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Lions contre buffles au parc Kruger: analyse d'un scénario parfait

Rue89 a récemment consacré un article au succès phénoménal d'un petit film tourné dans la réserve naturelle de Kruger, en Afrique du Sud. Le voici :



Le succès de ce film pourrait s'expliquer comme suit : D'un côté les herbivores « pacifiques », de l'autre les carnivores « agressifs ». La structure dramatique est donnée : lutte entre les gentils et les méchants. Nous sommes sur une base d'une production de film grand public.

Ce scénario est souvent bâti, dans une œuvre de fiction, comme œuvre cathartique (ça fait du bien de voir les méchants perdre contre les gentils).

Dans ces images le scénario est inespéré : il relie la fantasmatique des fictions dans le champs du réel. Rien n'est trafiqué : ce ne sont pas des hommes, donc ils ne peuvent simuler, nous sommes dans le règne animal, sauvage, instinctif.

De plus, et c'est très important, il y a un rebondissement inouï, le crocodile, qui joue le méchant cynique. Les premiers méchants ont travaillé pour prendre le petit buffle, et une fois le travail fait, l'insupportable crocodile veut voler la pitance. Ainsi le scénario sort de la dichotomie bon/méchant et entre dans des champs plus complexe.

Pour le rythme dramatique :

Le rythme est celui des western : temps d'exposition, l'action s'annonce lentement, le spectateur a le temps de se projeter dans l'un des deux camps, a le temps d'échafauder différents type de scénarios.

Puis : première scène d'action. Les dès sont jetés : injustice, victimisation claire, le petit groupe des gentils ne peut rien contre les agresseurs. Ils sont faibles, les autres sont trop forts. C'est le miroir d'un monde connu. L'idenditification est claire, nette.

Mais, en regardant le déroulement du temps en bas de la vidéo, on voit qu'il reste plusieurs minutes.

On échafaude l'hypothèse la plus attendue : les méchants vont devenir des méchants pervers, ils vont lâchement dévorer devant nous l'enfant(fondamentalement innocent)des gentils devant nous. Avec dégoût mais avec une attirance irrémédiable pour la violence dans les films, nous nous laissons à regarder la suite attendue.

Le temps passe, l'ennui point, le spectacle tarde. Nous laissons alors à nous effarer de la situation et reprochons presque aux buffles innombrables de ne pas utiliser leurs armes pourtant redoutables, les cornes. Nous devenons critiques et juges de ce nous-même temporaire, s'étant identifiés dans le camps des gentils. Nous nous installons dans le supplice. Nous souffrons nous même. Le monde est vraiment injuste

Rebondissement du crocodile, qui surgit de l'invisible (l'eau). Nous oublions les autres buffles, captivés par une nouvelle intrigue. Le plan est comme resserré. On se laisse à imaginer que ede même qu'il y a plusieurs lions, il y risque d'y avoir plusieurs
crocodiles. Mais l'épisode se ferme, les lions récupèrent leur proie avec lequel nous avons eu le temps de développer une grande empathie. Fin du rebondissement. Nous revenons presque en arrière.

Suit une tension palpable dans le camp des buffle : après avoir fait figure de lâches, ils semblent se raviser, s'organisent, hésitent. La peur est palpable, la crainte de la mort, mais la filiation est plus forte que tout. Stade supplémentaire d'humanisation des buffle : Peur/filiation/organisation. Ils ont une âme comme nous nous en avons une.

Là on ne sait pas ce qui pourrait se passer car nous avons vu, au début du film, que les buffles étaient incapables de réagir face à l'agression. Nous revenons alors à un stade de suspense dont nous ne pouvons deviner la suite.

Se dessinent alors quelques héros anonymes (tous se ressemblent), ce que nous sommes tous dans la foule (d'où identification). Le buffle anonyme devient pressant : on sent les méchants craintifs. Ils s'inquiètent, jettent des regard ici et là, tel un match de foot ou de rugby. Ils cherchent où sont les différents joueurs du groupe adverse. Nous reprenons espoir, en constatant que le pouvoir des méchants a des limites.

