
(De Khost, Afghanistan) Alors que s'ouvre jeudi à Paris la conférence des donateurs pour l'Afghanistan en présence du président afghan Hamid Karzai, au pays des aigles, l'heure est à la désillusion : non seulement, depuis près de sept ans, les troupes étrangères présentes dans le pays (70 000 soldats) n'ont pas réussi à gagner la guerre contre les talibans ni Al-Qaeda, mais le président démocratiquement élu et son gouvernement ont perdu leur crédibilité.
Que ce soit à Kaboul, la capitale bunkérisée, ou à Khost, dans le sud-est du pays, à la frontière avec les zones tribales pakistanaises, tout le monde déchante. L'insécurité est telle qu'en dehors de la capitale les femmes se sont remises à porter la burqa (le voile intégral), et les récits d'attaques talibanes sont légion.
Le lendemain de mon arrivée dans la capitale afghane, je prends un taxi collectif pour rejoindre la province de Khost, à 200 kilomètres au sud-est de Kaboul. Les premiers cents kilomètres sont avalés en deux heures sur une bonne route asphaltée (lors de mon passage en 2003, ce n'était pas le cas), puis ca se gâte : on met quatre heures pour franchir les cols restants, sur une piste rocailleuse aux précipices impressionnants, où l'on croise des camions pakistanais multicolores aux grelots chantants -manquant parfois d'écraser des garçonnets aux visages recouvert de poussière, courant apres les véhicules pour recevoir quelqu'argent lancé à travers la vitre par des conducteurs ou passagers.
A travers le grillage de tissu bleuté de ma burqa, ces visions sont encore plus fantasmagoriques. Pendant les six heures de voyage, je ne pourrai dire un mot afin de ne pas être découverte. Au passage devant une imposante base militaire américaine qui force notre véhicule à faire un détour par le lit asséché d'une rivière, un des voyageurs lance à Hafiz, l'ami afghan qui m'accompagne :
» Avec toutes leurs maladresses, c'est finalement eux qui nous obligent à devenir talibans, ils ne nous laissent pas le choix, on vit plus mal aujourd'hui qu'il y a six ans ! »
Arsala Jamal, 39 ans, est le gouverneur de la province de Khost nommé par le président Karzai. Il me recoit dans le jardin de sa villa de fonction. Depuis juillet 2006, l'homme vit seul ici, son épouse et ses enfants étant restés au Canada. Notre discussion est fréquemment interrompue par des coups de téléphone (les combinés lui sont apportés par son assistant) avec différentes autorités de la province : quelques heures plus tôt, un de ses chefs de district a été assassiné avec trois garde-du-corps sur la route que je viens d'emprunter.

A l'instar de la plupart des officiels, l'insecurité croissante est donc l'obsession de Jamal, mais il admet ne rien pouvoir changer à la situation présente :
» Ils (les talibans) ont le privilège du nombre, celui du temps, et surtout, ils sont vraiment persuadés qu'en tuant, ils seront envoyés au paradis. Moi je ne vois qu'une solution éventuelle : peser sur le Pakistan qui fournit des combattants par milliers. »
Frontalière du Pakistan (le premier village est à 25 kilomètres) la province afghane gerée par Jamal n'a pourtant aucun rapport direct avec ses homologues pakistanais, ce qu'il regrette :
» Tout passe par le ministère des Affaires étrangeres à Kaboul et c'est bien dommage. On aimerait au moins savoir comment ils nous voient là-bas, savoir ce qu'ils pensent de nous, et éventuellement coopérer ! »
A propos de la Conférence de Paris, il ne mâche pas ses mots :
» Ce n'est pas le nouveau chiffre de l'aide financière qui importe, mais par quels canaux cette aide sera distribuée. Après plus de six ans, il me paraîtrait normal qu'un pourcentage accru de l'aide passe par le gouvernement afghan et non par ces ribambelles d'ONG (Organisations non gouvernementales)… Quand les gens viennent me voir ici, comment travailler si je n'ai pas d'argent pour répondre à leurs demandes ? Oui, notre gouvernement est faible et corrompu, mais les ministres doivent quand même agir pour gagner leur crédibilité ! Et nous, les gouverneurs, également. »
Le lendemain, les forces militaires américaines annoncent la mort d'une vingtaine de talibans par frappes aériennes sur la route de Kaboul. Depuis la » trève » annoncée au Pakistan entre les autorités gouvernementales et les régions tribales frontalières peuplées de Pachtounes, le nombre d'insurgés qui traversent la frontière et arrivent justement dans la région de Khost a augmenté » de facon significative » , ainsi que le reconnaissent à la fois diplomates occidentaux, gradés de l'Otan et sources militaires américaines.
Je suis invitée à partager l'humble déjeuner (une assiette de yogourt frais, des galettes de pain chaud et du thé) d'une famille qui vit à la limite de la ville en direction du Pakistan. Vingt-cinq personnes se partagent dix chambres en pisé autour d'une large cour où se reposent, accablés par la chaleur, deux chèvres et trois vaches. Le patriarche, qui gère une échoppe de ciment en ville, a deux épouses qui ont respectivement six et cinq enfants, et son frère habite sous le même toît avec sa propre famille.
Galalai, la première épouse, tient à m'expliquer pourquoi elle souhaite que sa plus jeune fille âgée de 11 ans aille à l'école distante de presque trois kilomètres parcourus à pied quotidiennement, accompagnée de son père ou d'un de ses frères.
