(De Kaboul) Il a planté sa tente sur le bas-coté de la route, dans les gravats et la poussière, juste en face du bâtiment du Parlement. A l'intérieur, une table ronde en plastique derrière laquelle le député reçoit, un drapeau afghan poussiéreux sur lequel a été cousue la Fatiha (première sourate du Coran) et une quinzaine de chaises pour accueillir les visiteurs, qui sont nombreux.

Traditionnellement, ici, c'est sous la tente que l'on discute et que sont prises les grandes décisions , explique Ramazan Bachardost, 46 ans, dans un français impeccable. Dans le monde politique afghan, l'homme détonne : revenu de France où il passé vingt deux ans (jusqu'en 2002), d'abord pour étudier le droit et la science politique (aux universités de Dijon, Grenoble et Toulouse) puis comme chargé de cours en tant que remplaçant à la Sorbonne, à son retour il a été nommé ministre du Plan, puis s'est fait élire député fin 2005.
A propos de la récente Conférence des donateurs à Paris, l'homme ne décolère pas :
Cette Conférence n'aura bien sûr aucune conséquence sur la vie quotidienne des Afghans, qui savent que l'argent de la commuauté internationale disparait immédiatement dans la poche des politiques. En six ans de présence étrangère, rien n'a changé, sinon pour le pire. Pourquoi ? A cause de la corruption généralisée, de l'absence totale du sens des responsabilités des hauts fonctionnaires, de leur inconscience, et j'irais même plus loin : on assiste aujourd'hui à la perte de confiance de la communauté internationale vis-à-vis de l'Afghanistan.
Le president Karzaï a commis récemment deux erreurs au moins : en se vantant qu'Ahmadinedjad, le président iranien, était son ami personnel, et lorsqu'il a rejeté la candidature du Britannique Lord Paddy Ashdown comme représentant spécial des Nations unies en Afghanistan.
Ashdown, qui s'était rendu célèbre en Bosnie pour avoir mis au point un plan anticorruption au sommet de l'Etat, prévoyait de tenter la même chose en Afghanistan.
Un rapport hostile à beaucoup d'ONG internationales
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Bachardost est tout de blanc vétu, n'a aucune protection personnelle ni garde du corps et se présente comme Afghan » , refusant de mettre l'accent sur le groupe ethnique auquel il appartient, la minorite hazara de confession chiite. Il dénonce :
Il faut cesser de se présenter et d'agir selon les intérêts de telle ou telle communauté, il faut dépasser tout cela et c'est justement ce que Karzaï est incapable de faire. Le président actuel ne connait pas le système démocratique moderne, ses valeurs sont islamistes et dominées par des loyautés tribales, à l'instar de la plus grande majorité des acteurs sur la scène politique afghane.
Quand j'étais ministre, j'ai vu de mes propres yeux des diplomates iraniens remettre au chef de l'Etat des valises remplies de dollars. J'avais beau lui dire qu'il n'était pas le chef d'une mafia mais bien un président élu devant rendre des comptes à la Nation, cela n'avait aucun impact. Karzaï gouverne comme un chef de tribu et cet argent a sans doute été employé à acheter des gens et leur loyauté !
Mais la plus grande déception de Bachardost, ce qui l'a mené à présenter sa démission après dix mois de travail (de mai à decembre 2004) en tant que ministre du Plan, c'est son rapport sur le dysfonctionnement des ONG étrangères, tellement dérangeant que le président Karzaï a préféré le laisser lettre morte :
J'avais nommé à la tête de cette commission d'enquête sur les ONG une femme très compétente. Après six mois de travail, elle m'a rendu sa copie selon laquelle il fallait annuler la licence de fonctionnement de 1935 organisations non gouvernementales internationales en Afghanistan. Parmi elles, de grandes organisations françaises telles Médecins sans frontières, Médecins du Monde et Action contre la faim.
Nous conservions cependant 420 organisations dont nous avions jugé le travail productif et répondant à des normes éthiques, sans gabegie financière. Le lendemain de l'annonce de l'existence de ce rapport, le porte-parole de Karzaï a organisé une conférence de presse déclarant que les conclusions du document étaient une décision personnelle de ma part ! Alors que j'étais ministre en exercice ! il ne me restait plus qu'à démissionner, ce que j'ai fait.
Candidat à la prochaine présidentielle
Plus tard, Karzaï fait de nouveau appel à Bachardost pour prendre la tête d'une Commission indépendante contre la corruption, mise en place sous pression internationale. L'ex-étudiant juriste, dont le père possède une petite échoppe de pièces détachées de voitures et la mère ne travaille pas, qui a fait le choix de rester célibataire afin de mieux se consacrer à la politique dans son pays, aurait accepté si le président Karzaï lui avait garanti de respecter deux conditions, essentielles à ses yeux : débuter la lutte contre la corruption dans le cabinet même du Président et suspendre immédiatement le travail de certains hauts-fonctionnaires, à commencer par les ministres soupçonnés de corruption et qui font déja l'objet de dossiers chez le procureur général.
