tribune 12/06/2008 à 17h12

Banlieues : Mai 68-Novembre 2005, l'impossible filiation

Ressources urbaines | Agence de presse des quartiers

L'intense période de commémoration de mai 68 est définitivement close. Une question demeure : cette commémoration de 68 en 2008 a été dopée par les déclarations de Nicolas Sarkozy sur la fameuse « liquidation de l'héritage » ; comme si ces déclarations étaient le seul lien politique que l'on puisse faire entre les deux périodes. Or, nous voyons un autre lien, qui est totalement passé sous silence : les émeutes de 2005.

1968, 2005, soit les deux derniers épisodes d'émeutes à avoir poussé la France au bord du gouffre, après tant d'autres et dans une longue tradition insurrectionnelle. Pour sortir de la commémoration purement rétrospective et plus ou moins nostalgique de 1968, n'y a-t-il donc vraiment aucun parallèle à faire avec ces émeutes de 2005, pour enfin entrer de plain-pied dans le politique et le prospectif ? Les passerelles avec le présent se sont égarées en se focalisant sur Sarkozy

Depuis avril, Mai 68 se répand dans les médias et suscite controverses, éclairages, témoignages, louanges et même des procès quelque peu anachroniques. Militants politiques, intellectuels, cinéastes, historiens, acteurs des événements, ont massivement été convoqués pour redonner vie à ces journées de révolte désormais inscrites dans la mémoire collective, sinon dans le marbre blanc de l'histoire de la Ve République.

Aussi, Georges Séguy, Romain Goupil, les Glucksmann (père et fils), Edouard Balladur et tant d'autres, ont à nouveau, chacun à sa manière, mené une pédagogie de cette histoire massivement relayée par des médias déployant avec finesse, et certainement intérêt commercial, tout leur arsenal éditorial pour être au rendez-vous de l'événement : documentaires, tribunes, archives sonores, docu-fictions, suppléments, expositions, tchats…

Que reste-t-il de cet effort éditorial propice à l'édification d'une mémoire collective ? La sensation que les passerelles avec le présent se sont quelques peu égarées en se focalisant sur Nicolas Sarkozy, naguère candidat pourfendeur de l'héritage soixante-huitard, et aujourd'hui Président à la décontraction plus proche des communautés cool des années 1970 que de la geste gaulliste ; l'amère constatation que le visage ouvrier de Mai 68 est peu en vogue dans un pays peinant à retrouver les élans des grèves de 1995 ; et enfin -effet Besancenot oblige- l'impression que le phénomène fut circonscrit à une poignée d'individus, meneurs brillants et radicalisés, augurant les bêtes médiatiques d'aujourd'hui se jouant autant des mots que des images.

Aucun parallèle ne fut osé entre Mai 68 et les émeutes de novembre 2005

Et pourtant l'histoire immédiate attendait, encore une fois, que les médias franchissent le boulevard périphérique pour mettre cette commémoration en perspective avec les révoltes qui marquèrent l'automne 2005 suite à la mort de Zied et Bouna. Dans le village planétaire aux médias mondialisés, tous se souviennent de ces événements, hormis peut-être les rédactions de France qui n'osèrent faire le lien avec un Mai 68 dont le sens, à défaut d'oxygène, se préserve avec de la naphtaline.

A croire que l'on refuse encore, par éloignement géographique, méconnaissance, désintérêt ou distance sociale, à considérer l'automne 2005 comme un fait majeur pour la compréhension de la France de ce début de millénaire. S'il a fallu peu de temps à Mai 68 pour trouver sa place dans le cours de l'histoire, l'automne 2005 peinera certainement à s'affranchir des classements plus triviaux où l'on semble vouloir le cantonner.

Il est vrai que l'implosion spectaculaire des quartiers populaires sur l'ensemble du territoire n'a pas eu ses tribuns haranguant les foules, ni ses occupations d'université ni ses concours d'affiches, et encore moins cette libération salvatrice de la parole d'une génération muselée. Rien que la flamme des incendies et la colère désespérée de jeunes mis à l'écart de la société française.

