Decryptage

« Entre les murs » contre les « Ch'tis » : la revanche du réel

Pour la sémiologue Mariette Darrigrand, la palme 2008 prouve que le cinéma français ose enfin montrer la société tel qu'elle est.

Après la Palme d'or attribuée à « Entre les murs » de Laurent Cantet, premier film français à recevoir cette distinction depuis 1987, Mariette Darrigrand, sémiologue et blogueuse sur Rue89, décrypte le reflet que la France s'offre d'elle-même sur grand écran depuis « Indigènes ».

Il y a deux ans, ce film de Rachid Bouchareb -membre du jury de Cannes 2008- s'était distingué par un prix collectif d'interprétation masculine récompensant notamment Jamel Debbouze ou Sami Naceri, pour les comédiens les plus connus du grand public.

A l'époque, ce prix pour un long métrage consacré au destin des tirailleurs -sénégalais, mais aussi algériens ou marocains- avait été largement présenté comme une nouvelle façon de raconter l'histoire de France. En interview, les comédiens, issus de l'immigration, disaient à l'époque leur souci de « raconter une histoire qui leur ressemble et les concerne aussi ». (Voir la vidéo.)

En récompensant, cette fois, un récit contemporain tiré du roman de François Bégaudeau, prof en ZEP, le cinéma français semble tirer un fil nouveau. Largement médiatisés, depuis, les jeunes protagonistes du film de Cantet sont tous amateurs.

Bégaudeau lui-même, qui joue son propre rôle, n'était pas comédien professionnel avant de rencontrer Laurent Cantet. La bande annonce du film palmé à Cannes montre une France plus proche de la réalité que bien d'autre productions passées. (Voir la vidéo.)



Pour Mariette Darrigrand (qui n'a pas vu « Entre les murs », mais a lu le roman de Bégaudeau), cette palme d'or est « une excellente nouvelle… pas seulement pour Laurent Cantet qui signe de très beaux films ou pour le cinéma français mais pour la France » :

« Cette palme, c'est un très beau signe politique. Elle incarne le désir d'un intellectuel français, accentué par celui de l'intellectuel américain qu'est Sean Penn, le président du jury, de montrer que, oui, la société française est extrêmement métissée.

“Jusque-là, on a beaucoup discrédité la générosité de ce type de regards au nom de la bienpensance. Or, là, on atteste simplement que la mondialisation est arrivée en France et qu'elle a le visage de nos enfants.”

“Pour affronter son image moderne, il faut s'avouer modeste”

Parmi les élèves mis en scène par Cantet, qui a ouvert un atelier de théâtre dans un lycée du XXe arrondissement de Paris (à deux pas des locaux de Rue89 ! ) pour recruter ses acteurs, on compte beaucoup d'Arabes et de Noirs, à l'image de cette France métissée qu'étudie Mariette Darrigrand.

D'eux, elle souligne que “ces enfants-là, il n'en est jamais question par ailleurs” :

“Ces enfants-là incarnent les conséquences de la mondialisation dans leur chair. C'est ça que nous avons à nommer. Ce film va a l'encontre du discours d'une frange d'intellectuels très médiatiques qui stigmatisent la bienpensance qu'il y aurait à montrer la société telle qu'elle est.

‘Ce courant de pensée est incapable d'avoir un discours sur la modernité et le monde contemporain tel qu'il est. De plus en plus, c'est vers l'économie et des gens comme le chercheur Daniel Cohen qu'il faut se tourner pour trouver un discours capable de réfléchir là-dessus. Affronter son image moderne, cela suppose de s'avouer modeste. C'est la démarche de Bégaudeau.’

Il s'écoule deux ans entre ‘Indigènes’ et ‘Entre les murs’, que Mariette Darrigrand regarde comme ‘la saison 2 d'une même oeuvre de lucidité’. Un laps de temps marqué par deux films qui ont fait un carton auprès du public : ‘Les Choristes’, de Christophe Barratier, et ‘Bienvenue chez les Ch'tis’, de Dany Boon. Sorti cet hiver, les ‘Ch'tis’ ont ainsi dépassé les 20 millions d'entrées, venant même chatouiller le record d'un blockbuster beaucoup plus américain, celui-là : Titanic, avec 20,7 millions d'entrées en France.

En fin de semaine dernière, plus de 60 000 Nordistes étaient encore venus acclamer Dany Boon, comédien et réalisateur de ‘Bienvenue chez les Ch'tis’, sur la Grand Place, à Lille.