» Les talibans mettent le feu aux écoles pour filles, et ils ont récemment menace ma fille, lui faisant dire qu'elle était en danger si elle continuait à y aller. Mais moi je lui dis qu'elle doit absolument aller à l'ecole et que si elle est tuée pour cette cause, elle deviendra shahid (martyr) ! »
Galalai, qui, elle, n'a jamais été à l'école et est illettrée, ne plaisante pas. Dans cette région où de plus en plus de parents renoncent à éduquer leurs enfants du sexe féminin, soit parce que les instituteurs ne sont pas des femmes, soit parce que l'absence de bâtiment scolaire expose trop leurs filles aux regards des hommes, son attitude courageuse force le respect.
Soudain, alors que nous poursuivons notre conversation, mes mots sont couverts par ce qui ressemble à un discours déclamé via un micro de mauvaise qualité : c'est la cassette enregistrée d'un poème taliban très connu (son auteur est en fuite au Pakistan) diffusée par les hauts-parleurs d'une voiture où sont entassés, justement, des talibans enturbannés. A cette explication je sursaute :
» Mais non, ce ne sont pas des mauvais talibans, ce ne sont pas des combattants, explique Galalai amusée, ce sont des vrais talibans, c'est-a-dire des étudiants en religion qui font la tournée du quartier en quémandant de l'aide financière aux gens de bonne volonté pour leurs madressas (écoles coraniques) ! »
Et elle s'empresse de demander à l'un des deux fils présents d'aller leur porter quelque menue monnaie.
Dans le taxi de retour pour Kaboul, l'atmosphère est pesante.
A peine la ville de Khost disparue, alors que nous nous engageons dans l'impressionnant défilé de montagnes, nous nous retrouvons face à des manoeuvres de l'armée nationale afghane (ANA) apparemment en train de prendre des positions avec force canons et lance-roquettes. La circulation sur la route n'est pas stoppée, mais les voyageurs ont peur : si des combats commençaient, ils seraient pris au piège.




















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De le _grand_clown_malade
if 6 was 9 | 06H38 | 12/06/2008 |
« avec toutes leurs maladresses, c'est finalement eux qui nous obligent à devenir talibans, ils ne nous laissent pas le choix, on vit plus mal aujourd'hui qu'il y a six ans ! »
La France a donc attendu le bon moment pour envoyer 750 hommes, et peut-être plus après.
Sur ce point, une question me taraude l'esprit :
Alors même qu'aux USA, Bush est obligé de passer devant le parlement et de « convaincre » un minimum pour envoyer ses GI's quelque part. Ici, Sarkozy n'a pas eu l'air d'en avoir besoin. Ai-je loupé un épisode ?
C'est facile d'envoyer des hommes de loin, toutes les retombées sont subies par la population locale. Et il n'y a pas eu beaucoup de résistance.
Bizarrement, les plus réticents auraient été les militaire qui doivent se douter de la situation catastrophique, et des risques pris en envoyant des hommes la-bas. Mais si on écoute même plus les militaires quand on parle de guerre…
De Editorama
Humaniste détaché | 07H15 | 12/06/2008 |
La situation actuelle en Afghanistan est une fois encore une triste preuve que la paix ne se décrète pas. Des millions engloutis pour un résultat prévisible : une immense frustration des populations « occupées » et un vaste gâchi financier. Ce que nous appelons « les forces de paix » (n'est-ce pas là un oxymore redoutable ? ) est toujours perçu par la majorité des habitants comme une occupation ingérante. Quant à l'aval des autorités locale pour l'envoi de troupes, il n'est que le résultat d'accords militaires et commerciaux qui ne profiteront qu'à un petit nombre de richissimes industriels.
Après la religion, la paix est devenu le prétexte des nouveaux colons.
De JCVION
07H21 | 12/06/2008 |
Je ne sais plus quoi penser de tout cela. Le régime Taliban, tout le monde en convient est une monstruosité. C'est bien le seul point sur lequel tout le monde ou presque s'accorde. Quelle est donc la solution ? L'interventionnisme Américain, la métaphore de l'éléphant dans un magasin de porcelaine, ne fonctionne pas et renforce les intégrismes en portant le discrédit sur l'occident. Que devons nous faire ? Quelles sont les solutions ? Quitter l'Afghanistan aujoud'hui entrainerait une multiplication des règlements de compte et ménerait à une mort certaine l'ensemble des « collaborateurs » des occidentaux…alors comment faire ? ….Si Mac Cain est élu, il est probable que celui ci renforce les contingents de soldats pour redoubler d'efforts et « exterminer » les talibans et les membres d'Al Quaida. Si Barack est élu, je ne pense pas qu'il renforce les troupes mais il sait pertinemment que le retrait n'est pas la bonne solution. Nous nous plaignons en France mais qu'il est bon de vivre ici comparé au destin de ces pauvres gens. Trouvons des solutions pour les aider mais de fait l'éducation de la population aidera à mettre à mal les thèses intégristes des Talibans…car ne nous trompons pas, et là est bien la limite de ce type de contributions….les Talibans sont les vrais « méchants » dans cette affaire..Les Américains sont plus stupides que méchants..à mon avis.