Decryptage

L'épouse n'était pas vierge : le tribunal annule le mariage

A Lille, la justice a accédé à la requête d'un mari « trompé sur les qualités essentielles de sa femme ». Le jugement fait débat.


Montreuil-sous-Bois, 2006 (Olivier Culmann).

Me Xavier Labbée n'en pouvait plus, jeudi soir, peu après 18 heures. Le téléphone n'avait pas cessé de sonner, toute la journée, chez cet avocat lillois : depuis le matin, les médias s'étaient emparés d'une affaire qu'il avait plaidée « une grosse année » plus tôt devant le Tribunal de grande instance de Lille.

Le TGI s'est prononcé le 1er avril dernier sur cette requête en annulation d'un mariage. La cause ? La mariée n'était pas vierge, ce dont l'époux s'est aperçu durant la nuit de noces, à une heure où les invités trinquaient encore. Tous deux musulmans, ils avaient quelques années d'écart -la trentaine pour lui, une vingtaine d'années pour elle, précise Me Labbée. Ils n'avaient jamais vécu ensemble au moment de la noce, à l'été 2006.

Maintenant que le jugement a été largement rendu public par la revue juridique Dalloz dans son édition de la semaine dernière, l'avocat veut faire part de sa perplexité, après avoir plaidé le mensonge comme motif d'annulation de l'union :

« Ça prend une dimension que l'affaire ne mérite pas, franchement ! Les deux parties étaient d'accord pour se séparer, et ces gens sont allés devant le juge parce qu'ils n'envisageaient plus de vivre ensemble. Le magistrat ne crée pas le contentieux, ce sont les gens qui créent le contentieux, que voulez-vous faire quand tout le monde est d'accord pour faire annuler le mariage ? “

Guigou et Badinter montées au créneau

L'avocat soupire qu'un divorce pour consentement mutuel, ‘plus rapide et surtout plus discret’ se serait finalement révélé plus opportun pour l'ex-couple. Me Labbée n'en revient pas de voir qu'après la presse, de grandes figures ont embrassé l'affaire, comme Elisabeth Guigou ou encore Elisabeth Badinter, qui s'est indignée, jeudi midi, sur les ondes de France Inter de ‘l'humiliation publique’ que cette affaire représente pour la jeune femme.

Elle dénonce au passage le différencialisme dans la société et dit avoir ‘honte de la justice française’ :

Pour Me Labbée, qui représentait devant le TGI de Lille l'époux, ‘il n'y a pas de quoi fouetter un chat’ quand on compare ce jugement en annulation aux autres questions de mœurs :

‘On n'est pas dans un pays qui défend le mariage comme une institution sacrée. Les gens feraient mieux de s'intéresser au régime du Pacs : là, en cas de rupture du Pacs, on est dans la répudiation pure et simple !

Les cas d'annulation de mariage restent rares, en France, où l'on en compte moins d'un millier par an. Le plus souvent, c'est d'ailleurs le parquet qui est à l'initiative de la procédure d'annulation, par exemple pour absence de consentement.

Rue89 a sollicité l'analyse de deux contributeurs réguliers parmi ses experts : un juriste, François Doutriaux, et une avocate au barreau de Paris, Laure Heinich-Luijer.

Le mensonge, condition d'annulation

François Doutriaux confirme que les procédures pour annulation de mariage sont peu fréquentes mais précise que la stratégie de défense bâtie autour du mensonge reste tout à fait classique’ dans un cas comme celui-ci :

‘En fait, il n'y a pas de définition positive du mariage dans le Code civil. On définit plutôt une série d'interdictions (conditions d'âge, de lien de parenté, etc…), causes d'annulation du mariage. C'est le cas par exemple l'absence de consentement, visée à l'article 146 du code civil. Le mensonge en tant que tel n'est pas une hypothèse visée comme telle par l'article 180. Toutefois, le code civil a prévu un rattrapage et la tromperie peut être sanctionnée : on peut faire annuler un mariage si l'on estime qu'il y a erreur sur les qualités essentielles de la personne.’

Le juriste internaute de Rue89 détaille les nombreux cas où la jurisprudence a soulevé la question des ‘qualités essentielles de la personne’ :

Vierge, une ‘qualité essentielle’ ?