Un rendez-vous raté ; d'autant plus raté que les braises ne sont pas éteintes et que beaucoup, cassandres malgré eux, alertent sur une situation plus que jamais dégradée. Quelques-uns, de manière périphérique, s'hasardèrent à la comparaison pour immédiatement signifier que ce n'était évidemment pas pareil ; que Mai 68 avait une portée plus politique contrairement à ces nuits d'émeutes anarchiques et indéchiffrables…

C'est faire peu de cas, du décret d'état d'urgence, du couvre-feu, des analyses de sociologues comme Gérard Mauger, des initiatives d'AC le Feu, de la mobilisation d'artistes tels Joey Starr ou Jamel Debbouze, d'interventions telles celles de Lilian Thuram (héritier des poings levés de Mexico 1968), des propos d'un Stéphane Pocrain, de la naissance du Bondy Blog, du documentaire coup de poing de Ladj Ly « 365 jours à Clichy Montfermeil », du Clichy sans clichés…

La banlieue reste un désert propice uniquement à l'information spectaculaire

Politique, militantisme, culture, intellectuels et artistes, se sont également, à l'instar de Mai 68, mêlés pour que de l'automne 2005 ne reste pas que l'écume d'un fait divers tragique. Malgré ces similitudes, aucun parallèle ne fut osé. La banlieue reste encore pour beaucoup de rédactions ce désert aride propice uniquement à l'information spectaculaire.

Définitivement, mai 2008 n'aura pas été l'occasion de réunir Daniel Cohn-Bendit et le volubile Mohamed Mechmache pour un entretien visant à comprendre les spécificités des deux mouvements, leurs similitudes et peut-être leur appartenance à une tradition bien française de la contestation. Jean-Claude Tchikaya ou Fadéla Amara n'auront pas été invités sur un plateau télévisé pour débattre avec Alain Madelin ou Alain Krivine quant à la portée politique de ces révoltes. Aucune télévision, aucun cinéma, n'aura osé une programmation rassemblant « Camarades », « Mourir à trente ans », « La Haine » ou « Wesh wesh ». Aucun journal n'aura édité de supplément sur Mai 68 vu de la banlieue…

La frontière est bien gardée et les médias ne tenteront aucune incursion là où les étudiants de 1968 essayèrent désespérément de jeter des ponts entre les universités occupés, les usines, les bidonvilles des immigrés, les luttes ouvrières.

Ce rendez-vous manqué avec les médias et cette filiation interdite avec mai 1968, ne sont pas sans interroger la considération que l'opinion accorde aux révoltes de l'automne 2005. La relégation, sinon la disqualification, de cet événement et de sa signification, présage un refoulé collectif propice à tous les retours de flamme.

Farid Mebarki et Erwan Ruty

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  • Monique 91
    • Posté à 09h42 le 13/06/2008

    Vous venez de le dire le point commun, c'est LA REVOLTE

    Et la révolte des cités est d'autant plus désespérée qu'ils n'ont pas de porte-parole ou plutôt, on ne leur a pas donné la parole : car les médias auraient pu davantage interroger, les habitants de ces cités et tous les représentants des associations qui travaillent sur le terrain .. c'était tellemnt plus facile de les désigner comme des « voyous » des « délinquants »
    Et depuis, « silence radio » sur les banlieues, sur Villiers- le Bel....Je crains fort que ce ne soit le « tout répressif » qui prévaut.

    Que les journaliste n'aient osé ou voulu faire un parallèle entre mai 68 et novemdre 2005, c'est une « honte ». Ils n'ont pas fait leur travail, c'est lamentable comme d'habitude... ( je parle de la presse « aux bottes “ de SARKOZY )

  • Waldeck
    Waldeck
    Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)
    • Posté à 19h06 le 12/06/2008
    • Internaute
      Vivement dimanche 20 mai 2012 ! (...)

    Mais oui #6 , il n'y a rien de commun entre ces 2 révoltes, sinon la mise à feu des autos, et qui n'était pas la principale caractéristique de 68.
    C'est navrant, mais c'est ainsi !

    • Veum
      Veum répond à Waldeck
      doctorant
      • Posté à 22h55 le 12/06/2008
      • Internaute
        doctorant

