Le palmarès « militant » du 61e Festival de Cannes fait l'unanimité ; curieux paradoxe qui n'étonne pourtant personne. Tout le monde semble en effet s'être accoutumé à cette nouvelle réalité : la politique au cinéma fait consensus. Car, comme la composition du Jury le laissait présager, c'est bel et bien le cinéma « politique » qui a été mis à l'honneur : les frères Dardenne, Walter Salles, Paolo Sorrentino, et bien sûr Laurent Cantet, un des rares cinéastes français -aux cotés de Philippe Faucon, Robert Guédiguian, Abdellatif Kechiche, Jean-Marc Moutout et Bertrand Tavernier- à placer la caméra au cœur de la Cité.
Ce palmarès est conforme à la règle en vigueur depuis quelques années. Il est désormais d'usage que le Palme d'Or récompense un film « militant », pendant que le Grand Prix du Jury honore l'audace formelle. Gus Van Sant contre Nuri Bilge Ceylan en 2003, Michael Moore contre Park Chan Wook en 2004, les frères Dardenne contre Jim Jarmush en 2005, Ken Loach contre Bruno Dumont en 2006.
Ce double palmarès alimente les rumeurs qui font la légende de Cannes : prix attribué en 1998 à « La vie est belle » par un Martin Scorsese quelque peu rebuté par l'indigence de la mise en scène de Roberto Benigni, mais enthousiasmé par la popularité de son film ; prix accordé à « Old Boy » en 2004, alors même que Quentin Tarantino lui destinait la Palme d'or, en lieu et place d'un Fahrenheit 9/11 bien plus « politiquement correct » au pays de Dominique de Villepin.
Cette année encore, le lot de consolation esthétique a échoué à « Gomorra », auquel on promettait un temps la toute première place du palmarès. Cette volonté de célébrer les films les plus explicitement engagés interroge.
Un plaidoyer contre la guerre en Irak est plus fédérateur qu'un travelling virtuose
En dépit de l'unanimisme affiché par les jurys successifs, l'effet « commission » semble jouer à plein. En effet, là où l'élection favorise l'expression du goût personnel et la mise en valeur des singularités, les divergences d'opinions au sein d'un groupe de délibérations appellent souvent à se replier sur des valeurs et des représentations communément partagées. Il est donc logique que les intentions politiques les mieux identifiables et les plus louables soient plébiscitées. Un plaidoyer contre la guerre en Irak sera toujours plus fédérateur qu'un travelling arrière compensé.
D'autant plus que la composition du Jury apparaît bien souvent comme une invite au penchant militant. Cette année encore, Marjane Satrapi, Jeanne Balibar, Rachid Bouchareb… étaient les fers de lance citoyens d'un jury présidé par Sean Penn, globe-trotter de l'antibushisme mondialisé. Qui pourrait regretter le caractère engagé de l'instance délibérative cannoise à une époque d'atonie politique ? On peut néanmoins remarquer qu'il sert d'alibi éthique à un cirque de plus en plus dantesque, sur la scène comme en coulisse. Plus de 3 ; 500 accréditations presse, le premier marché du film mondial (qui fêtera l'an prochain ses 50 ans), 150 yachts assiégeant la Croisette, un contingent de 250 salariés missionnés par Canal+, un doublement de la population durant l'événement, 15 000 bouteilles de champagne servies à l'hôtel Majestic, près de trois millions de tonnes d'ordures collectées…, le Festival de Cannes est aujourd'hui le troisième événement le plus médiatisé au monde, derrière les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football.
Et si la sélection officielle ne fait pas toujours sensation, d'autres films s'en chargent hors compétition : « Terminator III » en 2003, le « Da Vinci Code » en 2006, Indiana Jones et le crâne de Cristal cette année, acteurs et réalisateurs de ces grosses productions se gardant bien de concourir officiellement ou d'émettre tout jugement politique à cette occasion.
La sincérité artistique et citoyenne des uns, l'ambition capitalistique des autres.
Cette hypermédiatisation accroît au passage la notoriété de grandes marques, qui jouent des coudes pour s'imposer au sommet de la vague de glamour générée par l'événement : L'Oréal et ses égéries, Renault et ses voitures « officielles », Chanel et les robes de maîtresses de cérémonies, Chopard et le design effilé de la récompense… Le Festival est devenu l'écrin médiatique du capitalisme post-industriel.
Il est aussi le théâtre de luttes économiques fratricides, opposant Canal+ à TPS jusqu'en 2006, à Studio 37 aujourd'hui ; bras armés audiovisuels des poids lourds de l'industrie française que sont Vivendi et France Telecom. Au milieu de cette foire à l'image, il est naturel que les films les plus militants agissent comme une bouffé d'air frais. La sincérité artistique et citoyenne des uns fait alors office de paravent à l'ambition capitalistique des autres.