Le retournement final : les faibles s'unissent, des héros se révèlent

Arrive la troisième scène d'action : les buffles attaquent, s'organisent, font alliance. La vox populi s'exprime, manifeste, hurle, s'en va, se ravise, revient et adopte le modus operandi des lions : elle devient violente. Avec une virevolte digne d'un match de catch.

Encornés, les lions sont éliminés un à un, tel les cordes qui tiennent en leur sein un objet précieux. Le peuple finalement qui se souvient de sa souveraineté.

La stratégie des gentils-faibles-finalement-très-forts opère : plusieurs héros buffles anonymes isolent les quelques lions. La stratégie opère. Parmi les soumis, se sont révélés des héros de guerre, des résistants.

La victime arrive à s'enfuir et à rejoindre le groupe, sa société.

Cette structuration inouïe allie donc le réel avec les œuvres de fiction les plus populaires. D'où le succès : l'impossible rejoint le réel.

Lire aussi : Le lion, le buffle et le touriste : un jackpot vidéo


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dalun
13H34 03/06/2008

déja lu , bravo pour cet article dans l’article .classe .

 
pipoulechien | artiste
20H07 10/06/2008

Moi aussi, je découvre à l’instant que RUE89 a fait de mon article-commentaire un article. Ils ont bien retravaillé (paragraphes amenés en gras, remise en situation). La classe.
Le plus drôle c’est que j’avais perdu mon mot de passe et en relisant mes informations, j’ai vu que j’avais fait deux articles (?). Voici donc le premier, je vais tâcher de repérer le second.

 
pipoulechien | artiste
20H16 10/06/2008

+ un retravail dans les formulations de quelqu’un de RUE89 mais je ne sais pas qui….il faut que je fouille, je ne suis pas très fort sur RUE89 pour tous les trucs qu’on peut faire. Sympa de garder ma signature après tous ces remaniements.

 
Thorgal46 | Informaticien dans le Lot
13H49 03/06/2008

Ce qui m’impressionne le plus c’est de ressentir la peur presque panique des buffles face à leur prédateur de toujours. On les voit hésiter, faire un pas, reculer puis finalement s’enhardir . Point de héros comme décrit dans l’article, simplement un individu qui cristallise la vonlonté de tout un groupe en passant à l’action.
C’est la détermination et l’unité du groupe qui génère LE buffle qui ose attaquer le fauve.
C’est Beau, c’est la Nature !

 
Le Yéti | yetiblog.org
19H16 03/06/2008

LA NATURE ET LES HOMMES

« Rien n’est trafiqué: ce ne sont pas des hommes, donc ils ne peuvent simuler, nous sommes dans le règne animal, sauvage, instinctif. »

C’est drôle, cette phrase me rappelle une discussion dans une ferme bio où j’achète mon lait, mes œufs et mes légumes. Les protagonistes : la fermière, le fermier et un boulanger bio qui dépose là sa production. On y parlait nature, justement. Le boulanger bio n’avait pas de mots assez durs pour ses congénères.

— Ce sont les humains, clamait-il en substance, qui interrompent et perturbent le cours harmonieux de la nature par leurs interventions intempestives.

Je ne me suis pas mêlé à la conversation, mais quelque chose me chiffonnait dans la remarque du boulanger :

Comment les humains pouvaient-ils perturber, « trafiquer » le cours « harmonieux » de la nature, puisque eux-mêmes en étaient parties intégrantes ?

Distinguer ainsi la nature « harmonieuse » et la nature humaine relève paradoxalement d’une certaine présomption sur la supériorité de notre espèce. Elle suppose que l’homme ait le pouvoir, sinon la volonté, de bouleverser l’ordre des choses.

À examiner la marche contemporaine de notre monde à la lumière de l’Histoire, je crains fort au contraire que notre comportement découle directement de cet ordre des choses naturelles, plus qu’il ne le modifie. La destruction par l’homme de son propre environnement relève, me semble-t-il, d’une incapacité notoire à maîtriser correctement un penchant naturel à l’autodestruction. Nous faisons probablement ce que nous pouvons, c’est-à-dire des trucs pas toujours terribles. Dans ses mémoires, l’historien Pierre Vidal Naquet considérait l’aventure humaine sous l’angle de la tragédie, un peu comme celle qui se joue sur le film vidéo dans la réserve sud-africaine.