C'est là que se niche la disposition la plus controversée de ce jugement. En quoi la virginité d'une cocontractante peut-elle être considérée par la justice française comme une ‘qualité essentielle de la personne’ ? Non sans habileté, l'avocat du mari a justement plaidé non pas sur la virginité en tant que telle mais sur le mensonge. A présent, il estime que les médias stigmatisent l'islam en relayant à l'excès cette affaire.

Si l'avocat relativisait, jeudi soir, l'importance du facteur religieux en arguant que ‘le Code civil est le même pour tous’, François Doutriaux rappelait à son tour que ‘ce n'est pas tant la virginité que le mensonge sur la virginité qui est en cause’.

Juriste, il relève toutefois que la justice, même laïque en France, peut être amenée à prendre acte du fait que l'une des parties nourrit de ‘profonds sentiments religieux’ qu'il estime bafoués :

Avocate au barreau de Paris, Laure Heinich-Luijer s'inquiète de cette décision, toutefois. Pour elle, la décision du TGI de Lille au 1er avril incarne ‘le relativisme culturel en application’. D'après elle, le tribunal a créé un précédent dangereux en faisant de la virginité une qualité essentielle de la conjointe :

‘C'est ce que disaient les tribunaux au Moyen-Age !

L'absence de virginité devient un vice interne’

Pour elle, cette décision de justice, même si les parties étaient d'accord, incarne ‘un recul du droit des femmes à disposer de leur corps’ :

‘La femme est choséifiée, elle est l'objet d'un contrat et dispose d'un vice interne. La dignité de la femme et sa liberté individuelle sont considérées comme moins importantes que la volonté du mari d'avoir une femme vierge. Le tribunal fait application du droit des contrats comme si ce droit prévalait sur les valeurs essentielles de la République… On peut craindre la prochaine étape : le retour de la sanction pénale en cas d'adultère ?

Me Heinich-Luijer réfute d'ailleurs qu'on fasse du consentement un cache-sexe à de telles décisions de justice et s'interroge : qu'en sera-t-il de l'acceptation de la bigamie si elle est consentie ?

8 commentaires sélectionnés

Portrait de Le Yéti

De Le Yéti

yetiblog.org | 22H40 | 29/05/2008 | Permalien

L'épouse devrait remercier la justice française.

Qui lui a épargné un mari aussi borné et stupide.

Portrait de RueDeLaPoupéeQuiTousse

De RueDeLaPoupéeQuiTousse

23H03 | 29/05/2008 | Permalien

Je ne vois pas bien en quoi cette annulation remet le moins du monde en cause la liberté des femmes (ou des hommes du reste, puisque la jurisprudence vaudra dans les deux sens) à disposer de leur(s) sexualité(s). On ne peut pas s'autoriser du raccourci consistant à passer de la tromperie concernant sa virginité à sa non-virginité elle-même, puisque l'annulation ne se fonde pas sur le fait que cette femme n'est pas vierge mais sur le fait qu'elle a menti sur sa prétendue virginité (entre parenthèse on peut se demander pourquoi). Ce qui est en cause ce n'est pas la virginité, c'est le mensonge ou la tromperie : si elle n'avait pas prétendu être vierge alors qu'elle ne l'est pas, le mariage n'aurait pas été annulé en n'aurait pas pu l'être, ce qui prouve bien que ce n'est pas du tout le fait qu'elle ne soit pas vierge qui est en cause.

Portrait de Schtroumpf perplexe

De Schtroumpf perplexe

physicien | 05H40 | 30/05/2008 | Permalien

Le mensonge ne suffit pas à faire annuler le mariage. D'après l'article, il faut un mensonge sur une « qualité essentielle ». Donc cette annulation de mariage implique que la virginité est une « qualité essentielle ». C'est là qu'est le problème.

Le problème est d'autant plus enuyeux que cette « qualité essentielle » n'est vérifiable que chez les femmes, ce qui contredit l'égalité des droits entre les hommes et les femmes.

