Portrait

Robert Ménard (RSF) : un chevalier en croisade

Il a pensé devenir prêtre. Quasi people, le volubile patron de RSF prêche la liberté de la presse, légion d'honneur au plastron.

Robert Ménard, patron de Reporters sans frontières, mai 2008 (Audrey Cerdan/Rue89).

Robert Ménard s'excuse pour son retard. La rencontre a lieu dans les locaux de Reporters sans frontières (RSF), rue Vivienne, dans le IIe arrondissement parisien. Vingt-cinq permanents travaillent dans ce vaste et clair « open space » financé en partie par le milliardaire François Pinault, ami de Ménard. Le bureau de ce dernier est isolé par une cloison transparente. Sur les murs et partout dans la bibliothèque, des photos de ses enfants et de sa femme, Emmanuelle Duverger, qui dirige la rédaction du magazine Médias, satellite de RSF.

Ce pied-noir de 54 ans, fils d'un militant de l'OAS, a exercé de nombreux métiers, à la suite du véto de sa mère à sa vocation de prêtre :

« J'étais idéaliste. Je ne sais pas si tout cela est très différent de ce que je fais maintenant. »

Les financements controversés de RSF


Selon les détails des comptes donnés sur son site Web, RSF tire environ 60% de ses revenus de la vente d'albums et de produits divers. Le reste provient de financements publics (Matignon, Quai d'Orsay, Francophonie), mais surtout du mécénat : le laboratoire Sanofi-Aventis verse 400 000 euros par an à RSF, soit près de 10% de son budget. Pour la CFAO, filiale du groupe de François Pinault très présente en Afrique, c'est 20 000 euros annuels, « depuis quatre ou cinq ans », explique le fondateur, qui demande pourtant à ses interlocuteurs d'« être précis ».

Les financeurs les plus controversés de RSF ne contribuent qu'à 2,5% de son budget. Il s'agit de la National Endowment for Democracy, think tank américain, outil de « public diplomacy », le mot politiquement correct pour « propagande ». La NED verse 35 000 euros par an, et le Center for a Free Cuba, 64 000. Toujours aussi « précis », Robert Ménard récuse le terme d'« anticastriste » pour cette association, préférant dire qu'« elle se bat pour la démocratie à Cuba ».

Quant à la création d'un centre pour la liberté de la presse à Doha grâce à la générosité de la femme de l'émir du Qatar, 79e au classement de RSF, Robert Ménard ne voit pas le problème : « Ils nous aident sans nous empêcher de travailler. »

Vingt-trois ans après avoir fondé RSF avec Rony Brauman (l'ancien président de Médecins sans frontières), cet ancien journaliste vient d'être fait chevalier de la Légion d'honneur. Il a accepté la prestigieuse breloque au nom de son père, décédé depuis deux décennies. Cet honneur, Robert Ménard estime qu'il aurait été trop facile de le refuser :

« Si je voulais vous faire plaisir, si j'avais voulu être démago, ultramédiatique, j'aurais pu le faire. »

« M'enfin, vous me prenez pour qui ? “

Cette façon de faire rempart est récurrente : ‘Ce serait tellement plus facile que j'envoie balader les gens ! , dit-il quand on le questionne sur le financement de son association. Robert Ménard est ainsi : dès qu'il est en difficulté, il renvoie son interlocuteur dans les cordes :

M'enfin mais vous me prenez pour qui ? , je vous jure sur la tête de ma fille’ (il a quatre enfants, âgés de 6 à 32 ans), ‘mais vous ne vous intéressez à rien d'autre ? ou c'est vous le problème.’

Toujours vif, jamais posé, le patron -réélu au poste de secrétaire général tous les cinq ans- de RSF est toujours à un rien du dérapage verbal. Cet homme d'allure plutôt austère donne l'impression de n'être jamais dans la réflexion. Il dit ne pas aimer les ‘grands discours’, préférer l'action. Et il semble mépriser l'attitude ‘très française’ qui consiste à mettre de la ‘philosophie’ dans toute chose.