Mais ce que la vidéo révèle aussi, c’est que les mouvements naturels (ceux des animaux de la réserve, en l’occurrence) ne sont pas forcément portés par un courant destructif. En se défendant, le troupeau des buffles montre que ce mouvement peut aussi se réorienter pour devenir éminemment « constructif » ; « constructif » en ce sens qu’il réagit instinctivement pour protèger jalousement ce qui existe (le veau).

Pas surprenant, le transfert de cette étonnante dramatique en direct vers les sociétés humaines. Outre qu’elle soulage, elle déclenche également le rêve fou d’une libération contre l’agression de la sauvagerie « naturelle » (sachant que la cruauté et la destruction ne sont pas le seul fait de la « nature humaine ». Après tout, ce n’est pas l’homme qui a englouti les dinosaures et la mystérieuse Atlantide).

Ce qui nous fascine dans le film sur la réserve sud-africaine, c’est qu’il nous ramène irrésistiblement, en direct, dans la réserve naturelle des humains (ceux surtout qui voudraient tant être capables de ressembler aux buffles).

 
dalun
17H21 03/06/2008

merci « le yeti « ..pour ton apport . elle nous parle de la vie et la mort cette histoire naturelle . du temps et de l’espace , utile réflexion pour un etre humain ,qu’est-ce que je (nous ) fais de cela !!ce regard sur cette histoire peut etre posé chaque jour en d’autres endroits , autres situations ..vivant c’est du vivant . la vue est un sens qu’il est utile d’épurer pour voir .encore merci pour l’article « rebondissant  ».

 
DIOPZO
21H09 03/06/2008

Nous sommes persuadés qu’il existe un ordre (bon ou mauvais suivant les cas) qui régit le déroulement des existences en ce bas monde.Et parfois, cet ordre est bouleversé, comme dans cette vidéo et nous nous prenons à espérer que, peut-être, tout est possible.J’ai eu le même sentiment il y a trois ou quatre ans lorsque la télévision nous a montré une lionne ayant pris une jeune antilope sous sa protection. Moments privilégiés, où toutes nos certitudes s’écroulent, où l’espace d’un instant, les rêves les plus fous envahissent le champ du réel. »Seigneur, donnez-nous notre rêve quotidien » (Goethe)

 
manu13
09H57 04/06/2008

Intéressant, cette anthropomorphisme appliqué au cinéma…

http://journalduntraducteur.wordpress.com

 
Network 23 | identité perdue dans mes papiers
16H07 05/06/2008

On regarde presque toujours les animaux avec nos lunettes idéologiques. La fin du film est marrant, ils parlent déjà de le vendre! On entend presque des pleurs d’une femme attendrie, la jubilation du guide d’avoir montré un événement rare, les rebondissements multiples (si les lions sont les « méchants », ils deviennent presque les « gentils » dès lors que le reptile sort de l’eau, et ridiculisés lorsqu’un buffle en jette un dans l’air…)

Bertrand Russell écrivait que les animaux, « apparemment, se conduisent toujours de manière à prouver la justesse de la philosophie de l’homme qui les observe. (…)

Au XVIIIe siècle, les animaux étaient féroces, mais sous l’influence de Rousseau, ils commencèrent à illustrer le culte du Noble Sauvage dont Peacock se moque dans Ourang-Haut-ton.

Pendant tout le règne de la reine Victoria, les singes furent de vertueux monogames, mais durant les années vingt, leurs moeurs se détériorèrent d’une manière désastreuse (…).

Quant aux théories de l’apprentissage qui se fondent sur l’observation des animaux, on ne peut manquer de s’étonner que les animaux observés par les Américains foncent avec frénésie jusqu’à ce qu’ils tombent par hasard sur la solution.

Les animaux observés par les Allemands restent tranquillement assis à se gratter la tête jusqu’à ce qu’ils aient élaboré une solution dans leur for intérieur. »

Pour les cratéropes écaillés (des oiseaux), on a beaucoup parlé d’altruisme, tandis que les sociobiologistes prétendaient qu’il s’agissait là de sélection génétique… Voir le très beau livre de Vinciane Despret sur la danse du cratérope écaillé (ou cet article de Despret: http://www.tribunes.com/tribune/alliage/31/desp.htm)