tribune

A propos du livre de Delanoë : socialiste et libéral, un oxymore ?

Les propos de Bertrand Delanoë suscitent un émoi témoignant de l'oubli dans lequel est tombée une tradition intellectuelle que nous gagnerions pourtant beaucoup à (re)découvrir. Mais cet émoi est également caractéristique de l'étonnant opprobre qui frappe le libéralisme politique, bien souvent confondu avec l'ultra-libéralisme, et, de ce fait, régulièrement voué aux gémonies par les courants les plus divers, des partisans de l'anti-mondialisation aux « souverainistes », les uns au nom de la lutte contre les inégalités, les autres au nom de l'indépendance de la nation.

Pourtant, le libéralisme politique, qui comporte certes une pluralité d'inspirations, réunit des auteurs (A. Smith, J. Stuart Mill, Condorcet, Jefferson, Hume, Kant …) dont le point commun est de revendiquer plus de liberté non pour quelques-uns mais, dans le principe, pour l'humanité entière. Les questions que ces auteurs se posaient gardent leur pertinence, en particulier celles touchant au rôle de l'État (voir les analyses éclairantes de F. Vergara dans Les fondements philosophiques du libéralisme).

L'examen attentif des réponses qu'ils apportaient permet à tout lecteur de bonne foi de distinguer le libéralisme authentique d'un courant fort différent, s'autodésignant également comme libéral, qui pense résoudre les problèmes que rencontrent nos sociétés en laissant jouer sans entrave les forces du marché. Pour cette famille de pensée, dont Hayek et Friedman sont les représentants les plus connus, la production de l'égalité par la loi et l'État représente une étape révolue.

Une tradition qui cherche à concilier exigence de liberté et justice sociale

Désormais, la menace principale pour les libertés viendrait de l'Etat et il n'y aurait pas de tâche plus urgente que de démanteler les services publics, de faire confiance au privé pour maintenir notre système d'assurance et de développer les systèmes de retraite par capitalisation. Le projet de société des ultra-libéraux s'inscrit dans une logique de méfiance à l'égard de ce qu'ils nomment légicentrisme ou « stalolâtrie » et, ce faisant, tourne le dos au souci de justice sociale, souci sans lequel le libéralisme est privé de sa substance. Je n'ai pas lu, dans le discours de Bertrand Delanoë, autre chose qu'une particulière attention à ce souci. Or le socialisme libéral représente la tradition intellectuelle qui, plus qu'aucune autre, a cherché à concilier l'exigence de liberté et celle de justice sociale.

Il n'entre pas dans mon intention d'entrer dans les détails de cette tradition, Serge Audier et Monique Canto-Sperber ayant consacré des ouvrages importants à son sujet. Mais à constater les réactions effarouchées de quelques figures majeures du PS, il semble qu'un rappel sommaire pourrait avoir quelque utilité.

Je me contenterai d'évoquer l'exemple de Guido Calogero (1904-1986) qui, pour insister sur l'indissociabilité du libéralisme et du socialisme, a promu la dénomination libéralsocialisme dans laquelle « ni le libéralisme n'était le substantif ni le socialisme l'adjectif, et réciproquement » :

« Il n'y avait pas un composé de substantif et d'adjectif, mais un substantif unique, qui se référait étymologiquement aux deux vieux noms pour donner une première indication, mais en réalité désignait un seul et nouveau concept » (Calogero, « Socialismo liberale e liberalsocialismo », 1944).

Il est exclu d'être authentiquement socialiste sans être libéral

Il est donc exclu d'être authentiquement libéral sans être socialiste et d'être authentiquement socialiste sans être libéral. Ainsi Audier souligne, dans « Le Socialisme libéral » (2006, p.70) :

« A celui qui vit dans la misère, on ne peut, sans hypocrisie, se contenter de garantir la liberté d'opinion et de vote, tandis que, à celui qui subit une dictature, on ne peut, sans “perfidie”, proposer une hausse du niveau de vie sans l'accompagner d'une possibilité d'intervenir dans la gestion du patrimoine commun. »

Aussi Calogero fustige-t-il ceux qui voient dans l'égalité un idéal incompatible avec la liberté, évoquant à ce sujet « la confusion du libéralisme égoïste, du libéralisme de ces libéraux qui s'occupent seulement de leur liberté » (Calogero, « Laïcisme et dialogue », 2007, p.181). Son éthique du dialogue, qui n'est pas sans anticiper les formulations contemporaines d'Habermas et d'Apel, fournit d'ailleurs à la démocratie de solides fondations morales. A ses yeux, « liberté, égalité et justice expriment le même idéal, qui est l'idéal du dialogue […], ce même idéal qui inspire tout libéralisme moderne, exactement dans le même sens qu'il inspire tout socialisme moderne » (ibid.). Plus loin, il ajoute :

« Qu'est-ce que la Fraternité, sinon l'expression du même principe, selon lequel nos frères réels sont tous ceux à qui nous conférons les mêmes droits, et non pas seulement ceux qui sont du même sang ? “ (ibid., p. 183.)

