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Un prof muté contre son gré : à Paris, le rectorat a la main lourde

Les internautes de Rue89 qui s'intéressent à l'éducation connaissent déjà Edouard Rosselet, inspecteur d'académie à Paris. C'est lui qui avait menacé Danièle de Chambrun, directrice d'école dans le XVIIIe arrondissement, de la démettre de ses fonctions de direction. Motif : avoir critiqué les réformes Darcos sur Rue89. C'était fin mai.

Un mois plus tard, un autre enseignant parisien est maintenant muté contre son gré. C'est en tous cas ce qu'a décidé Edouard Rosselet pour Dominique Piveteau, un enseignant de 49 ans qui enseigne depuis trente ans, dont douze comme « maître-formateur » pour de jeunes profs stagiaires.

Cette affaire est allée crescendo, depuis la mi-juin. A l'origine, il y a le refus de ce professeur des écoles, qui assure le CP à l'école Cavé, à la Goutte-d'or, d'être inspecté. Déjà inspecté il y a deux ans seulement - avec de bonnes notes à la clé-, il estimait que les relations entre l'établissement et Claire Boniface, l'inspectrice de circonscription, étaient devenues trop mauvaises pour que l'inspection se pratique sous des auspices acceptables.

Rectorat-écoles : un climat délétère

Depuis plusieurs mois, le climat s'était en effet franchement dégradé entre l'école du quartier très populaire du XVIIIe arrondissement et la hiérarchie à l'Education nationale. Clarisse Blanchot, collègue dans la même école (également syndiquée au SNUIPP) parle d'« escalade » et juge « pas anodin » le calendrier imposé par le Rectorat. De fait, alors que l'affaire remonte au 14 avril, c'est seulement fin juin, quand l'année scolaire s'achève, que Dominique Piveteau est reçu par deux fois par Edouard Rosselet.

Officiellement, il ne s'agit pas d'une mutation de force mais seulement d'une « mutation dans l'intérêt du service ». Une lecture que ne partage pas la centaine d'enseigants mobilisés, mercredi matin, devant les portes du lycée Janson-de-Sailly, dans le XVIe arrondissement. C'est finalement là qu'a été acté le sort de Dominique Piveteau, au cours d'une commission paritaire où se décidaient les dernières affectations.

Une petite trentaine de personnes participait à cette commission paritaire, mais pas l'intéressé, qui patientait au milieu de la foule massée sous les fenêtres du lycée. Plutôt étonné de l'ampleur prise par son cas, ce « timide » qui se présente comme un « militant pédagogique » y a retrouvé de nombreux anciens stagiaires qu'il avait formés.

Connu pour ses travaux sur la lecture -notamment par les habitués des Cahiers pédagogiques, il est convaincu qu'on lui fait payer ses prises de positions pédagogiques. Et notamment son hostilité aux réformes préconisées par Xavier Darcos, qu'il regarde comme « de l'alphabétisation là où j'estime qu'apprendre à lire, c'est permettre à un enfant d'apprendre à penser par lui-même ». Même s'il assure ne pas être « le leader de la contestation ».

Fruits déguisés et article de Charlie hebdo au rapport

Si Dominique Piveteau a refusé l'inspection dans sa classe pendant qu'il enseignait, un rapport a tout de même été établi, sur la seule base des documents travaillés par les élèves. Craignant des suites judiciaires, il n'a pas souhaité rendre public le rapport qui en a été tiré.

Il a cependant accepté de dévoiler certaines des critiques qui y sont consignées, et Rue89 a contacté plusieurs leaders syndicaux parisiens qui ont pu le consulter. On y relève notamment des reproches contre la place des tables dans la classe, l'utilisation d'un article de Charlie hebdo et l'atelier patisserie -des fruits déguisés préparés avec ses élèves de CP avant Noël. (Voir la vidéo.)



Tandis que les slogans de soutien fusaient au pied du bâtiment, Jean-François Fontana se trouvait à l'intérieur dans la commission paritaire, au titre d'expert de Sud-Education. A la sortie, il raconte à Rue89 une séance « qui a d'emblée démarré dans un climat extrêmement tendu » et s'est poursuivie dans l'agressivité :


Pour lui, il n'y a aucun doute sur le fait qu'on reproche à l'enseignant sa liberté pédagogique et ses prises de position contre les réformes Darcos au moment de la consultation sur les nouveaux programmes. Idem pour Jean-François Fontana, qui juge « obtuse » l'inspectrice :


Côté syndicats, on précise bien que c'est bien d'un « refus conjoncturel » d'inspection qu'il s'agit et pas d'une opposition de principe… pour laquelle il existe de toute façon « une tolérance ».

L'intersyndicale du premier degré annonçait à l'unisson, à la sortie de la commission paritaire, que l'affaire atterrirait au tribunal administratif si Edouard Rosselet ne faisait pas marche arrière. Jean-François Fontana raconte la réaction de l'inspecteur d'académie :


Rue89 a bien sûr essayé de joindre Edouard Rosselet. Dès mardi soir, ses services précisaient toutefois qu'il était plus qu'improbable qu'il communique sur le sujet. La sanction ayant été maintenue à l'issue de la commission paritaire, la délégation du lycée Janson-de-Sailly s'est dirigée mercredi dès midi vers le ministère.