Portrait de Céleste

De Céleste

09H40 | 30/05/2008 | Permalien

cette nouvelle aurait-elle eu le même retentissement si les deux ex époux avaient été catholiques ?
certains d'entre eux sont aussi très attachés à la virginité.

d'ailleurs, si cela avait été le cas, la religion des protagonistes aurait elle même été signalée ?

et pourquoi l'est-elle dans le cas présent si ce n'est pour pousser à l'amalgame, ou pour discriminer ?

depuis quand, dans un état laïc se doit-on de préciser la religion des gens lorsqu'on parle d'eux ?
enfin, celle des non chrétiens.

que l'attitude de ex mari soit rétrograde, patriarcale, machiste, bien sûr.
mais malheureusement des crétins machos qui traitent mal les femmes, j'en vois tous les jours.

je trouve choquant de monter ce genre de fait divers en épingle, il permet la montée de l'intolérance.
les anti islam vont crier au scandale et multiplier les amalgames et les tenants d'un islam radical vont se réfugier derrière de vieilles sourates extirpées d'un antique manuscrit qui date d'un temps révolu pour justifier au nom de l'honneur ou autre fadaise, l'attitude de l'ex mari et prôner la virginité de la femme.

celle-ci n'étant toujours pas, et cet exemple en est une nouvelle preuve, libre de son corps.

encore une fois une querelle va utiliser le corps d'une femme.

Portrait de Gringo

De Gringo

| 11H01 | 30/05/2008 | Permalien

Je me répète mais :
le recteur de la mosquée de Lille, Amar Lasfar a déclaré : « Juridiquement, je comprends la décision. Mais il n'est écrit nulle part dans le Coran que la mariée doit être vierge »

Laissez la religion hors de ça svp.

Portrait de rahil

De rahil

11H26 | 30/05/2008 | Permalien

jurisprudence ?
oui toutes les femmes qui decouvrent que leur mari n'occupe pas le poste professionel qu'il pretendait, ou qu'il a un salaire inferieur, ou que sa mere est vache, ou qu'il joue aux cartes.
toutes les femmes battues et trompees….

Portrait de Drio

De Drio

11H33 | 30/05/2008 | Permalien

Je comprends que cette decision de justice puisse choquer ou déranger, surtout certaines femmes qui y voient un retour en arriere de la cause feminine.
Pourtant je me dois de souligner que le mariage est avant tout un contrat, soumit aux regles générale des contrat et donc à certaines conditions de validité.
Parmis ces conditions nous trouvons le consentement libre, à defaut de ce dernier le contrat peut etre annulé.
Dans le cas présent il y a manoeuvre dolosive de l'épouse qui s'est prétendue vierge alors qu'elle ne l'était point. Monsieur a contracté mariage en pensant celle-ci encore vierge, si tel n'etait pas le cas il ne l'aurait certainement pas épousé puisque pour lui la virginité etait une cause de son engagement.
Le mensonge de l'épouse a permis à cet homme de se marrier et comme tout contrat en cas de vice du consentement, le dol (c.a.d le fait de tromper son co-contractant afin qu'il s'engage), la partie trompée est en droit de demander l'annulation du contrat.
Pour conclure il ne faut pas faire un amalgame entre une application pure et simple du droit des contrat et un lien avec la religion ou la cause des femmes.

Portrait de Suzanne Citron

De Suzanne Citron

Historienne et auteure | 15H02 | 31/05/2008 | Permalien

Je n'ai pas lu tous les commentaires, mais ces mot de Me Labbé me semblent une réponse aux postures alarmistes initiées notamment par Badinter et Guigou et au tollé médiatiaque ainsi provoqué :

« Ça prend une dimension que l'affaire ne mérite pas, franchement ! Les deux parties étaient d'accord pour se séparer, et ces gens sont allés devant le juge parce qu'ils n'envisageaient plus de vivre ensemble. Le magistrat ne crée pas le contentieux, ce sont les gens qui créent le contentieux, que voulez-vous faire quand tout le monde est d'accord pour faire annuler le mariage ? »

Et, une fois n'est pas coutume, j'adhérerais volontier au propos sybillin de Rachida Dati approuvant la décision. Ne doit-on pas d'abord et avant toute autre réaction se réjouir, (comme le dit à sa manière le premier des commentateurs encadrés par Rue 89), pour cette jeune femme, qui le souhaitait en toute vraisemblance, de l'annulation du mariage ?

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