Dans la perspective de Calogero, la démocratie doit donc être interprétée comme la réalisation concrète de l'éthique du dialogue, la politique n'étant que ‘l'ensemble des modes sur lesquels nous parvenons à nous mettre d'accord pour vivre ensemble de façon plus ou moins civile’. La refondation de la gauche ne pourra s'accomplir qu'en retrouvant la véritable tradition libérale, celle des solidaristes (Bourgeois, Bouglé), celle de Rosselli, celle de Calogero, etc., et non en s'inspirant de ses versions édulcorées (celle de Blair, parmi tant d'autres). Si Delanoë se situe réellement dans cette perspective, et qu'il cherche à favoriser à la fois le civisme et la lutte contre les discriminations, on ne peut que l'encourager à approfondir le sillon.

51 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de zorbek

à zorbec Portrait de zorbec De zorbek

19H11 | 04/06/2008 | Permalien

« A qui cela profite ? »
Aux Chinois (et à tous ceux qui achètent ce qu'ils produisent).

« le ratio capital/travail s'est dégradé au détriment du travail »
Forcément, le secteur primaire de l'économie Francaise, comme dans tous les pays développés, s'est considérablement réduit. Vous préférez peut-etre le travail aux champs ou aux mines pour tout le monde ?

« la planche à billets aux USA »
C'est bien ce qui fait que le « Nr One » l'est de moins en moins.

Portrait de cooper59

De cooper59

pour la decroissance ! | 08H45 | 01/06/2008 | Permalien

@ comptecourant , je rectifie : les investisseurs et le liberalisme qui creent des richesses sans les redistribuer , votre pseudo est parfait ; Mais je reviens a mes moutons en me disant que Delanoé devrait sortir aussi ce bouquin : « comment j'ai vidé les squats de Paris » , squats artistiques , d'emigrés ou squats tout court . Succes de librairie assuré ! Et en plus il gagnera des militants (je ne vous dis pas lesquels) ! Allez , vive la Gauche liberable !

Portrait de skalpa

De skalpa

actif et militant ? | 09H03 | 01/06/2008 | Permalien

Parataxe ?
Hypotypose ?
Allitération ?
Hyperbole ?
Dénaturation ?
En tout cas, superposition, défiguration (de style ? )
Hybride !
bertrand delanoé ségolène royal
http://kprodukt.blogspot.com

Portrait de patrick du 14

De patrick du 14

toujours naze et qui cotises pas | 09H25 | 01/06/2008 | Permalien

conduire dans paris , c'est une histoire de vocabulaire
audiart

Portrait de vol19

De vol19

awash | 09H58 | 01/06/2008 | Permalien

Le point que je voudrais soulever concerne d'une part le sens des mots et comment d'autre part un mot est repris à une époque donnée ou dans une population de part l'influence des débats médiatiques et des déformations politiques. Ainsi un mot prend une « connotation » positive ou négative de part les associations qu'il conduit. « Internationaliste » au début du XXième pouvait être repris comme « antipatriote ».
Tel sont les destins des mots qu'Alain Rey illustrerait beaucoup mieux que moi.

Certes dans un cadre théorique philosophique ou politique, universitaire, le mot conserve davantage son sens originel, c'est à dire comment les penseurs l'ont définit.

Hors de ce cadre là et pour le grand public, à un moment donné le mot prend une « connotation » en fonction de ce à quoi le destinataire va l'associer dans sa subjectivité (son vécu et les discours repris par les médias).

-> Soit on s'insurge contre le dictat de la connotation des mots plus qu'à la recherche de leur sens originel, en assurant la primauté du sens académique.
-> Soit, on prend en compte la quête d'un mot (ce que font les conseiller en communication, les testeurs)qui prennent en compte les associations subjectives connotées par un mot ou un symbôle dans une population.

