Les Irlandais votant contre le traité de Lisbonne, reculant encore une fois la perspective d'une Europe plus sociale, plus juste, plus harmonieuse, plus prospère et plus démocratique : à qui la faute ? Et qui profite de la victoire du non ?
La faute à Sarkozy ?
La victoire du non irlandais n'est pourtant pas la défaite de Sarkozy, comme l'affirme la très opportuniste Ségolène Royal, lorsqu'elle argue que le président français récolte l'agacement qu'il provoque dans les capitales européennes. D'une part car les capitales européennes savent pertinemment que Lisbonne est d'abord et avant tout un travail allemand plutôt que français. Et puis, le traité de Lisbonne ayant été aussi soutenu par Royal, ne serait-ce pas plutôt une défaite collective ? Le non ne veut pas dire que Nicolas Sarkozy n'agace pas. Il agace clairement, en particulier sur l'Union de la Méditerranée ou lorsque son gouvernement propose l'harmonisation fiscale au sein de l'UE. Toujours est-il que le non irlandais aura des conséquences majeures sur la présidence française du Conseil. Par exemple, sur la relance de l'Europe de la Défense, il est probable que cette ambition de Paris soit mise en attente jusqu'à ce que les Irlandais ratifient le traité. En effet, vu les tensions que procure ce sujet chez les anti-Lisbonne irlandais, il est attendu que la France re-hiérarchise ses préférences pour la présidence. En attendant, l'Europe continuera à être défendue exclusivement par l'Otan. Est-ce vraiment la défaite de Sarkozy ? La faute au gouvernement irlandais ?
Naturellement, le gouvernement irlandais a une part de responsabilité majeure dans cette défaite. Tout d'abord, on peut noter que la campagne en faveur de Lisbonne a commencé effroyablement tard, alors que les nonistes ont affuté leurs lames dès l'automne dernier. De plus, ce gouvernement, dominé par le Fianna Fail, était usé par douze années au pouvoir et affaibli par des scandales (santé, corruption) ainsi que par la démission de son Premier ministre Bertie Ahern. Réitérant les erreurs de Nice I, le gouvernement irlandais a été incapable de projeter les bénéfices, pourtant évidents, de Lisbonne. En conséquence, le gouvernement s'est replié sur une position défensive, assommé par les coups de butoir des anti-Lisbonne. Ce gouvernement a aussi préféré utiliser la facilité de discréditer l'adversaire plutôt que de faire une vraie campagne d'argumentation et de contre-argumentation. Bref, il est tombé à pieds joints dans le piège à éléphant tendu par les nonistes.
Est-ce pour autant une victoire de gauche ?
Dans un pays qui ne connait pas de vraie division entre partis de gauche et de droite, affirmer, comme le fait le très prévisible Jean-Luc Mélenchon, que « le non irlandais est une victoire de la gauche » est une vaste blague. A moins de considérer l'interdiction de l'avortement et la défense du dumping fiscal comme des valeurs de gauche.
Demander, comme l'ont fait d'autres dirigeants socialistes, une Europe plus sociale, très bien, je vote pour. Mais, le traité de Lisbonne offrait justement la possibilité d'un monde meilleur via l'augmentation des pouvoirs du Parlement européen. Un traité, c'est d'abord et avant tout un outil. Un outil qui répartit les compétences entre les différentes institutions. Un outil qui ne peut faire de jure une Europe plus sociale. C'est aux politiques de faire une Europe plus sociale, s'ils sont une majorité à le penser, au Parlement européen. Plutôt que de tirer à vue, il serait peut-être plus opportun au Parti socialiste de préparer activement les élections européennes de l'année prochaine : quel programme et quels candidats ? La victoire des poupées russes
La victoire du non irlandais, c'est finalement la victoire d'une forme de rhétorique qui semble monopoliser les discussions sur internet. On pourrait la comparer aux poupées russes car un argument noniste fait toujours place à un autre argument noniste, sur un autre sujet, dès qu'il est taclé. En anglais, on appelle cela une whataboutery », lorsque chaque participant d'un fil de discussion se met à balancer des what about ? pour changer de sujet.
