L'instabilité permanente dans l'ancienne Palestine mandataire résulte, en dernière analyse, de la contradiction entre le projet sioniste d'y établir un Etat juif et la présence sur cette terre d'un peuple autochtone refusant d'abandonner ses droits nationaux.
De l'expulsion aux cantons
Le soutien des grandes puissances à Israël, allié de poids dans une région aux enjeux géostratégiques majeurs, étant conditionné à ce que cet Etat soit, au moins en apparence, démocratique, une contradiction a émergé très tôt pour les dirigeants sionistes : comment préserver simultanément le caractère juif et le caractère démocratique de l'Etat d'Israël sans renoncer aux prétentions sur l'ensemble de la Palestine mandataire ? Le peuple palestinien a toujours été un obstacle à la réalisation du projet sioniste. De l'annihilation de l'obstacle (le Plan Daleth et l'expulsion massive de 1947-1949) à son contournement/containment (le Plan Allon de 1967 et la cantonisation), le but reste le même : le plus de territoire et le moins de Palestiniens possible sous juridiction israélienne.
Les Accords d'Oslo participaient de cet objectif : abandonner la gestion des zones les plus densément peuplées à un pouvoir autochtone tout en gardant le contrôle de la quasi-totalité du territoire. Le retrait de Gaza s'est inscrit dans cette logique. En parallèle, l'accélération de la colonisation de la Cisjordanie (près de 500000 colons aujourd'hui) a eu pour conséquence sa fragmentation et l'utilisation, actuellement, de 40% de sa superficie par les infrastructures israéliennes.
Aujourd'hui, Gaza est isolée du monde et la Cisjordanie n'est plus seulement « occupée » mais désormais « intégrée » à Israël. La superficie d'Israël comprenant les 40% de facto annexés représente plus de 23000 km2, contre à peine 3000 km2 de cantons palestiniens isolés, dont les entrées et sorties sont sous contrôle israélien.
Des négociations pour « deux Etats » ?
Et les « pourparlers », en cours depuis plus de quinze ans ? La réalité du terrain et les conditions posées lors des négociations sont sans appel : des Accords d'Oslo au Plan Olmert, pour Israël « l'Etat palestinien » équivaut aux cantons, et le processus négocié a été utilisé comme un moyen de rendre irréversible la situation sur le terrain tout en prétendant rechercher un compromis.
C'est à la lumière de ces éléments et de cette « nouvelle réalité » que de plus en plus de voix s'élèvent pour demander l'abandon de la perspective de « l'Etat palestinien indépendant », imposée dans les années 80 au nom du « réalisme », du « pragmatisme » et de la « recherche du compromis ». Au-delà des thématiques « classiques » (le sort des réfugiés et des Palestiniens d'Israël, la reconnaissance d'Israël comme Etat juif…), les arguments du « réalisme » et du « pragmatisme » ont été retournés.
C'est l'idée même de « compromis » qui est à réévaluer. La conquête de la Cisjordanie fait partie intégrante du projet sioniste, comme la Cisjordanie fait aujourd'hui partie intégrante d'Israël. Exiger du gouvernement israélien qu'il renonce à la maîtrise de la Cisjordanie n'est pas une position de « compromis ». Cela revient à lui demander de défaire ce qu'Israël a mis plus de quarante ans à construire et, en réalité, d'abandonner le projet sioniste d'établissement d'un Etat juif sur la Palestine mandataire au moment où il est presque réalisé.
Quel « pragmatisme politique » y a-t-il dans la demande faite à Israël de déplacer, d'indemniser et de reloger près de 500000 colons, d'abandonner des infrastructures qui lui ont coûté, depuis trente ans, plus de 60 milliards de dollars, d'accepter de partager la souveraineté sur Jérusalem, de tolérer au cœur de son territoire une route reliant la Cisjordanie et Gaza ou encore de renoncer au contrôle de la frontière avec la Jordanie, dans un contexte où la mobilisation palestinienne s'est essoufflée et où aucune pression internationale ne s'exerce ? Quel « réalisme » dans un mot d'ordre sans base matérielle ? « Cisjordanie », « Jérusalem-Est » sont des termes qui se réfèrent à des entités qui n'existent plus suite à leur digestion par Israël.
Quel « réalisme » a un projet sans soutien populaire ? Il n'y a aucune adhésion de la population à un « compromis » qui n'aboutirait qu'à un « Etat » constitué de cantons sous surveillance israélienne, habités pour moitié par des réfugiés dont le sort ne serait pas réglé.
Abandonner le mot d'ordre de l'Etat palestinien indépendant
Au vu des dynamiques actuelles, le mot d'ordre de l'Etat unique et démocratique n'est pas moins « pragmatique » ou moins « réaliste » que celui des « deux Etats ». Bien au contraire.
Pas moins pragmatique car il n'exige lui aussi, en dernière analyse, rien d'autre que l'abandon du projet sioniste. Beaucoup reconnaissent aujourd'hui l'inutilité d'une étape qui entretient l'illusion du « compromis possible » entre existence de l'Etat juif et satisfaction des droits nationaux des Palestiniens mais qui nécessite désormais de réunir à peu près les mêmes conditions que celles requises pour l'Etat unique.
Pas moins réaliste car l'Etat unique existe déjà, de la Méditerranée au Jourdain, avec entre autres un seul système économique (déséquilibré mais unifié), une seule monnaie, des infrastructures communes (routes, eau, électricité…) et deux langues, l'Arabe et l'Hébreu, qui sont déjà officiellement celles de l'Etat d'Israël.