Le terme de « libéral » est juste sur des critères universitaires. Pour le grand public des années 2008 le terme « libéral socialiste » crée une confusion, un malaise, une coupure. Il y a eu déjà « national socialiste » qui n'avait rien de socialiste. Pourquoi pas « national libéral » ? Libéral connote « ultralibéral » donc ce symétrique de « socialiste »… l'impression d'oxymore, d'antagonisme, de manipulation et surtout qu'une fois de plus les socialistes ne prennent pas en compte comment le petit peuple (dont il se reclame) pense (pas nécessairement universitaire). Là, est je pense dans cette démonstration élitiste, la trahison, qui annonce déjà la défaite, donc la colère. Et surtout le fait que les socialistes sont vraiment coupés des bases des classes populaires et moyennes et répètent les même erreurs, n'écoutent pas… ce qui est contre les principes dont ils se réclamment par bonne conscience.

Portrait de asozial

De asozial

aus Berlin | 10H09 | 01/06/2008 | Permalien

querelle sémantique sans fond… royal n'est pas une collectiviste, elle essaie juste de tacler un adversaire politique !

et le problème est moins souvent un système que la posture morale qu'il induit - au niveau organisationnel, pourquoi pas le capitalisme s'il ne légitimait pas le « darwinisme social » - et pourquoi pas le communisme si la « dictature du prolétariat » avait été compris comme la métaphore qu'elle est chez marx et pas si facilement intrumentalisée…

(ne hurlez pas à la simplification, c'est juste un post de 100 mots)

Portrait de cooper59

à asozial Portrait de asozial De cooper59

pour la decroissance ! | 10H51 | 01/06/2008 | Permalien

Darwinisme social : l'expression est parfaitement justifiée et exacte . Ceux qui soutiennent aujourdhui (et depuis longtemps)la venalité et la loi de la jungle comme systeme societal ne verront pas arriver le mur !

Portrait de cooper59

De cooper59

pour la decroissance ! | 10H16 | 01/06/2008 | Permalien

le PS croit qu'il se sauvera en hissant les couleurs du « pragmatisme liberal » , entre nous Beregovoy , Strauss Kahn , Fabius et le PS ont fait le bonheur des patrons du CAC pendant leurs mandatures et ce depuis 83 ! Là ils vont se torpiller pour de bon ( il restera le socialisme municipal , au moins pendant un temps ) , l'extreme gauche represente deja la France d'en bas , et ce n'est qu'un debut , le PS aura le cul entre deux chaises et finira par s'asseoir par terre , Ah les grands strateges ! trop fort ces mecs . Que le PS regarde ce qu'il se passe en Italie et en Allemagne , le meme phenomene s'enclenche en Angleterre .

Portrait de jcs03

De jcs03

PME LILLE 59 | 10H38 | 01/06/2008 | Permalien

Un maître mot : « n'abordons pas les sujets peau de banane, » juste un soupçon de gauche tradition, un nuage de bilan édulquoré, quelques pistes d'ouvertures libérales, et le tour est joué.
« Wait and see », il serat tjrs temps d'affiner en fonction des réactions….
En attendant, sortons les petits vieux lors des réunions meeting, une place près du podium,des p'tits fours pas trop dur à gober, un fond de Kirr champagne à l'eau de rose, quelques photographes immortalisant l'instant, il ne manque que la foi des adhérents restant sur leur faim,las des querelles internes et en attentent de positions claires et franches. Si l'affiche parait être belle et aguichante , n'oublions pas qu'il faut également une bonne dose de colle pour qu'elle reste en place !

Portrait de ysengrimus

De ysengrimus

11H41 | 01/06/2008 | Permalien

Pfff et comment. Un oxymore intégral et une perpétuation de la déviation politicienne du socialisme.

http://ysengrimus.wordpress.com/2008/05/06/le-socialisme-n%e2%80%99est-p…

Paul Laurendeau

Portrait de déluge

De déluge

menuisier | 12H12 | 01/06/2008 | Permalien

L'article est interressant et éclairant sur la tradition libérale, son distingo d'avec le libéralisme.

Le problème se trouve à mon sens dans ce que veut Delanoe.
C'est un homme politique d'expérience et c'est un homme d'apareil qui connait bien le PS.
Jusqu'à présent, bien que suivant l'actualité politique, et celle du PS en particulier, je n'ai pas souvenir d'avoir entendu Delanoe s'exprimer sur sa philosophie politique, ses convictions et comment il envisageait son socialisme.
Mieux vaut tard que jamais pourai t'on dire…

MAIS, pour ce faire il choisit de mettre en avant ce mot lourd de de sens et de possibles contre sens : Libéralisme.

On peut penser qu'il y a là une profession de foi interressante, la base d'une refondation.
Je ne le crois pas.
Il connait les mots qu'il utilise et celui-ci n'est de sortie que pour provoquer non pas le débat mais la polémique.

