TRIBUNE

Torture: Guantanamo épinglé par la Cour supême

Dans une décision rendue publique le 12 juin, la Cour suprême des Etats-Unis déclare que les personnes détenues à Guantanamo ont le droit de contester la légalité de leur détention devant les juridictions civiles américaines. Cette décision est un camouflet cinglant pour l’administration Bush. Elle ouvre la possibilité, pour la justice fédérale américaine, d’enquêter enfin sur les conditions de détention et d’interrogation en vigueur à Guantanamo depuis 2001.

A quelques jours du 26 juin, journée internationale de soutien aux victimes de la torture, c’est une bonne nouvelle pour les membres et sympathisants de l’Acat (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) qui se battent depuis des années pour que les personnes détenues par l’armée américaine dans le cadre de la lutte contre le terrorisme ne soient soumises ni à la torture ni à toute autre forme de sévices prohibés par les conventions internationales.

C’est aussi, pour nous, l’occasion de réfléchir à la nature des mécanismes tortionnaires et, en particulier, à la manière dont la torture peut s’installer insidieusement au cœur d’une démocratie libérale. Un point clé paraît être ici l’interprétation problématique parce qu’intemporelle, des mesures d’exception liées à la lutte antiterroriste. "Le coût des retards pris par la justice militaire ne doit pas être supporté par ceux qui sont maintenus en détention", précise l’arrêt de la Cour, pointant ainsi une faille chronique des mesures d’exception  : leur persistance bien au-delà de ce qui était initialement annoncé.

Les mesures d’exception, manifestation ultime de protection d’une société

Les mesures d’exception ont pour effet de suspendre certaines règles de droit. C’est l’entrée dans une situation qui est comme suspendue au-dessus du temps. Cela explique en partie pourquoi la question de la légitimité d’une suspension -ou d’une adaptation- du droit est souvent abordée de façon abstraite, intemporelle. Il s’agirait d’une mesure ultime de protection d’une société qui ferait face au risque de sa propre disparition. Et, de même que la recherche du souffle peut être violente quand on s’asphyxie, de même on devrait à ce moment-là tolérer la perpétration d’actes moralement répréhensibles. Comme une parenthèse pendant laquelle on s’autoriserait une abolition des règles les plus élémentaires, car il serait absurde de tenter de réguler la suspension des règles. Derrière cette abdication du jugement, il y a toujours l’idée implicite que si le danger est imminent, la réaction le sera aussi, et donc on reviendra vite à la situation "normale". Or la Cour suprême américaine note que "la prorogation indéfinie des lois d’exception fait de l’après-11 septembre l’un des plus longs conflits de toute l’histoire américaine".

Nous touchons là un des travers fondamentaux du discours de légitimation de la torture. On nous présente la torture comme, certes, infâme, mais d’un usage "momentanée", qui serait rendu nécessaire par l’imminence et la gravité des actes terroristes anticipés. Or, de très nombreux ressortissants non-américains sont détenus et torturés depuis plusieurs années à Guantanamo ou dans des prisons américaines situées en Afghanistan et en Irak, sans avoir pu jusqu’à présent contester devant des juridictions civiles les mesures de détention dont ils font l’objet.

La torture se banalise et se complexifie

Outre le fait que sa prohibition ne souffre aucune exception, force est donc de constater que la torture n’est pas un phénomène "momentané". Elle profite pleinement de la prolongation indéfinie des mesures d’exception. Elle s’installe en quelque sorte. Elle se banalise. Elle se complexifie aussi. Elle devient une activité que l’on enseigne dans des centres spécialisés. La France n’est d’ailleurs pas en reste dans ce processus, comme en témoigne le général Aussaresses dans son dernier ouvrage, publié il y a quelques semaines. Il y détaille tranquillement les nombreuses formations aux méthodes tortionnaires qu’il a dispensées aux quatre coins du monde, avec l’assentiment, précise-t-il, des plus hautes autorités de la République.

Comme le remarquait déjà Aristote dans l’Ethique à Nicomaque, les vices possèdent une inertie propre. Et cette persistance prend parfois des formes incongrues. On relève ainsi des filiations improbables de tortionnaires  : quand on cherche à comprendre le mécanisme qui a conduit à l’usage de la torture par les autorités algériennes pendant les années 90, on ne peut négliger le fait que les bourreaux ou leurs commanditaires étaient ceux-là même qui avaient été torturés par l’armée française pendant la guerre d’indépendance.
Et l’on s’habitue très vite à l’impunité que confère cette suspension du droit ordinaire. Comment expliquer sinon que les quelque 50 000 mercenaires (civils sous contrat avec des sociétés américaines de sécurité), qui combattent en Irak pour le compte des Etats-Unis, agissent en dehors de tout cadre déontologique clair et échappent à toute poursuite judiciaire  ? La torture n’est donc pas l’apanage des régimes autoritaires, elle peut aussi prospérer au sein des démocraties libérales. On ne peut donc pas opposer les premiers aux secondes au simple motif que les dictatures sont perverses par essence alors que les démocraties seraient intrinsèquement soucieuses de promouvoir le bien. Les déclarations morales n’ont malheureusement pas la vertu de prévenir l’usage effectif de la torture. "Une société n’est pas le temple des valeurs-idoles qui figurent au fronton de ses monuments ou dans ses textes constitutionnels, elle vaut ce que valent en elle les relations de l’homme avec l’homme", écrivait Maurice Merleau-Ponty en 1947.

Rien ne peut justifier l’usage de la torture, pas même le sentiment d’extrême urgence. Aucune démocratie n’est à l’abri de ce glissement dans l’exception qui dure ou dans les arrangements légaux liberticides, et certainement pas la République française, dont la législation antiterroriste est de moins en moins respectueuse des libertés fondamentales. Une dérive inquiétante, à laquelle l’Acat est plus que jamais vigilante.