Il faut, par exemple, aller voir les discussions sur les forums internet irlandais. La dynamique y est épuisante pour le défenseur de la construction européenne. Par exemple, un anti-Lisbonne va faire mousser une déclaration de la très gauchiste Christine Lagarde qui prônait, il y a peu, l'harmonisation fiscale au sein de l'Union européenne. Si l'on pointe que c'est le souhait de la France depuis Maastricht, tout gouvernement confondu, et que la France est ultra-isolée sur un sujet qui requiert l'unanimité des Etats membres, que c'est donc mission impossible pour Christine, on est renvoyé direct à un autre sujet : sur l'Otan (qui tue des enfants en Irak) ou sur l'immigration (qui crée des policiers noirs).
Force est de constater que cette rhétorique bat les partisans de la construction européenne à plate couture en les épuisant et en les forçant à une position défensive. On se demande par ailleurs comment les nonistes trouvent le temps de squatter ainsi les forums internet. Tant que les partisans d'un monde meilleur n'auront pas trouvé une parade à cette rhétorique, ils ne pourront pas gagner la bataille des cœurs et des esprits.














En notant les commentaires pour leur pertinence, vous en facilitez la lecture. Les moins bien notés se replient d'eux-même mais peuvent s'ouvrir d'un clic. Pour pouvoir commenter et noter, merci de vous inscrire. Les commentaires sont fermés après sept jours. Pour en savoir plus, lire la charte des commentaires.
On commence à s’habituer à votre rhétorique, Thomas Lefèvre.
Pourtant lire que le non Irlandais « recule encore une fois la perspective d’une Europe plus sociale, plus juste, plus harmonieuse, plus prospère et plus démocratique » donne au mieux envie de rire, sinon envie de vous secouer pour vous rappeler à la réalité.
Si une Europe qui vient de prendre une directive autorisant les 60h de travail hebdo vous paraît sociale, juste et harmonieuse, c’est que vous devez à titre personnel avoir la garantie de ne jamais avoir à travailler autant. Peut-être n’avez vous pas d’obligations? Pas de famille? Pas d’amis? Sans doute êtes nanti, exempt de problèmes de logement et de transport.
Enfin si une Europe qui passe outre les référendums dans le but d’imposer une idée unique vous paraît plus démocratique, c’est que vous devez avoir une conception de la démocratie légèrement décalée.
Le régime dans lequel quelqu’un décide pour tout le monde en faisant semblant de demander l’avis des gens aux urnes, est dit « bananier ».
Si votre doctorat vous laisse un peu de temps en plus de celui que vous prenez pour rédiger vos chroniques, je ne saurais que chaleureusement vous convier à découvrir un peu de l’histoire contemporaine de l’Afrique, ne serait ce que le cas de Robert Mugabe au Zimbabwe, en ce moment même.
M. CRESEVEUR,
Votre argumentation est soignée mais vos deux arguments ne sont pas en béton.
1) Cette histoire des 60 et 65 heures de travail est une rumeur mensongère ; elle a été utilisée sciemment pour faire planer une menace sur nos conditions de travail. C’est une rumeur vicieuse car elle joue sur le fait que la compréhension du droit européen (comme tout droit publique) n’est pas une chose simple.
Si vous tenez à ne pas employer d’arguments fallacieux, lisez l’analyse bien claire qu’en fait un avocat :
http://www.maitre-eolas.fr/2008/06/12/988-l-europe-a-t-elle-impose-la-se…
Ceci dit, comment peut-on seulement imaginer que l’on puisse passer de 35 heures à 60 ou 65 ! C’est dingue.
2) Les Irlandais ont dit Non. C’est à l’Irlande d’apprécier ce que l’Irlande doit faire.
Elle pourrait se retirer de l’Union.
Et les 26 pays qui sont d’accord pour faire quelque chose ensemble, pourquoi les en empêcher ?
3) Votre comparaison bananière ne fonctionne pas me semble-t-il. En effet, les États membres ont adhéré librement et ne se sont pas engagés à la légère. Autant que je sache, aucun référendum, aucune session parlementaire n’ont voté le désengagement de l’Union. Ce qui veut dire que le bateau doit continuer à avancer.
Dès le départ, les institutions européennes ont fonctionné avec une double motorisation. Une partie démocratique (directe) avec le parlement européen dont les députés sont élus directement par les citoyens européens. Et une partie étatique, vu que ces États membres ont choisi de rester souverains et de lâcher leurs compétences nationales qu’au compte-gouttes. Cette double motorisation est un truc inédit … L’idée de renforcer le pôle démocratique en accroissant les pouvoirs et les compétences du parlement est une bonne chose. Mais cela ne se produira pas si on reste sur les traités précédents Nice et Maastritch.