Pas moins réaliste car l'idée est en plein essor. On pourrait être témoins de nouvelles dynamiques de structuration et de mobilisation de la population palestinienne, incluant les Palestiniens d'Israël, si le mot d'ordre démobilisateur et surréaliste, au vu des conditions objectives, de « l'Etat indépendant et viable au terme d'un processus négocié » était abandonné au profit de l'exigence de l'égalité des droits, dans un seul Etat, pour tous les habitants de la Palestine du mandat. Au niveau international, la pression populaire et, par extension, celle des « Etats-partenaires », pourraient connaître de nouveaux développements. C'est ce qu'Ehud Olmert, Premier ministre israélien, a bien compris. Il déclarait ainsi, dès 2003 :
« Le temps nous est compté. De plus en plus de Palestiniens ne sont plus intéressés par une solution négociée, à deux Etats, car ils souhaitent changer l'essence même du conflit en passant d'un paradigme de type Algérien à un paradigme de type Sud-Africain ; d'un combat contre “l'occupation”, pour reprendre leur vocabulaire, à un combat de type “un homme = une voix'. C'est bien sûr un combat beaucoup plus clair, beaucoup plus populaire et, au final, beaucoup plus puissant.”
► Une version longue de cet article est disponible sur le blog de Julien Salingue


























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De ira
19H56 | 28/05/2008 |
au mois d'août 2007, une émission radio animée par le Pr Zalman Amit, réunissait Ilan Pappé (dorénavant enseignant à Exeter (GB)) et Uri Avnery (ex membre de la Knesset et membre de Gush Shalom).
La conclusion avait été laissée à Uri Avnery qui déclarait :
« Un Etat unique, ça veut dire le démantèlement de l'Etat d'Israël. Ceux qui approuvent cette idée doivent le dire clair et net. Vous ne pouvez pas marcher sur la pointe des pieds et prendre un million de masques. Ce qui est mis sur la table, c'est l'existence de l'Etat d'Israël. Rien d'autre. Si quelqu'un a trouvé le moyen de convaincre six millions d'Israéliens de démanteler l'Etat d'Israël pour lequel cinq générations se sont battues, je lui tire mon chapeau. »
Si cet homme honnête et courageux ne se trompe pas l'autre branche de l'alternative pour un seul état qui conserverait son caractère juif, c'est l'écrasement des Palestiniens.
De Julien Salingue (auteur)
Doctorant et enseignant en Science ... | 20H46 | 28/05/2008 |
Lors de la même émission, Illan Pappe, Historien israélien reconnu et non moins honnête et courageux qu'Uri Avnery, mais opposé au mot d'ordre des deux Etats, disait ceci :
« La vraie formule de deux États (…) est ce que nous voyons se mettre en place sous nos yeux. Ça veut dire 50 % de la Cisjordanie annexés par Israël et les 50 % restants être un bantoustan entouré de murs et de barrières, mais avec un drapeau palestinien. Ce sera ça l'État, plus, à ce qu'il semble, une espèce de tunnel qui le branchera avec cet autre camp de concentration qui s'appelle la bande de Gaza. (…)
Je vais vous dire le pire. Si dans les vingt ans qui viennent nous n'en sommes pas venus à une solution alternative, et en vérité, le rapport des forces en faveur d'Israël va figer une situation où une moitié de la Cisjordanie sera annexée à Israël et où dans l'autre moitié les gens ne pourront subsister, il est fort possible que nous aurons effacé les Palestiniens de l'Histoire. Peut-être les aurons-nous effacés de toute conscience - mais alors le monde arabe et musulman nous effacera, même si cela doit prendre cent ou deux cents ans ».
Si Pappe ne se trompe pas, l'avenir est encore plus sombre, puisqu'à l'arrivée de seront les Palestiniens ET les Juifs qui seront les victimes de la politique d'Israël.
Je pense qu'il ne se trompe pas et que le seul moyen d'éviter la catastrophe est de renoncer à une solution soi-disant modérée qui de fait légitime, a posteriori, le nettoyage ethnique et ne donne aucune garantie, bien au contraire, qu'il cessera.
De Hemenate
21H31 | 28/05/2008 |
Il est vrai que l'idée d'un Etat unique et démocratique est séduisante…
Mais j'ai l'impression que vous oubliez un peu l'aspect démographique.
Il me semble que dans une ou deux dizaines d'année les Palestiniens seront largement plus nombreux que les Israëliens.
Pensez vous que, ayant l'information, les Israëliens soient près à être minoritaire dans un Etat unitaire soumis au même système institutionnel, et donc où la voie d'un ex-Israëlien ne vaudra pas plus que celle d'un ex-Palestinien ?
Moi pas.
EDIT : Je vois d'ailleurs dans votre réponse à Caro que vous avez envisagé le problème du ratio des populations dans le cas du droit à l'autodétermination des peuples qui induirait le retour des réfugiés.
Et surtout que vous arrivez à la même conclusion que moi…
Vous avez envisagé la problématique du ratio des populations à travers ses données actuelles.
Mais n'avez vous pas oublier la problématique de la démographie dans sa dimension temporelle ?
On vous à reprocher de parler à la place des Palestiniens, j'ai peur que cela ne soit finalement à la place des Israëliens.
Israëliens qui finalement à moyen terme ont peut être bien plus intérêt à permettre la création d'un Etat Palestiniens que les Palestinens eux même…
(D'où le pragmatisme de la bande de Gaza ? )
A mon avis il va bientôt falloir rompre avec l'idée que le rapport de force est favorable à Israël.