Mais vous voulez détruire l'Etat afghan , lui aurait immédiatement rétorqué Karzaï, choqué, qui a fini par nommer quelqu'un d'autre, assurément moins dérangeant. Puis, pour l'éloigner de Kaboul, on a proposé à Bachardost des postes de gouverneur de province et des postes d'ambassadeur.
Il a tout refusé, n'ayant plus qu'une idée en tête : le prochain scrutin présidentiel, normalement prévu pour l'automne 2009 et pour lequel il a déjà officiellement annoncé sa candidature. Depuis, les médias afghans font pratiquement la queue pour être reçus sous la tente, et j'en verrai quatre différents, dont la télévision privée Tolo TV, pendant les trois heures passées avec Bachardost.
Je ne crois pas qu'on pourra s'en prendre à moi
Pour illustrer la complexité du jeu politique afghan, voici les explications du candidat concernant le retour » des talibans :
Les talibans ici n'ont jamais déclaré la guerre contre les 'impies' (les Américains et la communauté internationale occidentale) mais se battent contre les moudjahiddines revenus au pouvoir après 2001 sous le parapluie des Américains notamment. Je sais que c'est difficile à comprendre pour un public occidental, mais, selon la logique talibane, ces gens continuent à se battre comme avant leur propre arrivée au pouvoir en 1996 et cela n'étonne en rien le peuple afghan qui subit les pressions des deux côtés tout en essayant de survivre dans la grande pauvreté ! Quand j'arriverai au pouvoir, ma première décision sera de chasser tous ces moudjahiddines des hautes sphères de l'Etat et je pense que cela sera suffisant pour calmer les talibans qui n'auront alors plus aucune raison de prendre les armes…
Parmi la population afghane, la popularité de Bachardost est grandissante et il compte bien sur la solidarité des médias afghans, pour, notamment, assurer sa campagne électorale. Car, et l'ex-ministre le sait bien, son point faible reste sa capacité de financement. Et sa sécurité ?
Je ne crois pas qu'on pourra s'en prendre à moi, en tout cas je n'ai pas l'intention de me protéger derrière des barbelés et du béton, ou une voiture blindée. Pour le moment, je continue à vivre dans une petite chambre dans l'humble maison de mes parents et à être invité pour déjeuner ou diner par des amis. Et c'est comme ça que je compte faire campagne, en misant sur la solidarité. »














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Je ne sais que penser de ce M. Bachardost. Je veux bien croire à son intégrité personnelle et à son courage, d’une part, et à la corruption d’Hamid Karzaï, d’autre part, mais d’ici à endosser sa condamnation (non explicitée) des « dysfonctionnements » de MSF, MDM et ACF — dont la réputation de probité est grande en d’autres lieux —, ou encore accepter comme argent comptant la notion selon laquelle les talibans en veulent aux seuls moudjahiddines revenus au pouvoir après 2001, non aux Américains qui les bombardent chaque jour (!), il y a un pas qu’il me semble impossible de franchir. Pourquoi faudrait-il croire à un simple retour au statu quo ante, lorsque les différents camps de moudjahiddines s’entre-déchiraient pour arriver au pouvoir, après que les troupes de la coalition dirigée par les USA se seraient retirées?
Qu’est-ce qui vous paraît être la vérité?
Ramazan Bachardost semble être un successeur de Massoud et vouloir faire un peu le ménage dans son pays.
Se rend il compte qu’en agissant ainsi il va affronter en fait tous les états du monde qui n’existent que grâce à la corruption?
Son combat est admirable et il devrait faire appel aux quelques rares chefs d’états qui agissent dans son sens, cette lutte ne peut pas aboutir en étant seul.
L »Afghanistan n’est pas un pays. C »est l’espace non-conquis qui a été gardé comme zone tampon entre l’Empire Russe et l’Empire anglais. Six tribus,ethnies, nations, bandes principales s’y chamaillent depuis toujors et ils continueront jusqu’au dernier survivant. On y fait la guerre sans AUCUN objectif défini. On y va en patrouille sans autre raison que de servir de cibles. Il faudrait sortir de là…
http://nouvellesociete.org/5166.html
Pierre JC Allard
s’il est vraiment sincère, il n’en a plus pour longtemps!
comme Massoud en son temps!
Décidément, les articles de Nivat sont toujours passionnants, ne serait-ce que parce qu’elle regarde où les autres (pour ce que j’en sais) ne regardent pas.
Des propos de Bachardost, je retiens une remarque a priori marginale, mais qui me semble au contraire centrale : « Je sais que c’est difficile à comprendre pour un public occidental, dit-il à propos de la place des talibans dans le jeu politique afghan.
C’est tout le problème en fait : on a trop tendance à vouloir faire entrer la pratique afghane dans le cadre occidental. Ce faisant, il est bien possible que nous soyons condamnés à ne rien y comprendre.
Raison de plus pour remercier Nivat du travail qu’elle nous fait partager et de l’effort qu’elle fait pour échapper à nos stéréotypes.