A la une

La Rumeur contre Sarkozy : le marathon judiciaire se poursuit

La Rumeur à la fête de l'Huma 2005 (Jonas Roux/Flickr).

Six ans que ça dure. Depuis 2002, le ministère de l'Intérieur s'oppose au groupe La Rumeur, et en particulier à Hamé qui répondra à la barre sous le nom de Mohamed Bourobka. Accusé d'avoir diffamé la police française dans un article et malgré deux relaxes, le rappeur va devoir s'expliquer une nouvelle fois devant la cour d'appel de Versailles ce mardi.

En entrant dans le tribunal, Hamé aura en main une pétition de soutien à La Rumeur au bas de laquelle figurent 10 000 signatures : une liste de deux cents pages qu'il déposera sur le bureau du juge en début d'audience. Les fans, encouragés sur le site du groupe à venir le soutenir, devraient également venir en nombre au rendez-vous.

Hamé arrivera avec cinq témoins qui se succèderont avec lui à la barre, au cours de l'après-midi : les deux historiens Jean-Luc Einaudi et Maurice Rajfus, le journaliste Grégory Protche, le sociologue et chercheur au CNRS Jean-Pierre Garnier ainsi que la linguiste Dominique Lagorgette. Ces cinq intellectuels l'ont aidé à élaborer une défense d'ordre politique et prouver, comme en première instance puis en appel, que le contenu de son article est historiquement fondé.

Objet du délit : un article publié dans le fanzine du groupe

L'affaire a débuté en juillet 2002. Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, dépose une plainte contre Hamé. Le rappeur est accusé de « porter atteinte à l'honneur et à la considération de la police nationale ». L'objet du délit est un article de trois pages titré : « Insécurité sous la plume d'un barbare », écrit par Hamé et publié en avril 2002 dans le petit magazine gratuit édité par le label de son groupe, « La Rumeur Magazine ».

Le fanzine accompagnait la sortie de « L'Ombre sur la mesure », le premier album de La Rumeur. Le litige porte sur trois phrases de cet article, dont celle-ci : « Les rapports du ministère de l'Intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police sans qu'aucun des assassins n'ait été inquiété. »

Après avoir été relaxé à deux reprises, en première instance, le 17 décembre 2004, et en appel, le 22 juin 2006, Hamé est renvoyé, contre toute attente, par la Cour de cassation -via l'arrêt du 11 juillet 2007- devant la cour d'appel de Versailles. Hamé, joint au téléphone, explique :

« Le lien de cause à effet, entre la nomination toute récente, au moment du procès, de Nicolas Sarkozy aux plus hautes fonctions de l'Etat et ce renvoi en cassation de l'affaire après deux relaxes, ne fait aucun doute pour moi. »

« Politiser un débat jusqu'ici confiné dans la sphère de la recherche universitaire »

Hamé n'aura certes pas été le premier rappeur à avoir tenu des propos considérés comme diffamatoires qui le conduiront devant les tribunaux -avant lui, Ministère Amer et NTM ont été condamnés en 1995.

Mais Hamé est le premier d'entre eux, soutenu par l'ensemble des quatre autres membres de La Rumeur, à vouloir se servir de son procès « pour ouvrir publiquement et politiser un débat jusqu'ici confiné dans la sphère de la recherche universitaire ». Ce mardi, Hamé se dit déterminé à tenter une nouvelle fois de faire bouger les lignes :

« Il s'agit de refuser que soit considéré comme diffamatoire le fait de critiquer publiquement les épisodes des massacres du 17 octobre 1961, de la station Charonne ainsi que les nombreuses bavures perpétrées à l'encontre de jeunes issus de l'immigration dans ce qu'on appelle les quartiers à partir des années 80. »

« La nouveauté dans notre système de défense sera d'aborder l'article incriminé en tant qu'objet littéraire s'inscrivant dans une tradition bien française, en l'occurrence celle du pamphlet. Pour démontrer qu'avec ce texte, je ne viens pas de nulle part, mais que je m'inscris dans une tradition, et que je suis enraciné dans une réalité sociale, historique, culturelle et artistique française.

“Nous avons décidé de mieux démontrer et affirmer que nous avons toute légitimité à faire ce que nous faisons et à dire ce que nous disons. Et c'est essentiel, car en nous intentant ce procès on nous signifie qu'on n'est pas autorisé à s'exprimer sur le plan politique.”

« Le groupe de rap le plus structuré intellectuellement que j'ai eu à défendre »

Titulaire d'un DEA en audiovisuel et en sociologie des médias, Hamé est donc résolu à assumer la dimension politique du procès. Son avocat Dominique Tricaud déclarait d'ailleurs il y a un an à Libération :

« C'est le groupe de rap le plus structuré intellectuellement que j'ai eu à défendre, d'une intelligence exceptionnelle. »

« Depuis trois ou quatre décennies s'est forgée dans ces quartiers une mémoire collective qui est traversée et ensanglantée par les crimes policiers et les violences policières racistes demeurés impunis. Ces cinq témoins vont m'aider à prouver que les humiliations policières à répétition font bien partie du quotidien pour un certain nombre de ces jeunes. »

Quelle que soit l'issue de ce procès, Hamé et La Rumeur sont déterminés à aller jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme, pour que soit reconnue leur « légitimité à s'exprimer ». Ils ne se font pas d'illusion et savent qu'« il faudra un certain nombre d'affaires comme celle-ci pour qu'on puisse un jour parler librement de ces périodes sombres de l'histoire de France ».