Cette dénonciation traditionnelle de la dialectique paillette/pellicule, ne doit pas occulter la nouveauté de la logique à l'œuvre : non pas celle de l'instrumentalisation mais de la légitimation. Au prétexte d'une forte visibilité du cinéma politique, les acteurs les plus intègres du Festival contribuent à légitimer la dépolitisation du collectif. Ils dévoient ainsi leur perspective proprement militante ; qu'ils s'agissent des membres du Jury, qui cautionnent de facto l'industrie qu'ils prennent régulièrement à parti ; et des films récompensés, qui au lieu d'interroger la Cité, sont transformés en rites de célébration d'une bonne conscience citoyenne toute fantasmée.
Les gargarisassions suscitées par la dernière Palme d'or sont une nouvelle illustration de ce marché de dupes ; et invitent à penser le seul véritable acte militant possible à Cannes : ne pas y mettre les pieds.
► Lire aussi : « Entre les murs » contre les « Ch'tis » : la revanche du réel




















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De compte supprimé 13
16H04 | 03/06/2008 |
< le seul véritable acte militant possible à Cannes : ne pas y mettre les pieds. >
vous auriez du aller au bout de votre logique : ne rien en écrire et n'en pas parler.
De skalpa
actif et militant ? | 07H03 | 04/06/2008 |
C'est sûr que Cannes est loin de ce type de festival où il n » y a ni strass, ni paillettes…

http://festival.documentaires.info
http://kprodukt.blogspot.com
De babushconnexion
18H49 | 04/06/2008 |
Wow, un point de vue sensé sur Rue89, enfin, je savais que ça existait mais je commençais à ne plus y croire. Merci Monsieur l'Auteur.
De projectionniste83370
opérateur-projectionniste à Cannes | 15H43 | 05/06/2008 |
Votre article est intéressant qui pose de bonnes questions. Votre méfiance vis à vis de ce tapage annuel est justifiée (et partagée), mais pour faire des films, il faut de l'argent et c'est pourquoi le cinéma n'échappe (hélas) pas aux règles fluctuantes du marché.
Ainsi, la renommée internationale de ce festival tient à plusieurs facteurs, dont le 1er est peut-être sa diversité stylistique, (son éclectisme), et le 2ème sa portée pratique pour la création, la production et la diffusion. Des contrats se concluent entre les différents intervenants de l'industrie du cinéma à cette occasion, et force est de reconnaître que cet aspect de la question est décisif pour la notoriété d'un festival.
Toutefois, depuis les cabines de projection où nous autres obscurs projectionnistes montons, chargeons, démontons compulsivement des milliers de bobines pendant huit jours, afin de permettre aux spectateurs d'apprécier les films présentés dans les divers cadres du festival, (films en compétion ou hors-compétition, Quinzaine des réalisateurs, Semaine de la Critique, Un nouveau regard, Marché du film, etc), on ne peut certes avoir de vision d'ensemble de ce qui se joue sur les tapis verts de la négociation et encore moins sur les tapis rouges aux bords desquels le troupeau s'amasse pour brouter aveuglément sa poussière d'étoile.
Des films nous ne voyons guère que les scènes de transition, par notre lucarne de contrôle, pour nous assurer que nous n'avons pas laissé de décadrage.
Donc, pauvres « chouffes » que nous sommes au fond de nos « sous-marins » surchauffés, nous n'avons qu'exceptionnellement le loisir de jouir du spectacle à l'écran.
Quant à celui qui se joue dans la rue et dans les palais de la Croisette, nous nous estimons assez heureux de pouvoir y échapper par nos fonctions et le goût du cinéma ne passe, chez nous, pas par le polissage extatique des objets de culte, mais par l'appréciation personnelle, en notre for intérieur, du travail de chacun.
En attribuant à « Entre les murs » de Laurent Cantet leur plus haute distinction, les membres du jury de cette année ont, me semble-t-il, rendu hommage au travail quotidien (celui de l'enseignant, de l'élève, du cinéaste) porteur de sens et riche d'un potentiel libertaire.
A une période où en France, le nombre des professeurs est réduit et va l'être encore plus, où une grande part de la population se défoule de ses frustrations, de ses échecs et de ses inerties sur les profs, qu'un pouvoir réactionnaire leur désigne comme boucs-émissaires expiatoires de ses manquements, le message du jury présidé par Sean Penn souffle comme un air salubre d'engagement pour la liberté.