Courageux thomas, je me demande comment vous faites, puisque ces temps-ci, toute conversation ayant pour sujet l’Europe tourne au pugilat. Il semble qu’elle concentre sur elle les foudres de tous les insatisfaits qui squattent le Net. Le bouc émissaire idéal, d’autant plus pratique, qu’il évite d’avoir à se regarder le nombril…
En résumé, tu dis donc que ce traité était un outil, institutionnel, loin d’être génial (heureusement), facilitant les prises de décisions, les rendant plus démocratiques, associant davantage le Parlement et amenant à davantage de majorité et donc de consensus au Conseil, et à davantage de responsabilité puisque certaines contraintes augmentaient en matière de mutualisation. Une fois l’outil en place, resterait aux élus à assumer leurs responsabilités et à faire de la politique, l’idée étant de leur en donner des moyens, les plus transparents et efficaces possibles. A ce titre Lisbonne était mieux que Nice. Tout le monde le reconnait, à droite comme à gauche.Tant pis, ce sera Nice.
Mais le problème n’est pas là. Tes « nonistes », appelle les comme tu veux, de droite comme de gauche, ceux qui sortent les drapeaux, rouges ou tricolores, à longueur de blogs, se fichent bien de cela. Ce qu’ils veulent c’est que le projet européen se casse la gueule. Pas plus compliqué que cela.
Ils ne sont pas pour « une autre Europe », qui-ne-dénie-pas-la-démocratie-et-n’est-pas-vendue-au-grand-capital, et même qu’ils peuvent nous expliquent comment paske même que le soir, en rentrant du boulot, on bricole en amateur des projets d’une constitution qui-ne-dénie-pas-la-démocratie-et-n’est-pas-vendue-au-grand-capital.
Poudre aux yeux, bonne pour Pif gadget.
Ils sont tout simplement contre. Z’en veulent pas de l’Europe. Point barre. Il suffit de le dire, clairement, ça simplifiera le débat.
Bon, ben ça commence à être sérieusement mort - et à long terme - pour l’Europe politique là… Et c’est désolant. On pourrait espérer un mouvement alter-Lisbonne, mais ce n’est plus crédible, 4 ans après le non français.
Je ne crois plus qu’il suffise d’un mouvement cantonné à un seul pays si on veut vraiment « changer les choses ». L’Europe pourrait être l’échelle d’action pour ceux qui veulent le faire, elle pourrait être une parade à l’affaiblissement progressif des états provoqué par la mondialisation et l’ultra-libéralisme, qui met en « concurrence » leurs systèmes sociaux… On pourrait imaginer des services publics européens, des minimums sociaux sans risque de dumping social, des « Grenelles de l’environnement » à grande échelle, un poids sur les règles de la mondialisation, des exigences sociales et environnementales communes sur les produits importés, à vous d’imaginer…
Mais comment, sans interconnexion des opinions publiques, et surtout sans parlement et gouvernement européens puissants ? On aurait pu tenir le raisonnement suivant : ok ce traité est rédigé par des ordures de droite ultralibérales, mais l’augmentation des possibilités d’actions démocratiques valent quand même le coup de voter pour. Non ?
Je sais que ce qui va suivre va déplaire à plus d’un, mais (alors?) je me lance: Parmi vous (ouiistes et nonistes confondus, pour une fois), combien ont lu le TCE? Combien l’ont lu intégralement, hein? Perso, je l’ai lu. Et mon anarcho-syndicaliste, universaliste, catalan de grand-père aussi. Et par universalisme, il a voté oui au référendum espagnol (heureusement, il est mort avant le français, sinon il vous aurait honnis).
Dans la famille, pourtant politisés, personne d’autre n’a eu le temps/l’envie de le lire. Ils ont eu confiance en mon jugement et, désolée, ils pensent aussi que l’Europe est à la fois une belle construction intellectuelle, le seul moyen de s’en sortir dans la mondialisation et de protéger la démocratie (voire de la développer dans le monde).
