Sur le terrain 07/07/2008 à 20h47

Au Qatar, visages des soutiers de la croissance

Tristan Bruslé | Chercheur au CNRS

Dans un pays riche où 90% de la population active est étrangère, un tabou règne autour du sort peu enviable réservé aux immigrés.


Doha, la capitale du Qatar (Tristan Bruslé)

(De Doha) L’émirat du Qatar est l’un des pays les plus riches du monde. Ses réserves en hydrocarbures assurent un PIB annuel de 30 000 dollars par habitant, en croissance de 12,5 % par an depuis 2005. Doha, la capitale, est un gigantesque chantier de construction, témoin d’une opulence qui n’est pas sans ambiguïté. Car sur ces chantiers sont exploités des migrants qui touchent entre 60 et 120 euros par mois. Les inégalités entre Qataris et non-Qataris fractionnent la population en deux groupes distincts si bien qu’il est difficile de parler de société à propos du 1,5 million d’habitants, dont 75 % d’hommes, qui peuplent l’émirat.

Les étrangers représenteraient au moins 80 % de la population totale, même si les autorités se refusent à donner les chiffres, 90 % de la population active et 100 % des ouvriers. Un tabou règne autour de l’immigration. Comme s’il fallait cacher le « tsunami d’Asiatiques » qui déferle sur les pays du Golfe, pour reprendre le mot du ministre barheïni du Travail. Les entreprises françaises, présentes à Doha, ne veulent pas aborder le sujet, les administrations qataries guère plus. Est-ce à cause du traitement infligé aux migrants ? De leur absence de libertés de mouvement et de revendication ?



Pour voir le diaporama de Tristan Bruslé en plein écran, cliquez ici

Venus de leur propre gré, les travailleurs migrants sont originaires d’Asie du Sud et du Moyen-Orient. Les Népalais sont la première communauté d’expatriés : ils seront plus de 360 000 fin 2008, travailleurs non-qualifiés à 95 %. Pour venir travailler au Qatar, ils ont versé de 800 à 1 500 euros à des entreprises de recrutement de Katmandou qui les ont envoyés au Qatar avec un contrat de travail de trois ans renouvelable. Il leur faudra au minimum un an pour rembourser l’emprunt contracté pour partir.

Dès leur arrivée au Qatar, une nouvelle vie commence pour les migrants. Pour une minorité d’entre eux, qui ont acheté involontairement des faux visas et documents de travail, le voyage s’arrête là. Les autres voient leur passeport confisqué par le patron dès la sortie de l’aéroport. Exit la liberté individuelle. Le système du parrainage (sponsorship), qui fait de l’employeur (le sponsor) le responsable de son employé, est notamment remis en cause par la commission qatarie des droits de l’homme. Qualifié par Amnesty international de quasi-esclavagiste, il interdit de démissionner, de changer de travail et de quitter le pays sans autorisation de l’employeur, qui n’a aucun intérêt à voir sa main-d’œuvre captive lui échapper.


Travailleurs immigrés au Qatar (Tristan Bruslé)

Les étrangers sont donc sous la complète dépendance d’un patron qui, souvent, abuse de la situation. Acquérir la nationalité qatarie est en outre totalement impossible pour des non-Arabes ou non-sportifs de haut niveau, même après des années de résidence. Quant au droit du travail, il est plus que limité, malgré une nouvelle loi votée en 2004. Le salaire minimum n’existe pas. La durée hebdomadaire de 48 heures (6 jours de 8 heures) et l’interdiction de travailler de 11h30 à 15h00 de juin à août sont rarement respectées. Les heures supplémentaires sont souvent payées avec retard.

Le droit de grève existe, mais les restrictions sont telles (dans les secteurs dits vitaux notamment) qu’il est concrètement inapplicable. Quant aux syndicats, ils peuvent exister mais doivent être composés de Qataris exclusivement. Comme ceux-ci sont uniquement présents dans les hautes sphères du secteur privé et dans le secteur public, les travailleurs étrangers sont de facto exclus de ces dispositions. Alors, de plus en plus régulièrement, des révoltes éclatent, dont l’issue pour les travailleurs est l’expulsion du pays.

Dans cette société duale, la stratification sociale se traduit par une forte ségrégation spatiale qui trouve son expression dans les résidences pour travailleurs (labor camp) où logent 30 % environ des migrants. Au moins 100 000 d’entre eux habitent à Industrial Area, dans la périphérie de Doha. Les voies sont goudronnées mais mal entretenues. Il n’y a pas de trottoirs, pas de verdure, pas d’éclairage public quand toutes les routes du pays sont illuminées la nuit. Les accidents de la circulation sont légion. Si certains logements sont propres, la majorité sont dégradés, sales et se résument parfois à des mobile homes où s’entassent des hommes sur des lits superposés, jusqu’à 25 dans une chambre de 20 m2. Ce qui n’empêche pas certaines de ces entreprises d’être certifiées ISO 9001…


Dans une résidence pour travailleurs du Qatar (Tristan Bruslé)

Dans un contexte difficile, les hommes parviennent néanmoins à se construire des espaces qui rendent leur vie acceptable. Dans leurs chambres, les travailleurs reconstituent des « petits » Kerala ou Népal où les photos de famille, du pays d’origine ou des stars de Bollywood permettent de s’évader. Le vendredi, jour férié, des milliers de Népalais se retrouvent au centre de Doha pour rencontrer un parent ou un ami du village, manger le plat national dans l’un des restaurants népalais de la ville et acheter les derniers CD et DVD piratés. Mais récemment, à cause d’un sentiment d’exaspération des Qataris, la fréquentation de certains souks leur a été interdite…

Portés par l’espoir d’une vie future meilleure chez eux, persévérants et opiniâtres, les travailleurs acceptent avec résignation leur condition d’étrangers. Migrants d’un jour, migrants toujours, la plupart d’entre eux renouvèlent l’expérience qatarie après la fin de leur contrat, s’installant dans une vie d’allers-retours entre l’espace du travail et la mère-patrie.