Beaucoup critiqué sur son absence d'implication en France, Robert Ménard l'a également été dans une tribune rédigée par le journaliste Jean-Claude Guillebaud, son ancien compagnon de route aux débuts de RSF. Le patron de RSF assume :

‘Jean-Claude ce qui l'intéresse, c'est la France. Il prêche sans arrêt, il est talentueux mais donneur de leçons.’

Ménard l'a souvent expliqué, sans détour : il ne critique pas les médias français car il en a besoin pour relayer le message de RSF. On pense notamment aux NMPP (en partie filiale du groupe Lagardère), qui assurent gratuitement la distribution des albums de l'ONG. Il s'emporte rapidement :

‘C'est un lieu commun de dire qu'on ne parle pas de la critique des médias en France (…) Entre l'Erythrée et la situation de La Tribune, c'est quand même pas la même chose.’ (Voir la vidéo)



Bénéficier de fonds d'Etats ou d'entreprises occidentales, n'est-ce pas un handicap pour dénoncer la situation de pays du tiers-monde où ces Etats et entreprises ont de nombreux intérêts ? Même chose au Qatar, qui finance un centre RSF (lire encadré) ? Là, Robert Ménard s'énerve :

‘On n'a pas de vision générale des choses. Le problème en France, c'est qu'on veut toujours une philosophie des choses. A RSF, on n'a jamais écrit un texte fondateur ou de grands discours. C'est parce qu'on a une approche pragmatique des choses.’ Il répète ‘pragmatique’.

Pour son dernier album, actuellement en vente, RSF a choisi Bettina Rheims. On fait remarquer à Robert Ménard que cette photographe s'est récemment rendue complice d'une violation -mineure au regard de la situation ailleurs dans le monde, mais flagrante- de la liberté de la presse en France : choisie par l'Elysée pour illustrer un portfolio hagiographique de Nicolas Sarkozy dans Paris Match (groupe Lagardère), elle aurait refusé qu'un journaliste du magazine la suive pour raconter les coulisses du reportage, contrairement à la tradition. Robert Ménard se répète, il ne cautionne pas tout ce que fait la photographe mais RSF a besoin d'elle. (Voir la vidéo)



Est-ce pour ces raison que beaucoup de journalistes français n'aiment pas Robert Ménard ? Celui qui est surnommé ‘Robert sans Frontières’ conteste, parle de ‘dix journalistes parisiens’ et argue de sondages excellents pour l'image de son association dans la profession. La veille de notre entretien, mercredi 21 mai, le secrétaire général de RSF a pourtant été déclaré persona non grata par des syndicalistes de l'AFP qui manifestaient contre les nombreuses ingérences de l'UMP dans le fonctionnement de leur agence. (Voir la vidéo)



‘M. Ménard vend sa soupe’, juge Patrick Filleux, le syndicaliste que l'on voit dans cette vidéo :

‘En quoi est-il légitime professionnellement ? En 32 ans de métier, j'ai été sur tous les fronts, et je n'ai jamais vu ce monsieur nulle part. Ménard et le journalisme, c'est comme moi et la religion. Moi, je ne vais pas prêcher dans les églises.’

Robert Ménard a bel et bien été journaliste, dans les années 1980, à Radio France Hérault. A Bernard Nicolas, l'un de ses confrères de l'époque élu comme lui au syndicat CFDT, l'ancien militant trotskyste puis socialiste a laissé un excellent souvenir :

‘C'est son côté passionné qui était son trait de caractère le plus flagrant, avec peut-être quelques difficultés à écouter les autres. C'est surtout quelqu'un d'une grande générosité.’

‘Je ne souscris pas à ces reproches d'autoritarisme. Son souci, c'est l'efficacité de l'action’

Chez RSF, où Robert Ménard est parfois jugé autocrate, un permanent est tout aussi élogieux :

‘Je ne souscris pas à ces reproches d'autoritarisme. Son souci, c'est l'efficacité de l'action. Et s'il concentre les critiques, c'est en raison du développement de nos activités.’

