrie. Sur ce point, je suis entièrement d’accord avec vous.
Cela veut dire que l’industrie a grassement bénéficié - et à peu de frais - des chercheurs français. Qu’un physicien comme P. de Gennes ait révélé son ignorance du monde des brevets (au début de son travail sur les cristaux liquides et la « matière molle ») a quelque chose de charmant sur le plan de l’esprit scientifique entièrement dévoué à sa recherche; mais il faut savoir que les empires commerciaux vivent en partie de cette ignorance et qu’ils ont aujourd’hui créé, avec la complicité du politique, des conditions excellentes d’exploitation des chercheurs.
Rectificatif d’une affirmation dans mon commentaire du 20H34 08/07/2008:
d’après un responsable administratif, c’est à Toulouse III et non à Toulouse I qu’un million d’euros serait attribué pour le plan « réussir en licence ». Ce chiffre avait été annoncé en début d’année 2008.
Quelle charge, Léonard!
Bravo!
Le modèle de Sarkozy considère les laboratoires des université comme des organisme privé dans le genre de la prestation de service mais appliqué à la recherche. Enfin du moins sur un des aspects de la réforme.
Puisque de l’autre il place à la tête de la recherche publique des personnes d’une compétence extraordinnaire pour la diriger. Avec des projets réalistes et au service de la société tel que le flicage d’internet, pas de doute on est sur de bons rails.
La recherche, c’est un peu comme l’art et la pub. Il y a une part d’inutile mais on ne sait pas c’est laquelle. Seulement cette part est très faible et c’est quelque chose qui échappe complètement à notre super président.
Bref, en atomisant (dans tout les sens du terme) la recherche on est même pas en train de suivre le bon exemple : si exemple il y a eu en la matière c’est l’Angleterre et les résultats sont pitoyables.
Mais NS va arriver à un stade où, à force de réformer la France, je doublerais mon niveau de vie à aller voir ailleurs.
J’approuve votre remarque sur le contre-exemple britanique. La situation en Allemagne ne paraît pas brillante non plus (mais je la connais beaucoup moins bien). C’est incroyable le nombre de bons chercheurs anglais ou allemands qu’on peut trouver dans les laboratoires américains. Dommage pour l’Europe.