Il y a comme de la poésie dans le « wesh parlé » par les casquettes-baskets des cités. Des mots pas forcément compréhensibles pour le non initié mais parlants. Des expressions venues d'ailleurs, des syllabes d'abord inversées puis avalées, de l'argot désuet. Dans « La Théorie de l'échec », dix comédiens bavardent autour d'un banc ; duos ou trios d'ados engoncés dans des allers-retours entre l'école et les barres d'immeubles pourries. (Voir la vidéo)
« Comment elle t'a séché, wesh comment tu fais le canard on dirait c'est ta daronne », « t'inquiète j'ai vu comment ils les matent les mecs dans le bus, on dirait c'est des missiles les meufs, que du falsh », « c'est as ko quand je vois un type il sort son glock pour braquer une banque et il fait au type : “Sors l'oseille ou c'est toi qui va finir en petites coupures” t'es fou », « un moment on croise deux raclies, le genre ticket d'entrée et plus si affinités, et le truc voilà elles montent et la-sui direct il commence à phaser chelou. »
Ils parlent et rient beaucoup. De l'autodérision permanente pour tenter de repousser les murs de leurs HLM grisonnantes. (Voir la vidéo)
De parcours différents, pas forcément professionnels, les dix comédiens ont ajouté de leur personnalité aux personnages. D'une répét » à l'autre, de nouvelles idées ont fusé. Du beatbox, du slam, des façons d'être. La pièce est alors drôle. Les bribes du quotidien des uns et des autres se cristallisent en embrouilles parfois caricaturales.
Idriss a du mal à communiquer avec Morgane, gothique pas si macabre que ça. Sofia, religieuse et bornée révèle doucement sa peur de la mort à Safia, plus délurée. Lucille, « blindée » du XVIIe arrondissement de Paris rêve de Camargue et de chevaux quand son amoureux ne parvient pas, lui, à se penser autrement qu'en « jeune de banlieue ».
Repousser les murs de béton et d'incompréhension
Chaque personnage stéréotypé se fait désespérant, désespéré mais drôle. Dans « La Théorie de l'échec », les amoureux ne s'embrassent pas. Les collégiens passent les parents et les profs au Kärcher. Les oisifs s'inventent braqueurs. Idriss, Malik, Morgane, Slim ou Clément sont là, des heures durant, sur un banc à se raconter l'école, les parents, l'amour et les ratés. Les ratés sont des murs de béton et d'incompréhension. Et ils ont du mal à les repousser ces murs.
Ce sont ces situations d'échec que Hichem Djemaï a souhaité dire. Ce très jeune auteur de 20 ans, en maîtrise d'histoire-géo à Nanterre, dit avoir voulu « observer une situation ». Nourri par le Shortcuts de Robert Altman, Hichem Djamaï a d'abord songé au cinéma. Puis, à force d'écriture, ses personnages secondaires sont devenus principaux. Il a également pris le parti de ne pas raconter d'histoire :
« Dans une histoire, il y a un début, une fin. Donc, une dramatisation, une résolution de cette histoire. Ca m'énerve. Dans les situations réelles, il n'y a pas de chute. »
Ces bouts de quotidien projettent le spectateur dans un milieu certes méconnu -les cités- mais tout proche -l'adolescence : (Voir la vidéo)
Cette réflexion sur le théâtre se retrouve dans sa pièce. Cette langue, considérée parfois comme vulgaire, débarque sur les planches réputées élitistes et pointues du théâtre des Amandiers. Hichem Djemaï est « content » que sa pièce soit jouée. Mais précise que le cinéma, c'est son truc :
« Le théatre, c'est moins cher. J'écris une pièce avec Willian (ndlr : Marquetout, comédien dans La théorie de l'échec) mais je suis plus ciné. »
Pièce sur la banlieue ? Sur l'adolescence ? Hichem Djemaï voudrait que son texte interpelle chaque spectateur, que l'universalité ne soit pas réservée au langage académique, au théâtre classique, sinon conventionnel :
« Quel que soit l'endroit d'où viennent les uns et les autres, il y a des carcans. La pièce s'adresse à tous. On peut parler à tous sans avoir des princes pour personnages. »
Ces ados d'une cité de Nanterre ont toujours le mot juste. Celui qui interroge.
► La Théorie de l'échec de Hichem Djemaï - Mise en scène de Elodie Chanut - Du mardi 27 mai au samedi 7 juin 2008 au théâtre Nanterre-Amandiers, 7, avenue Pablo-Picasso - Tél : 01 46 14 70 00.
► Gérard Noiriel, historien, participera à un débat à l'issue de la représentation le 3 juin.





















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De sitoihien
22H21 | 25/05/2008 |
C'est un bon exemple de « théatre citoyen ». Les jeunes mettent en scène leur quotidien, leurs problèmes.
Le théatre est une bonne école pour la citoyenneté active, pour participer a la vie de la cité.
Il faudrait qu'il se développe dans les cités.
Sur internet il y a des centaines de pages sur le « théatre citoyen »
De skejendi
08H21 | 26/05/2008 |
j'adore. Tout le monde joue ultra bien. En plus ils ont l'air de s'éclater. Le passage sur les conseillers d'orientation, les profs et les fils de profs m'a fait hurler de rire.
De solstice
pigiste | 15H50 | 26/05/2008 |
C'est très ciblé, moi je suis « out »… mais verbaliser et pratiquer l'autodérision, cela me semble une bonne pratique.
L'air de rien, il y a un vrai travail sur le texte et le vocabulaire, je pense que c'est un bon coup de balai dans les ateliers péri-scolaires, même si le « vrai » théâtre doit y rester aussi.