Si, sur la Toile, certains sites, déploraient, ce week-end, les tarifs pratiqués pour l'occasion par les baraques à frites de l'Esplanade - ‘une bière tout à fait ordinaire dans un gobelet en plastique 2.50 euros, ce n'est pas un tarif pratiqué à Bergues’, juge amèrement un internaute d'Europe 1.fr-, le succès de l'opération a été énorme. (Voir la vidéo de La Voix du nord)



‘Les Choristes’ et ‘Bienvenue chez les Ch'tis’ resteront dans les annales comme deux grands succès populaires… aux histoires très franco-françaises. Régressif, alors qu'‘Indigènes’ et ‘Entre les murs’ ouvraient justement une brèche dans l'image que la France se donne d'elle-même ? Pour la sémiologue Mariette Darrigrand, les deux films, quoique tous deux très hexagonaux, ne racontent pourtant pas la même identité collective :

‘Autant Les Choristes’ n'ont pas une bonne esthétique, autant j'avais plutôt défendu ce film à l'époque, dans la mesure où la démarche n'est pas si différente de celle de Bégaudeau : le film montre que les sauvageons sont civilisables, qu'il ne faut pas désespérer d'eux.

‘Certes, c'est un peu catholico bien-pensant’, mais ça dit quelque chose de positif qui ne relève pas seulement de la nostalgie. Plutôt d'une forme d'utopie actuelle sur une proximité inattendue.

‘Les Ch'tis’, en revanche, incarnent une rupture : ce film nie le réel, et voudrait nous consoler de ce réel difficile. Ici, on nie les mutations, la mondialisation, alors que justement la France doit muter, accueillir les migrants. Bégaudeau, à l'inverse, affronte le réel, qui devient racontable.”

Les “Ch'tis” deviennent une consolation et font l'effet d'un joint.

La sémiologue estime “très alarmant qu'autant de gens se retrouvent sur le fantasme régressif des ‘Ch'tis’, qui abolissent le réel”. Pour autant, Mariette Darrigrand parie sur “un grand succès populaire” pour “Entre les murs” et sa palme d'or. Alors quoi : les Français, qui ont montré un tel engouement pour les “Ch'tis”, seraient-ils un peu schizophrènes ?

“Il y a deux manières de voir les ‘Ch'tis’ : ceux qui l'ont vu sept ou huit fois y vont parce que ‘ça fait du bien'. Le film devient une consolation et fait l'effet d'un joint. Eux n'iront peut-être pas voir le Bégaudeau. Mais une frange majoritaire de gens peuvent très bien aller voir les deux.

Ceux-là, ce sont ceux qui ont regardé les Ch'tis’ comme une gourmandise identitaire. Ce film a déplacé la question du clivage pour le situer sur la question de la langue… alors qu'il faut justement s'interroger sur le ‘vivre ensemble'.

Si on va plus loin, les bobos sont complaisants avec les Ch'tis’ parce le film est une métaphore de la très grande faute de la gauche qui a oublié ses mineurs, ses ouvriers, ses Ch'tis… mais sans oublier le mépris qui va avec ! ‘

Photo en page d'accueil : Dany Boon et Kad Merad dans Bienvenue chez les Ch'tis’ (Pathé distribution) et une scène d'‘Entre les murs’.

Lire aussi : Seul acte politique à faire au Festival de Cannes : ne pas y aller

5 commentaires sélectionnés

Portrait de Britaï

De Britaï

Où qu'ont est? | 16H37 | 03/06/2008 | Permalien

Je pensais qu'en philosophie la question de l'art et du réel était réglée depuis longtemps ? Apparemment pas en sémiologie. Et on se retrouve avec une bête opposition « cinéma d'auteur » (exigence intellectuelle de souffler les représentations pour découvrir le réel) et le « cinéma populaire » (« l'effet d'un joint », c'est une bonne trouvaille, j'essaierai de la replacer en parlant de Joséphine Ange-gardien. Ca ressemble un peu à « opium du peuple » malgré tout).

Si on voulait faire une analyse d'opposition sociologique sémiologisante, on pourrait faire ainsi remarquer que le président de la République a vu Astérix aux jeux Olympiques en avant première, au Noël de l'Elysée ; alors qu'il a fallu que Danny Boon insiste, avec ses vingt millions d'entrées, pour que Sarkozy accepte de le voir. Ca a du sens !
J'aimerai aussi faire remarquer que Indigène n'a pas valeur de documentaire ; qu'il prend aussi des libertés avec les faits pour « idéaliser » la réalité. Cela n'enlève rien à son intérêt et à la prise de conscience qu'il a déclenchée.
Tout comme « entre les murs » : réaliste, ne veut pas dire vrai ; tout dépend de ce qu'on considère comme vrai, donc des représentations de l'observateur.

Enfin, peut-on deviner si Obama va devancer Clinton en regardant Iron Man ?

