TRIBUNE

Europe : l’Irlande est-elle ou pose-t-elle le problème ?

Soucieux d’éviter de nouveaux désaveux populaires après les "non" français et néerlandais de 2005, les chefs d’Etat et de gouvernement ont opté pour des ratifications par voie parlementaire du traité de Lisbonne, qui ne comporte pas de grandes différences de fond par rapport au traité établissant une constitution pour l’Europe. Cela n’a pas été possible en Irlande où la constitution exige l’organisation d’un referendum. Le peuple irlandais a rejeté le traité le 12 juin dernier. Dès le moment où les sondages sur les intentions de vote des Irlandais laissèrent présager une victoire du "non", une série de commentateurs politiques et médiatiques se mirent à conjuguer condescendance et indignation.

La condescendance fut du même ordre que celle qui s’était manifestée durant le débat français de 2005. Rappelons que la décision de soumettre une question aussi complexe à l’assentiment de l’ensemble du peuple avait alors été jugée peu raisonnable. Le citoyen ordinaire était en effet considéré comme incapable de se forger une opinion valable et comme perméable à la démagogie des adversaires de l’Europe.

L’indignation visait l’ingratitude des Irlandais, présentés comme de grands bénéficiaires de la manne européenne, ainsi que le fait de voir l’avenir de l’Europe dépendre du choix d’un peuple pesant moins d’un pour cent de sa population.

De telles approches appellent certaines remarques. D’abord, on peut s’interroger sur la pertinence d’une mise en cause de l’aptitude de l’ensemble des citoyens d’un Etat à se prononcer valablement sur un traité quand le premier ministre de cet Etat, qui prône le "oui" à ce traité, reconnaît ne pas l’avoir lu. Est-on sûr, en outre, qu’une majorité des députés et sénateurs français qui se sont réunis en congrès à Versailles le 4 février 2008 pour permettre la révision constitutionnelle préalable à l’adoption du traité avaient une connaissance approfondie de celui-ci  ? Peut-on garantir que tous les parlementaires qui avaient pris la peine de s’informer de manière rigoureuse sur le sujet ont pu émettre un vote en fonction de leur propre opinion  ? Quiconque connaît un peu le fonctionnement des groupes parlementaires émettra de sérieux doutes à ce sujet.

D’autre part, mettre l’accent, à l’occasion de cette consultation, sur les avantages tirés par l’Irlande de son adhésion à l’Union européenne représente une confusion qui n’est pas sans danger. Les Irlandais peuvent légitimement rejeter un texte qui les engagera au même titre que les autres peuples européens.

Enfin, s’il est exact que le poids démographique irlandais est faible dans l’Union européenne, la position défendue par certains Irlandais, selon laquelle ils se sont aussi exprimés au nom des autres citoyens européens, lesquels ont été privés de cette opportunité, incite à la réflexion…

Le referendum irlandais, s’il pose effectivement un problème à la ratification du traité de Lisbonne, remet avant tout de façon insistante à l’ordre du jour des points aussi graves que l’orientation prise par la construction européenne et l’écart croissant entre les peuples et ceux qui ont mission de les représenter.


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Par Alain Lipietz
17H29    21/06/2008

Il ya beaucoup de vrai dans ce que dit JP Nassau.
Quelques remarques cependant.

1. Il ne faut pas confondre l’objet de la ratification et la forme de celle-ci. Nous savons depuis le début que le TCE, ou le traité de Lisbonne qui reprend 90% du TCE, aurait du mal à passer dans les pays souverainistes. Le TCE est passé à 55% des électeurs appelés à voter par referendum (et TCE+Lisbonne reste majoritaire dans les referendum, tant il y avait peu d’écart de voix en Irlande face à l’avance du Oui en Espagne et au Luxembourg). Mais Lisbonne risque d’être coulé par un vote parlementaire négatif en Tchéquie.

2. 40% des Irlandais ont voté Non parce qu’ils « ne comprenaient pas le traité». (Sondage SDU Eurobaromète, cf mon blog http://lipietz.net/spip.php?breve307.) Faut –il les classer parmi les gens que vous classez « peu raisonnables » (ceux qui font voter des gens qui ne comprennent pas) ou parmi les « condescendants » (ceux qui ne veulent pas faire voter ceux qu ne comprennent pas )? Je suis pour des référendums et j’admets qu’un traité soit compliqué. Je suis sûr que le Protocole de Kyoto ou même le code de la route seraient repoussés par référendum dans au moins un pays de l’UE. Ne faut-il pas réfléchir à « Quelle question peut être posée par référendum,et comment, de telle façon que les votants puissent s’approprier l’enjeu ? »

3. Il est parfaitement clair que le Premier ministre, Brian Cowen, souverainiste du Fianna Fail, éait pour le Non (mais avait dû composer avec les Verts Ouiouistes sans lequel il n’a pas de majorité), ainsi que l’ultra-libéral Commissaire McCreevy (successeur de Bolkestein). Leur rôle officiel leur interdisant de le dire tout haut, ils ont su donner le coup de pouce aux nonnistes en déclarant tous deux qu’ils n’avaient pas lu le traité.

4. L’ingratitude des Irlandais n’est évidemment pas un argument légitime : l’ingratitude est la vertu la mieux partagée des électeurs. Le problème c’est l’aspect « prend l’oseille et tire toi ». Au moment où les transferts de fonds européens gigantesques ont fait de l’Irlande un des pays les plus prospères d’Europe en la dispensant de financer ses investissements par une taxation des profits , l’Irlande noniste dit « Stop ! on ne bouge plus ! pas d’harmonisation sur l’impôt des sociétés » ! Or, pour refaire en Roumanie, Lituanie etc ce qu’on fait pour l’Irlande, il va bien falloir que l’Iralnde cesse de se comporer en assistée et accepte une certaine harmonisation de la fiscalité des profits.

5. Je ne me prononcerai pas sur les connaissance de mes honorables collègues nationaux en matière de droit européen . Mes cheveux se sont dressés sur la tête en lisant les contrevérités de certains députés ou sénateurs nonistes. J’ai eu des doutes sur la logique mentale de cerains d’entre eux et sur la façon dont ils interdisait un referendum sur Lisbonne tout en prétendant le défendre (http://lipietz.net/spip.php?article2160). En revanche, le député de ma circonscription, JY Le Bouillonec, avec qui j’ai fait un débat public, connaissait le sujet sur le bout des doigts. Mais que suggérez-vouspar votre remarque ? Que seul les députés européens devraient voter les modifications de traités européens, puisque, ces textes rasoirs étant en quelque sorte leur contrat de travail, ils sont probablement les seuls à les lire ?

6. Que certains nonnistes Irlandais aient eu l’arrogance de prétendre voter en votre nom vous incite à la réflexion. Moi à la révolte. Mon vote est à moi, sauf quand je vote au Parlement où j’essaie de voter comme la majorité de ceux qui m’ont élu. Je n’ai rien à voir, viscéralement, avec celles et ceux qui ont voté Non parce que le Oui risquait d’offrir le droit à l’avortement aux Irlandaises, ou d’obliger les patrons irlandais à payer des impôts sur leurs profits (cf mon blog http://lipietz.net/spip.php?breve306). Je combats leurs idées, en France comme en Irlande.