Xavier Darcos est à présent sommé de « bloquer la main du recteur ». Ce dernier a jusqu'au 1er septembre pour faire connaître son affectation à Dominique Piveteau si on l'éloignait pour de bon de l'école de la Goutte-d'or.

2 commentaires sélectionnés

Portrait de m a i a

De m a i a

aquoiboniste | 19H19 | 02/07/2008 | Permalien

Je suis révoltée mais pas étonnée outre-mesure.

L'Education Nationale observe des principes de plus en plus fluctuants.
Une « mutation d'office » est souvent une mise au vert pas trop visible de l'extérieur d'un agent qui a vraiment commis une énorme faute : celui-ci peut donc continuer à sévir, quelles que soient les raisons de son éviction, même gravissimes ou qui justifieraient de ne plus être « devant élèves », en touchant un salaire plein.
Et pour d'autres, politiquement incorrects ( ! ), qui bossent en plus dans des quartiers pas faciles, où en général les demandes d'affectation n'affluent pas, on décide arbitrairement de museler leur liberté pédagogique et leur engagement.
Il en faut de l'abnégation pour se révolter contre ces manières d'un autre temps, et protester pour rester là où le besoin d'éducation est le plus grand !

J'apporte tout mon soutien (venu du second degré) à Dominique Piveteau.

Pour dire un mot de ces fameuses inspections qui rythment la carrière de presque toutes les fonctions de l'Educ Nat, elles sont vraiment soumises aux aléas de personnalités, des conjonctures scolaires ou temporelles, mais aussi à la méconnaissance crasse de certains inspecteurs des fonctions, statuts et missions de ceux qu'ils inspectent.
Un IPR « Vie scolaire », en charge des personnels de direction, des documentalistes et des CPE, peut n'avoir jamais exercé aucune de ces fonctions ; je ne veux pas dire par là qu'ils sont forcément incompétents en la matière, bien au contraire, mais cela laisse tout de même une marge d'erreur grossière et injuste.
Un agrégé de math donnerait-il des conseils à un prof d'histoire géo (hormis des conseils purement pédagogiques, voire didactiques, mais certainement pas disciplinaires) ?
Je réclame une inspection tous les 3 ans depuis que je suis CPE ; certains inspecteurs n'ont jamais compris ma demande d'évaluation-conseil, puisque les CPE ne sont évalués pour leur progression de carrière QUE par les chefs d'établissements, système contestable par ailleurs.
Un seul m'a fourni un réel regard extérieur sur ma fonction et des conseils d'améliorations précieux, adaptés, judicieux et applicables.
Je n'ai en revanche jamais obtempéré au vif conseil de pourvoir ma salle de permanence pour les élèves punis, de bandes dessinées et autres jeux « pour les occuper », ben oui, je suis un vieux fossile qui pense qu'en LP, une punition doit être mise à profit pour bosser ou réfléchir et dialoguer avec un adulte.

Pour finir, je m'inscris tout à fait dans le mouvement de ces « pédagogistes » (comme si c'était une insulte ! ) qui forment aussi des stagiaires, et j'invite chacun de mes étudiants ou stagiaires à exposer le prétendu décervelage qu'on leur ferait subir…
La clique Meirieu a le mérite de se remettre en question en permanence, de réfléchir, de se mettre à niveau en terme de recherche didactique et de sciences de l'éducation, ce qui n'est pas le cas de tous ces anti-IUFM de base, qui restent souvent bien au chaud dans leur immobilisme pseudo-intellectuel et leur « expérience » prétenduement omnisciente.

Tout cela m'agace, et par le cas de M. Piveteau, on montre une fois de plus, qu'innover est mal vu dans l'éduc nat, se départir des directives parfois aberrantes venues d'« en haut » est sanctionné bêtement.

Pauvre institution que la nôtre ! Elle finira par user ses forces vives qui continuent de penser qu'il faut éduquer à penser, pas seulement à obéir, et je finis par croire que c'est bien là l'objectif…

Portrait de Yabepp

De Yabepp

Un nordiste en exil, à Paris | 14H00 | 03/07/2008 | Permalien

Pas d'accord !

Les enseignants connaissent mieux les élèves, mais ils sont complètement incompétents pour savoir ce qu'il en est du monde « réel ».

On en revient, comme toujours, au problème de la définition de l'éducation nationale : que faire, qu'y faire, comment faire, comment évaluer la réussite de la mission ……

Et il ne faut pas se tromper entre la manière de faire (la pédagogie) et la raison de faire. Le problème c'est qu'ici un « technicien » est accusé de remettre en cause une décision de « raison » (peut-être pas raisonnable par ailleurs).

On est d'ailleurs en plein délire, pour tout ce qui touche à la technique pédagogique : on ne peut pas uniformiser une méthode où le ressenti de chaque prof apparait comme la pièce maitresse de la transmission du savoir.
Pourquoi ne pas évaluer plutôt les résultats (de manière objective….) et revenir vers le prof (sans polémique) pour souligner ce qui va bien et ce qui va mal : peut-être parce que les « grilles » d'évaluations sont préformatées, peut-être parce que l'inspection n'a pas d'autre sens que celui de concéder de l'avancement à la carrière, peut-être que faire autrement obligerait les inspecteurs à faire autre chose que de la statistique et de la gestion de bétail ….

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