Portrait de Charles Mouloud

De Charles Mouloud

Bras gauche de la Vénus de Millau | 21H48 | 03/06/2008 | Permalien

Le multiculturalisme , je l'ai vécu …en 4éme aussi.
C'est une exellente école de la vie, qui ouvre l'esprit et élargit les horizons de la pensée.

J'étais dans un collègue catholique, tenu par des frères canadiens….au Sénégal !

Mes profs étaient libanais , congolais (mon prof de français ! ),canadiens, viétamiens et français.
Dans ma classe, noue étions une quizaine de nationalités différentes.

26 pays étaient représentés dans cette école francophone.

Aucun d'entre nous n'en avait rien à battre de la religion , ou de la couleur de peau de ses copains.
Nous vivions ensemble , sortions ensemble , allions à la plage ensemble , et organisions des repas les uns chez les autres.

Nos parents se cotoyaient et de multiples liens se créaient…..

Grâce à l'école !

Grâce aux gosses !

Alors oui , il y a un défi à relever , c'est celui de l'acceptation de l'autre, de ses différences, et construire ensemble , au quotidien , un présent et un avenir commum.
Le repli nationaliste n'est que le signe de sa peur de perdre son identité, c'est une erreur désastreuse et destructrice, qui n'amène que haine et désolation.

Je n'ai jamais pensé que le défi du 21éme siècle , qui est de gérer au mieux les flux migratoires, et l'intégration de nouvelles populations à notre pays, serait une chose simple.

Mais ,il faut stopper les haines et les amalgames douteux.
Je ne suis pas un idéaliste béat, niant les difficultés à harmoniserle « vivre ensemble ».

J'ai été responsable d'un centre d'accueil pour demandeurs d'asile qui accueillait 130 personnes de tous les pays et de toutes les confessions.

Aujourd'hui, j'ai des amis de tous les coins de la terre.
C'est un enrichissement pas une perte , bien au contraire.

Portrait de Humain

De Humain

10H26 | 04/06/2008 | Permalien

Les Ch'tit, les choristes…

Grosso modo, ce que l'on reproche à ces films est de marcher.

Faut-il donc être cinéphile convaincu pour se déplacer dans les salles obscures ?

L'audience de la « grande vadrouille » était du même ordre que les « les chti's », et je n'ai pas souvenir de la portée « romantico-éducative » de la « grande vadrouille ».
Voire, même chose ou presque pôur « les choristes » !

Si ce film avait été produit par un illustre inconnu, (de préférence A2 et recommandé par Télérama), avec un cahier des charges vraiment « misérabiliste », il aurait fait un flop, mais aurait été l'objet de remarquables articles lus par quelques cinéphiles avertis.

C'est là qu'est, me semble-t-il, le misérabilisme.

En 1862 les frères Goncourt ont trouvé le roman de Victor Hugo « les misérables » sans intêrets ! !

Mais les millions de gens qui se déplacent pour voir l'un, ou l'autre de ces films ne sont ni des incultes ni des ignares, mais simplement des spectateurs.

Les spectateurs, le public, c'est vous, c'est moi !

Portrait de etpuisquoi

De etpuisquoi

indéterminé | 17H01 | 04/06/2008 | Permalien

Bonjour, déjà.

Je suis de droite. Ah, oui , evidemment, procès d'intention selon une logique binaire. Curieux pour une personne qui évoque fort brièvement la totion de complexité : désolé je suis de gauche, comme on dit. Mais j'ai subît l'époque Jack lang, alors que voulez-vous (désolé, je ne tutoie pas) je crois connaître les grosses ficelles qui commence à m'amuser plus qu'autre chose.

Sinon, oui, au vue de mes études, j'étais un peu au courant qu'aucun guide ne menait le monde. Quoi que je pourrais evoquer cependant quelques notions actuelles de géo-politiques pour réfuter rapidement cette si noble idée d'une autonomie totale du « monde ».

Ce qui est interesssant, néanmoins, c'est que vous me dîtes qu'une certaine » : « 'mondialisation » signifie « ouverture des marchés et libre circulation des capitaux'. mais celle-là est un postulat idéologique, la réalité étant que le monde ne fonctionne pas sur la base d'un pays, d'un peuple (et d'un guide), mais qu'il est fluide, complexe, ce n'est pas récent mais cela s'exprime de façon différente. “

Je comprends que pour vous ce n'est pas vraiment l'économie de marché mondialisée qui est le ‘Réel’, que, grosso modo, la mutation du capitalisme datant du début des années quatre-vingt, n'est qu'un ‘postulat idéologique’. Un truc anodin, un vague postulat qui n'aurait aucun effet dans le monde actuel, une idéologie. Je suis bien désolé, mais pour en revenir justement à l'article de cette ‘sémiologue’, celle-ci évoque comme science capable de faire admettre la mondialisation, l'économie. Rien de bien original. Elle ne soucie ni de Deleuze, ni de heidegger : elle évoque les économistes actuels.