      Un extrait de NTM peut être, C'est arrivé près de chez toi, 1998 :
      « Et pour moi, l'exclusion c'est aussi simple que ça.
      C'est rien que du direct-live et des choses qu'évoluent pas.
      C'est les mêmes qu'en font les frais, le peuple sûbit, subira.
      Le vent contraire d'un système impotent parce que trop lent.
      De tout temps pour les problèmes latents,
      Tant ignorés, sauf quand faut se faire réélire, mais attend, y'a pire !
      Si tu attends le réveil des foules, c'est que tu conspires.
      On nous tient à la gorge par le biais de grandes espérances.
      [...]
      Je dépéris, paumé à me demander où est le bon chemin.
      Je suis pas le seul dans ce cas à vivre en astreinte.
      On est tous un tas près de chez moi à vouloir porter plainte.
      La populo demande pas l'opulence sans souffrance,
      Juste représenter, faire acte de présence.
      Sans papier, sans emploi, on ne compte plus les laissés pour compte.
      [...]
      Place aux jeunes avatars, c'est qu'il y'a trop de bâtards
      Sous les étiquettes et les codes-barres.
      Survie oblige, c'est un système barbare.
      On ne va pas colmater la fracture sociale de plâtre.
      9 8 encore plus qu'en 68, il va falloir se battre. »

  • Naradamuni
    • Posté à 00h33 le 13/06/2008

    Ancien de Vaucanson je peux dire que ceci réveille mes souvenirs vécus de « 68 » qui a durée jusqu'en 70 !

    « nous on veut vivre », pas leitmotiv des revendications de ces années là ?

    Le désobéissance civile de Keny Arkana ! Lien

    1789 a débuter à Vizille... 2009, Grenoble et sa Bastille ?

    A vouloir trop commémorer, enterrer...

    Lien

    Je me permets de citer Le Yéti qui je pense ne m'en tiendras rigueur et comprendras.

    « Faut-il rappeler que l'icône de la non violence, le Mahatma Gandhi, limitait l'application de celle-ci à l'apparition de la lâcheté : “Entre la violence et la non violence, je choisis la non violence. Mais entre la violence et la lâcheté, je choisis la violence.”

    En 1948, dans une réponse à Emmanuel d'Astier de la Vigerie qui lui reprochait de plaider pour la non violence tout en passant sous silence les crimes commis par les États-Unis, Albert Camus écrit :

    “Ce n'est pas me réfuter en effet que de réfuter la non violence. (...) Je ne pense pas qu'il faille répondre aux coups par la bénédiction. Je crois que la violence est inévitable, les années d'occupation me l'ont appris. Pour tout dire, il y a eu, en ce temps-là de terribles violences qui ne m'ont posé aucun problème. Je ne dirai donc point qu'il faut supprimer toute violence, ce qui serait souhaitable, mais utopique, en effet. Je dis seulement qu'il faut refuser toute légitimation de la violence, que cette légitimation lui vienne d'une raison d'État absolue ou d'une philosophie totalitaire. La violence est à la fois inévitable et injustifiable. Je crois qu'il faut lui garder son caractère exceptionnel et la resserrer dans les limites qu'on peut.”

    Tout est dans la distinction entre cet “inévitable” et ce “injustifiable”. Nuance pas si évidente à percevoir dans la réalité des faits. Camus et d'Astier de la Vigerie dénonçaient chacun à leur façon la violence et les crimes commis au nom d'une idéologie, qui se réclamait alors du peuple pour l'une, de la “liberté” pour l'autre. Les deux avaient raison. Mais les émeutiers de banlieue, pour prendre cet exemple, n'invoquent aucun courant de pensée, aucune philosophie. Nul ne saurait décemment les “justifier”. Mais qui oserait prétendre que leurs manifestations de colère n'étaient pas “inévitables” ?

    Devant le sombre avenir qui nous préoccupe dès à présent, il est primordial que chacun ait l'esprit bien clair sur le sujet. On doit toujours, je pense, s'interdire de “légitimer” la force ou la violence pour imposer une idée ou un système, aussi juste et idéal soient-ils. Mais il est de notre devoir de nous refuser avec la même obstination et la même fermeté à ce qu'on nous impose la démarche inverse, à ce que des bandits, même sous couvert d'une légalité de façade, nous spolient de nos droits et de notre dignité. Si la non violence est préférable et doit toujours être privilégiée, le recours à des actions musclées, s'il demeure “injustifiable”, peut hélas parfaitement s'expliquer. Il est à craindre que nous nous dirigions aujourd'hui, de façon de plus en plus “inévitable”, vers le moment des décisions difficiles. Ceux qui nous contraindront à cette légitime défense en porteront l'entière responsabilité. »

  • zénon denon 84
    • Posté à 17h44 le 15/06/2008
    • Internaute
      Bonne

    Qui se souviens du film de Mathieu kossovick
    de 1994 ______ c'etait hier ,pourtant .
    « »« LA HAINE “” »
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