« Avec les frais de justice, on aurait pu financer deux ou trois albums »

En attendant, les pertes financières occasionnées par ces démêlés avec la justice fragilisent les finances de leur jeune label, La Rumeur Records, comme tient à le préciser Hamé :

« Avec l'argent investi dans cette bataille juridique, on aurait pu financer deux ou trois albums ou deux ou trois tournées ou produire un jeune groupe. Mais nous avons dû consacrer ces vingt mille euros à nos frais d'avocat. »

« L'équation “médiatisation du procès” = “explosion des chiffres de vente de disques” ne se vérifie pas dans notre cas, même si un nouveau public nous a découvert à la suite de cette affaire. Mais nous ne nous plaignons pas, car on estime que c'est aussi un des rôles de La Rumeur que de livrer ce genre de combats. »

A la fin du reportage télé réalisé au moment de la condamnation de NTM, qui date de1996, Jack Lang déclarait : « Au moment où on va faire entrer André Malraux au Panthéon, je ne peux pas ne pas me souvenir que des censeurs de tout poil avaient demandé au ministre de l'époque d'interdire la pièce de Jean Genet “Les Paravents', qui mettait en cause les militaires pendant la guerre d'Algérie.

‘Et André Malraux leur a répondu avec vigueur : Il faut réfléchir à deux fois avant de décider de jeter la liberté par la fenêtre'. Malraux avait conclu : Je choisis la liberté.’ Et je choisis, à l'image de Malraux, la liberté.”

Lire aussi : Nicolas Sarkozy parviendra-t-il à faire taire La Rumeur ?

Vous avez aimé cet article ? Achetez votre plaque et soutenez l'indépendance de Rue89

Appelez le 08 99 78 00 93 (1,68 € / appel)

Envoyez « RUE » par SMS au 82557 (1,5 € / SMS)

En savoir plus

Accrochez une plaque Rue89 sur votre page de membre et dans vos commentaires. Votre plaque, qui comportera votre numéro de riverain, apparaîtra pendant un mois.

123456
Rentrez le code que vous recevrez dans le cadre ci-dessous pour activer votre plaque

Connectez-vous pour entrer votre code

3 commentaires sélectionnés

Portrait de mathieu-s2

De mathieu-s2

15H14 | 02/06/2008 | Permalien

Charonne, c'est l'histoire… Personne n'est en mesure de nier ce qui s'est passé là, même s'il reste sans doute du travail pour les historiens (comme toujours…)Aucune diffamation ne peut donc résider dans le fait de rappeler la triste mémoire de ce qui a pris le nom de cette station de métro.

Evidemment !
Et surtout, Sarko ne se grandit pas avec ce genre de poursuite.. ; On peut se demander ce qu'il cherche, d'ailleurs…

Mais d'autre part, rattacher Charonne à « ce qui se passe dans les quartiers depuis 1980 » est une erreur de jugement autant qu'une faute politique.

C'est sous-entendre une similitude entre les deux phénomènes.

Charonne : 9 morts, cégétistes, dont 8 communistes et probablement des centaines de blessés. Contexte : La guerre d'Algérie.
Un événement majeur de cette période, où l'on frôle le glissement de la Guerre d'Algérie à la guerre civile en territoire métropolitain.Le terrorisme d'extrême-droite est à son plus haut niveau. Le ressentiment des Algériens de France est exacerbé. Un crime policier de grande envergure est commis.

Les quartiers depuis 1980 : un phénomène très différent, dont la signification politique n'a rien à voir. Ni les m^mes acteurs, ni les mêmes faits. Ni surtout : pas de guerre menée par la France dont les événements seraient l'écho.

L'utilisation du terme : « nos frères » crée un amalgame. Il tend à faire exister une situation politique, à connotation ethnique, presque religieuse, qui, heureusement n'existe pas. Parler ainsi, c'est faire le jeu des partisans d'une politique de répression, de ceux qui rêvent de faire croire tooujours à des états d'urgence.

Cet amalgame est effectivement insultant pour la police républicaine, et il n'est pas très malin de l'inciter à se reconnaître dans les pratiques de répression de l'époque de la Guerre d'Algérie.

Le problème dit « des quartiers » existe, il est grave, un de ses aspects est la détestable politique policière du gouvernement actuel. Mais il est politiquement irresponsable d'assimiler cela à Charonne…

Alors, soutenir « La Rumeur » et défendre son droit à l'expression, oui. Revendiquer la liberté d'expression jusqu'à y compris le droit de déconner, oui.
Mais sous-entendre en même temps que les textes de La Rumeur sont justes et véridiques : NON ! Ces textes sont mauvais, irresponsables et dangereux. Il faut les critiquer comme tels.

Et, pour tout dire, le nom-même qu'ils ont choisi, « La Rumeur », est-il si recommandable que cela ? Quoi de pire qu'une « rumeur » ? de plus pernicieux et souvent mensonger. Qui colporte ? qui a colporté des rumeurs ? Triste référence !

Bref, défendons le droit à l'expression de « La Rumeur », mais aussi invitons-les à plus d'exigence intellectuelle et éthique.

Portrait de p.

De p.

15H27 | 02/06/2008 | Permalien

A voir ou a revoir le téléfilm « Nuit noire » sur les événements du 17 octobre 1961. Ou l'embrigadement dans le bidonville de Nanterre face à feu Maurice Papon…

http://www.commentairedujour.over-blog.com

Tous les commentaires