Oh, bien sûr, le TCE ne me semblait pas parfait! Mais c’était un compromis. Un compromis. A 25. Pour prendre une image, c’était un contrat de mariage (ou plutôt de vie commune: qui fait la vaisselle, qui sort les poubelles,…) à 25. Y a-t’il quelqu’un ici qui ne fait pas de compromis dans son couple? Imaginez si vous aviez 24 conjoints! Et dans cette coloc à 25, imaginez que chaque cellule du corps de chaque colocataire ait une vision de la vie commune différente!! L’Europe, c’était ça.
Moi, ce qui me fait rire chez les nonistes, c’est l’incohérence vis-à-vis du résultat des urnes. L’incohérence est en 3 épisodes:
1. « En 2005, le peuple français (et les hollandais) ont voté non. » Ok, dont acte, j’ai voté oui mais par respect de la démocratie, je m’incline (même si je garde ma liberté d’expression). Puis-je quand même faire remarquer que le Non de Villiers n’a pas grand-chose à voir avec le Non de Besancenot? Ou que les nonistes oublient un peu vite (comme pour l’Irlande aujourd’hui) que ce Non sanctionnait aussi (et surtout?) le gouvernement Chirac-Raffarin qui n’avait pas écouté les urnes de 2002 (l’immense majorité de la gauche ayant voté Chirac pour éviter Le Pen) et 2004 (la quasi-totalité des régions passant à gauche par ras-le-bol du Gringo, du Chi et de leur politique)? Mais passons.
2. En 2007, Sarko avait mis dans son programme le mini-traité par voie parlementaire. Que la majorité des électeurs n’aient pas pris garde à ce point ou s’en soient fichus n’y change rien: z’avaient qu’à lire! Si la démocratie c’est avoir le droit de choisir, c’est aussi avoir le devoir de se renseigner.
3. Sarko est élu président. Ok, re-dont acte, j’ai voté Ségo mais par respect de la démocratie, je m’incline à nouveau (et je ne lâche pas ma liberté d’expression, loin de là). Nico suit son programme. Et pour une fois qu’un politique tient ses promesses, les nonistes crient au déni de démocratie! Ben, faudrait savoir! Ici aussi, les urnes ont parlé! Pourquoi le peuple serait-il plus intelligent quand il vote Non au référendum du TCE que quand il élit NS président?
C’est d’ailleurs un des problèmes des référendums en général: 1. La démocratie directe était possible dans l’Athènes de Périclès, mais dans la France actuelle, il faut se contenter de démocratie représentative. Parce que (attention, ce qui suit est très politiquement incorrect!) « le peuple » n’est pas particulièrement intelligent et je dirais même qu’une certaine/large part est franchement c*n. Je ne dis pas que voter Non au référendum ou élire Sarko signifie qu’on est mentalement déficient, mais il faut arrêter de penser que la voix du peuple est la voix de l’intelligence. C’est comme croire que « la vérité sort de la bouche des enfants » signifie qu’il faut écouter les moins 10 ans pour comprendre le monde. Ca veut juste dire que les mômes ne savent pas utiliser le mensonge pour ne pas blesser. Le peuple, c’est pareil: il répond sans trop savoir (preuve en est, l’élection de Sarko…), souvent parce qu’il a autre chose à faire dans sa vie, parfois parce qu’il est un peu c*n. C’est pour ça que la démocratie représentative permet d’élire des gens plus intelligents/compétents que la moyenne (dans le meilleur des cas) ou qui n’auront comme occupation qu’à gérer la vie en société.
2. on répond rarement seulement à la question posée (par exemple, le référendum pour le quinqennat me semblait tellement ridicule que j’ai mis un bulletin « défendons les langues régionales » dans l’urne), d’où une partie du Non de 2005.
Enfin, comme le dit Thomas Lefèbvre « C’est aux politiques de faire une Europe plus sociale, s’ils sont une majorité à le penser, au Parlement européen. »: une constitution ou un traité l’établissant, n’est pas une politique/économie. C’est un cadre, juste un cadre! La même constitution a vu De Gaulle, Sarko ou Mitterrand (je prends exprès des exemples assez resserés dans le temps). Ailleurs, Clinton ou Bush (père et fils). Il ne faut pas mélanger le message, la politique appliquée, et le messager, la constitution. Vous voulez une Europe sociale? Très bien! Alors convainquez-en vos voisins et votez en conséquence! Mais ne dites pas que c’est la faute au TCE.