Il semble que vous appréhendier le ‘monde’ à travers les notions conjointes de complexité et de fluidité : fluidité des fluxs comme sujets des mouvements, complexité des situations qui empêchent toutes prévisions absolues. Grosso modo, les sciences de l'organisation, de l'information, la cybernétique, la théorie du chaos, des catastrophes etc…sont vos références. Du moins est-ce que vous semblez dire. Et vous n'avez pas bien raison, du moins si vous avez assimilés les conséquences philosphiques que permettent l'étude de ces résultats scientifiques. Sauf que les notions de flux et de complexité, par exemple, sont aussi les notions employées idéologiquement par les ultra-libéraux : rien n'est fixe et tout est si complexe que rien n'est prévisible : c'est ce que dit hayek pour justifier l'absence totale d'intervention étatique dans la sphère des échanges, et ce afin de rejeter toute politique même seulement keynésienne. Bref, tout circule et inetervenir consiste à freiner la liberté d'un mouvement dont la destinattion finale est imprévisible.

Ce que je note, c'est aussi que vous voulez m'apprendre que le mouvement de mondialisation s'enracine au début de l'Histoire humaine. C'est en partie exact.
Mais aujourd'hui c'est l'économie qui est mondialisée, et tandis que la situatiotn géo-politique et écologique a beaucoup changé en vingt ans. Ce qui consistue une assez notable différence, laquelle permet de pouvoir continuer à introduire des ‘époques’ dans l'Histoire. Tout n'a pas été toujours dans tout. Le capitalisme embryonnaire du haut moyen âge ne consiste guère qu'en un commerce de marché très réduit. Et volume des échanges n'a rien à de comparable avec celui correspondant à l'essor du capitalisme propre au XIX ème siècle. Vous allez donc, à mon sens, un peu vite en besogne. Il y a, je le crains, une véritable rupture, dans le capitalisme lui-même. Mais est-ce peut-être ce que vous vouliez dire. Histoire linéaire, continu, discontinu, avec une finalité, sans finalité (la mondialisation comme fin ? ). Ceux sont des sujets bien délicats à trancher, n'est-ce-pas ?

Enfin, je ne comprends pas très bien comment on peut croire que la mondialisation est un fait accompli, une sorte de finalité inéluctable. Mais bon, je note que la gauche peut faire le jeu, encore une fois, de ces propres ennemis sans même parfois s'en rendre compte. Ce n'est contre vous que je dis cela. On discute.

Cordialement.

Portrait de asozial

De asozial

aus Berlin | 18H55 | 04/06/2008 | Permalien

voilà qui est déjà plus intéressant que ton commentaire précédent - en revanche quand tu emploies le genre de phrase « Il faut dire qu'en parfait dinosaure, ce monsieur croit encore que toute oeuvre d'art est politique par quelques côtés », cela sent fort la « nouvelle philosophie » qui a rendu ses lettres de noblesse au café du commerce et croit avec sarkozy que dire et redire que la droite est moderne suffit pour que ça soit vrai et ne pas être réactionnaire. donc repose-toi la question de quelle gauche joue le jeu de ses ennemis.

tu as raison de dire que les motions de flux et de complexité ont été annéxés par la sémantique néo-libérale et que si je les ai employé moi-même c'est sans doute que je suis aussi contaminé par une mode langagière. la grande différence réside dans le sens qu'on leur donne. quand les néo-libéraux parlent de « tout » ('tout est fluide') ils confondent la réalité avec leur réalité qui est tout économique (en quoi ils sont aussi des héritiers du marxisme). moi je parlais des gens.

dans ma vie - et je ne suis plus étudiant depuis un moment - j'ai pas mal voyagé en france et à l'étranger, je n'ai jamais vu d'endroit dans lequel il n'y avait pas d'immigrés… des ouvriers kabyles au fin fond de l'ariège, des bucherons turcs en bretagne, des coréens au japon, des croates et des chinois un peu partout, des allemands en france et des français en allemagne.

ce que je veux dire c'est avant de se demander ce qu'est la mondialisation, souvenons-nous de ce qui n'est pas la mondialisation - c'est à dire la mise en place de l'état-nation qui apparait en même temps que le capitalisme et lui est nécessaire jusqu'au moment où ce n'est plus vrai…

Tous les commentaires

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 81027 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code