En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.

 
parousnik
18H53 26/06/2008

De plus ceux qui sont torturés a Guantanamo et dans plusieurs autres prisons secrètes…ne sont pas des terroristes mais innocents et des résistants à aux envahisseurs anglo-saxons qui ont détruit leurs pays… Les responsables des événements du 11 septembre 2001 sont eux peinards encore à l’abri caché par la propagande médiatique scandaleusement lâche…et soumise à ces assassins…

 
ira
19H31 26/06/2008

Le texte veut toucher trop de cibles en même temps et les rate toutes. C’est dommage, le sujet mériterait qu’on s’y attarde de façon plus structurée et surtout en produisant de plus nombreux exemples, anciens, comme l’Inquisition (mais pour les Chrétiens cela est difficile) et actuels (outre Guantanamo) comme Israel où la détention non justifiée et les tortures sont courantes.
Quelques petites anomalies également concernant les prisons étatsuniennes : vous ne tenez compte que des prisons Iraq et Afghanistan, sans évoquer d’autres lieux ou même ces « supposés » (par la presse quand elle en parle) bateaux prisons.

ps : les mercenaires en Iraq, payés par les EU, sont 3 fois plus nombreux que le nombre que vous donnez.

 
Augustus | Conspirationniste en phase terminale
07H05 27/06/2008

Le titre de l’article est éloquent. D’un mot, il exprime tout le déséquilibre entre les forces du mal aujourd’hui1 au pouvoir, plongeant dans la société leurs racines de mensonges et de cynisme, et les jinti’ démocrates, vêtus de lin blanc.
Le mot: « épingle ».
D’un côté, silence, on torture. De l’autre, attention, on épingle.

De temps à autre, les tortionnaires sortent de leur silence pour servir la pâtée aux chiens de garde (salut Paulo2) de la presse du monde libre, et on verser dans leur Nagra quelques grammes d’information commestible : « Un porte-parole de l’armée américaine a déclaré hier soir que le cerveau du 11 septembre, Khalid Sheikh Mohammed, avait passé des aveux complets quant à la planification et l’exécution des attentats. Il est à noter que ces aveux interviennent cinq ans après les faits et après trois ans de détention, et qu’ils ont été recueillis en la seule présence de militaires américains». On vous balance ça sur les ondes ou sur les blogs, puis on passe à la météo.

L’heure n’est plus à se demander qui est responsable des attentats du 9/11. Le peu d’entrain manifesté par les autorités US pour une enquête sérieuse (contrairement aux déclarations de GWB dans l’immédiat après 11 septembre), l’exploitation par ces mêmes autorités du thème du terrorisme, invisible et omniprésent, justifiant tout et n’importe quoi, l’absence, six ans après, d’un commencement de preuve permettant de tenir un procès décent contre un improbable « terroriste », montre à l’évidence que dans le puzzle machiavélique dont la silhouette chaque jour se précise à nos yeux, le A-Day, comme on le nommera désormais est une pièce trop essentielle pour ne pas avoir été ciselé de la même main de maitre… du monde!

Tant que ce postulat – qui ne demande qu’un regard sérieux sur les faits pour devenir un théorème – n’aura pas été reconnu, toute jérémiade droitdelhommiste sur la torture et autre violation fondamentale des valeurs de notre civilisation restera aussi vaine qu’un coup de sifflet face à l’ouragan.

 
Augustus | Conspirationniste en phase terminale
07H09 27/06/2008

un détail : dans le texte ci-dessus, les notes de bas de page ont été perdues. Les voici :

1 : Aujourd’hui et hier: « Flatterie, Avarice, Vilennie, Variété, Envie et Lâcheté: les six dames que j’ai nommées, sont par FAUVEL signifiées. Fauvel ici reigne en Terre, par différences et par guerre » (Gervais du Bus, Paris 1310)

2 : Nizan, bien sûr!

 
fermtag
15H45 27/06/2008

Ou « quand l’exception devient la règle ».

C’est pourquoi il faut toujours se méfier des lois à vocation exceptionnelles. D’un seul coup, l’exception apparaît un peu partout !

Le pire est si plus tard, perdu dans un flots législatif anodin, un mot anodin de l’article X, paragraphe 7 est modifié, supprimé ou ajouté… qui fait que l’exception devient exceptionnelle sans que personne ne s’en rende compte !

On est très fort pour ça, ces temps-ci.

 
FdT | En pleine décroissance
12H12 28/06/2008

Et alors? Cela fait des années que la cour suprême épingle régulièrement Bush et sa clique et à chaque fois cela fait la une des médias avec des titres pompeux du genre « Revers pour l’adminstration Bush ». Mais de quel revers parlons-nous? Cela a-t-il changé quoi que ce soit? Non! Pas plus que les gesticulations onusiennes n’ont pu les empêcher d’aller en Irak.
Ces gens sont au-dessus des lois.

 
Augustus | Conspirationniste en phase terminale
17H19 28/06/2008

Vrai, et c’est même pire que ça! Ils sont non seulement au-dessus des lois faites par les juristes et les législateurs, mais encore au-dessus des lois de la nature et de la société : ils semblent hors de l’emprise de la raison et de la réflexion, et tétanisent à ce point l’ensemble de ceux qui ont les clefs de la communication qu’ils ne peuvent même pas être couverts de l’opprobre qu’ils méritent, à défaut d’une condamnation pénale. Ils sont sur une autre planète, qui est à notre Terre ce que la télécommande est à un téléviseur. La métaphore n’est peut-être pas poétique, mais elle rend assez bien compte du rapport de force - ou plutôt de faiblesse - que nos valeurs entretiennent avec leur absence de scrupules.