Actif, pragmatique et rudement susceptible. Robert Ménard ne supporte pas la critique. La trop grande cristallisation autour des JO ? Il admet que le combat dépasse un peu RSF mais ‘personne d'autre ne l'a fait’. Sur l'un des murs de son bureau, une publicité de RSF parue en 2001 appelle au boycott des JO de Pékin. Son ultramédiatisation ? ‘J'ai téléphoné à Rue89 pour avoir un portrait ? (Voir la vidéo)



Depuis vingt-trois ans, Robert Ménard partage sa vie entre RSF et sa famille. En rêve-t-il une autre hors de son organisation ? Je l'imagine tellement que je la construis’, sourit-il. Robert Ménard a le sourire rare. Son mandat arrive à terme dans deux années. Va-t-il partir ? Son visage se ferme :

‘Ça me regarde. Je le décide tout seul. Avec ma femme.’

Zineb Dryef et Augustin Scalbert

Photo : Audrey Cerdan

Merci à Stéphanie Ratschek et Sylvain Liron pour les images de la manifestation de l'AFP

► Corrigé le 26 mai à 09h35, Rony Brauman n'étant pas le fondateur mais l'ancien président de Médecins sans frontière. Toutes nos excuses aux intéressés.

3 commentaires sélectionnés

Portrait de GASTAUD

De GASTAUD

photographe | 06H51 | 26/05/2008 | Permalien

Il est necessaire d'indiquer la reference d'un livre sur RSF, livre qui est censure par la majorite de la presse francaise : Maxime Vivas « 'La `face cachee de Reporters sans frontieres' » Ed. Aden, Bruxelles, 2007.
livre que Rue89 aurait pu citer !

Portrait de unagi

De unagi

Fatalitas | 08H28 | 26/05/2008 | Permalien

http://www.monde-diplomatique.fr/2007/07/CALVO_OSPINA/14910

« Dans le même communiqué, M. Ménard admet pour la première fois que RSF touche d'autres “ subventions en provenance des Etats-Unis (…), celles du Center for a Free Cuba [CFC, Centre pour un Cuba libre] ”. De 2002 à 2005, RSF en a reçu 92 330 euros. Mais ce qu'il ne dit pas mérite d'être souligné : la quasi-totalité des ressources du CFC provient de la NED. Personnalité historique de celle-ci et de la politique latino-américaine des Etats-Unis, M. Otto Reich est administrateur du CFC. Quant à son directeur, M. Frank Calzón, il fut, en 1983, le premier président de la Fondation nationale cubano-américaine (FNCA), et l'un des dirigeants, dans les années 1970, du groupe Abdala, organiquement lié au Front de libération nationale de Cuba, responsable d'attentats terroristes dans plusieurs pays, dont la France, le Portugal et le Canada (4). »

Portrait de Lohiel

De Lohiel

non-officiel89.forumactif.net | 08H35 | 26/05/2008 | Permalien

Perso, je les ai vu à l'oeuvre, RSF… ils ont aidé à sortir un journaliste de ma famille (proche) et son collègue de prison au Laos, qui avaient eu la « mauvaise idée » d'aller enquêter dans la jungle sur une ethnie qui est massacrée en silence par le gouvernement (les Hmongs)
http://www.rsf.org/article.php3 ? id_article=7429

Ils ont fait un lobbying d'enfer jusqu'à amener la France au bord de l'incident diplomatique avec le Laos, Chirac à intervenir personnellement et tout le bastringue… et trois jours plus tard nos proches étaient dehors, alors qu'ils venaient d'être condamnés à 15 ans de prison pour espionnage avec de grosses rumeurs de mauvais traitements, voire de torture (ce qui est absolument traumatisant pour la famille, vous vous en doutez)

En ce qui nous concerne, ils ont correctement fait leur boulot et nous ont aidé à sortir d'un cauchemar. Voilà, c'est une info parmi d'autres. Robert Ménard a sans doute une personnalité dérangeante, mais il n'est pas seul là-dedans, et est-ce qu'il ne faudrait pas regarder le résultat objectif de leur action (que je ne connais pas plus que cette expérience très personnelle) avant de les descendre ?

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