Delanoe est de la même génération que Sarkozy et il partage en plus avec lui la même tactique : Créer la polémique, choquer pour devenir le point pivot autour duquel on discute.
Provoquer, suciter de la colère et du ressentiment, tout pourvu qu'il devienne un temps celui qui dicte les thèmes dont on parle, il fait grandir ainsi sa stature et c'est le plus important lorsque l'on a une ambition nationale.

Alors bien sur, ce débat autour du libéralisme comme philosophie, ou option économique est passionant.

Mais je pense que pour Delanoe ce n'est qu'un chiffon (pas rouge pour le coup) qu'il agite pour être au centre du débat au PS, tout en rassurant le centre droit dont il aurait besoin aux présidentielles.

De la tactique, du billard à trois bande, du vent en barre, de la com, pas de la politique.

Portrait de papy55

De papy55

prof. en province | 12H23 | 01/06/2008 | Permalien

Tous les leaders gauche feraient mieux de faire fonctionner la « boite à idées » pour présenter un front uni et solide à Sarko et ses godillots, plutôt que faire une perpétuelle guerre de com » pour se « présenter » comme celle ou celui qui sera « général en chef », les citoyens et électeurs qui n'appartiennent pas à la catégorie « 53% » sont désespérés !

Portrait de Mon-Al

De Mon-Al

roturière :-) | 16H35 | 01/06/2008 | Permalien

C'est quoi un « oxymore » ? Une sorte de ver intestinal ?

Portrait de asozial

à Mon-Al Portrait de Mon-Al De asozial

aus Berlin | 17H00 | 01/06/2008 | Permalien

mets ça en relation avec le troisième terme de l'équation

Portrait de Béatrice1

De Béatrice1

| 17H26 | 01/06/2008 | Permalien

Le libéralisme a été inventé par les Lumières et est à la base de la Révolution française. Sa racine est LIBERTE.

Il est effrayant de voir le nombre de gens qui sont contre la liberté…

Portrait de cooper59

De cooper59

pour la decroissance ! | 19H51 | 01/06/2008 | Permalien

depuis le siecle des lumieres , beaucoup d'eau a coulé sous les ponts et les SDF y sont toujours installés ; et ce n'est pas en jouant sur les mots que ça va s'arranger ; Quand au mot « liberalisme » , il a aujourdhui la meme signification dans la bouche d'un patron du CAC ou d'un deputé de l'UMP que dans celle d'un Rmiste , apres , tout depends de quel coté on se trouve . cordialement .

Portrait de Béatrice1

à cooper59 Portrait de cooper59 De Béatrice1

| 00H56 | 03/06/2008 | Permalien

J'aimerais bien qu'on m'explique en quoi et comment la privation de liberté a jamais réglé la misère. Historiquement, ça a même toujours été le cotnraire.

Portrait de Consumeriste

De Consumeriste

Cadre commercial | 06H52 | 02/06/2008 | Permalien

SCOOP !

Après 30 ans d'ultralibéralisme, des français pas tous heureusement), réclament encore + …

Que reste-t-il à privatiser ?

La Poste ?
L'éducation nationale ?

Et en matière de fiscalité…

Après avoir réduit à zéro la fiscalité des placements financiers, faut-il verser de l'argent des contribuables à ceux qui en ont ?

Portrait de anneavril

De anneavril

enseignante | 18H40 | 02/06/2008 | Permalien

UNE oxymore ou alors UN oxymoron ! ! !

Portrait de Jaùsep

De Jaùsep

| 11H56 | 03/06/2008 | Permalien

Quelques oxymores libres sur monsieur BD :

Son avenir : « L'homme que vous adorerez détester »
Ses références : « La clarté obscure des Lumières »
Ses discours : « La parole audible des malentendus »
Ses réussites : « Paris illusoires de 2012 désillusions »
Sa devise : « Nager au fond pour ne point sombrer »
Le personnage : « Il est seul parce qu'il est unique »
Son libéralisme : « La juste inéquité libérée »
Un égo : « l'ancre paisible au centre de tous les désordres »
Une Ségo : « l'éclat du diamant posé sur l'ombre de son ombre… »
La forme : « Cette élégante absence de contours “
Le fond : ‘Une vertigineuse colonne de néant’

Des oxymores pour dénoncer la vérité ?

Portrait de pivert

De pivert

socialiste | 10H49 | 04/06/2008 | Permalien

pour quoi parler de « libéralisme » alors qu'il existe une tradition qui dit exactement cela et qui s'appelle tout simplement le « socialisme démocratique » ?

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