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  • mechante langue
    • Posté à 13h29 le 08/07/2008
    • Internaute 28480

    On retrouve la meme chose en Algérie ou ce sont des chinois qui sont en quasi esclavage , malgré une main d’oeuvre abondante et au chomage .
    Ce qui est grave c’est l’indifférence et le silence total dans le monde musulman

  • maxi
    maxi
    ouvrier
    • Posté à 13h27 le 08/07/2008
    • Internaute 42849
      ouvrier

    c’est beau le capitalisme, libéralisme qui nous donne le droit de travailler(si on as la chance d’en avoir)pour
    acheter de l’essence et du coca !
    restez vigilant(é)s

  • Stephane MOT
    Stephane MOT
    Author & Chief AtoZ Officer
    • Posté à 13h35 le 08/07/2008
    • Internaute 17943
      Author & Chief AtoZ Officer

    Le Qatar semble prendre le pli de ses voisins de Dubai (EAU) : ce « developpement » suicidaire constitue le meilleur terreau pour les fondamentalistes

    Lien

  • jjhb
    jjhb
    cosmonaute
    • Posté à 15h24 le 08/07/2008
    • Internaute 44957
      cosmonaute

    Les conditions de travail et de logement qui sont pratiquées au Qatar n’ont rien à envier à celles que nos concitoyens (les français) accordent à son immigration clandestine.
    Ca c’est du libéralisme comme je l’aime. Bien égoïste à souhait. 90 % qui empochent quelques miettes et 10 % qui se goinfrent. Belle morale. Beau travail. et le tout sans aucun scrupule, alors là je dis Bravo ! C’est quand qu’il faut applaudir ?

    • mechante langue
      mechante langue répond à jjhb
      • Posté à 22h19 le 08/07/2008
      • Internaute 28480

      Les français n’accordent pas de conditions de travail ou de logement speciales aux immigrés clandestins . On leur demande simplement de rentrer chez eux !

  • pierrejcallard
    pierrejcallard
    http://www.nouvellesociete.org
    • Posté à 22h39 le 09/07/2008
    • Internaute 3366
      http://www.nouvellesociete.org

    Si les immigrants prenaient le contrôle du Qatar par la force et en changeaient radicalement les alliances, est-ce qu’on irait rétablir la démocratie, comme au Koweit ?

    Pierre JC Allard

    Lien

  • tetutibet
    tetutibet
    Prof. libérale
    • Posté à 06h42 le 10/07/2008
    • Internaute 46751
      Prof. libérale

    Pourquoi les Népalais se rendent-ils au Qatar ? Parce qu’ils n’ont pas le choix ! Le revenu moyen d’un Népalais est de 30 à 50 euros par mois. A Katmandou, des « agences » du QATAR font miroiter au Népalais des perspectives de salaires et des conditions de travail qui n’ont rien à voir avec la réalité. En dépit des témoignages de ceux qui en reviennent, les jeunes népalais continuent de s’expatrier et s’endettent lourdement pour l’achat du billet d’avion. A peine arrivés à Doha, on les parque à l’aéroport (quiconque prend un vol de Qatar airways aura vu ces hordes de Népalais). Une fois leur passeport CONFISQUE, on les envoie trimer 12 heures par jour sous 50°c et on les parque dans d’abominables foyers crasseux. Pas de passeport et une énorme dette à rembourser pour chaque Népalais, voilà comment les Qatari (mais aussi les Saoudiens et globalement tous les employeurs du bâtiment des pays du Goldf) parviennent à piéger les Népalais. Soit ils se résignent soit ils se suicident.

  • projectionniste83370
    projectionniste83370
    opérateur-projectionniste
    • Posté à 11h20 le 10/07/2008
    • Internaute 25708
      opérateur-projectionniste

    30.000 euros de revenu par habitant qatari, grâce aux revenus du pétrole, une monarchie pratiquant officiellement un islam wahhabite (doctrine puritaine intégriste apparue au XVIIIè s.), un vrai petit paradis, mais fiscal (pour le pognon, pas pour les pouilleux comme vous et moi).
    Bravo à l’auteur de l’article pour son sérieux travail qui fait bien apparaître à quel point la richesse matérielle et le rigorisme religieux rendent généreux et humain...
    Sa lecture devrait être recommandée aux planqués qui pantouflent à Genève dans les bureaux climatisés et aseptisés de l’OIT (Observatoire International du Travail) ou d’autres organisations internationales, sangsues repues et gorgées de la bonne conscience européenne. Ceux-là, j’aimerais les voir aux mêmes conditions que les ouvriers immigrés du Qatar, logés à la même enseigne, et avec pour seule perspective d’évolution dans leur situation la miraculeuse initiative d’un ventre mou de leur acabit de prendre enfin ses responsabilités.
    Mais on peut toujours rêver d’un monde meilleur.

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