Sur le terrain

Paris la nuit en faux taxi



L'intérieur d'un taxi (Bertrand Meunier).

Gare du Nord. Il est une heure. Le métro s'arrête. Les dernières bières se boivent aux comptoirs. Les chaises sont empilées par des garçons de café fatigués. Les lumières s'éteignent. Les policiers s'agglutinent à six sur le trottoir. Les taxis, eux, continuent d'affluer.

Une longue file, peu de clients. Les chauffeurs descendent de leurs voitures. Certains se saluent. De petits groupes se forment. La nuit commence. Dans ce quartier parisien, on grenouille tard sur les trottoirs. D'après les rumeurs glanées ici et là, une dizaine de faux taxis devraient arriver ; « il suffira de se mettre sur le trottoir pour être abordée ». Par des ivrognes, oui. Par des faux taxis, peu.

« Je t'emmène où ? “ La voiture, garée en face de la gare, ne dispose d'aucun signe distinctif. Enfin, un faux taxi ! ‘Je t'arrête tout de suite, coupe Nicolas. Je ne suis pas faux taxi, moi. Pas clando. Ce que je fais est légal.’

‘On n'est pas tous Bruno Cholet ! Il y a aussi des violeurs chez les plombiers’

Nicolas, la vingtaine, travaille pour une entreprise de véhicules de grande remise. Plutôt réservés à une clientèle très haut de gamme, ces véhicules sont disponible sur réservation. Le chauffeur doit être titulaire d'une licence et d'un certificat d'aptitude. Sur la voiture est apposée la plaque distinctive ‘GR’. Mais si Nicolas travaille sur réservation, que fait-il là ?

‘Rien, je viens voir mes copains. Et parfois, je prend des clients. Mais ça va… on n'est pas tous Bruno Cholet ! Il y a aussi des violeurs chez les plombiers. C'est un job. Il faut bien qu'on se défende : les taxis, ils ont tout.’

Nicolas ne supporte pas l'expression ‘faux taxi’ :

‘Je ne suis pas faux. En ce moment, les boers’ [policiers chargés du contrôle des taxis à Paris, ndlr], sont plus sévères avec nous qu'avec les taxis clandestins. Moi, il me manque une ampoule, le flic il est plus sévère qu'avec celui qui n'a pas de licence.”

Les véhicules de grande remise (et de petite remise) n'ont pas le droit de stationner aux emplacements réservés aux taxis. Comme les taxis, il leur est interdit d'accoster les clients. Passée une certaine heure, ces interdictions ne valent plus rien. Près de la station, plusieurs voitures sans signe distinctifs. En moins d'une heure, cinq rabatteurs ont abordé des passants qui ne cherchaient pas de taxis mais le bus de nuit.

Les “boers” estiment à environ 150 le nombre de faux taxis. La définition est stricte : ce sont des particuliers qui transportent des voyageurs. Nicolas, ou les vrais taxis un peu filous, ne sont pas comptabilisés comme faux taxis. Lorsqu'ils fraudent, comme ce soir, ils ont des contraventions.

Depuis le mois de janvier 2008, la Préfecture de police de Paris a comptabilisé 275 contraventions pour les vrais taxis, 21 contre les véhicules de grande remise et 56 contre les transporteurs de voyageurs. Toutes ces contraventions ne concernent pas le transport irrégulier de personnes. Quant aux faux taxis, les “boers” en ont interpellé une soixantaine depuis le début de l'année.

“Mais non, pas derrière ! Montez devant”

Tarek arrête sa vieille Volkswagen bleue un peu à l'écart. Il rejoint Nicolas, en grande discussion avec Toufik, vrai chauffeur de vrai taxi. Tarek leur demande s'ils ont une course pour lui. “Une petite, oui”, soumet Toufik. Le client négocie le prix avec Tarek. Dix euros. Puis le suit. Quel intérêt pour un vrai taxi de fourguer l'une de ses courses à un particulier ?

“On lui rend service, il fait ça depuis quinze ans. Ça ne m'intéresse pas les petites courses à cette heure-ci.”

Une vingtaine de minutes après, Tarek revient. Il se tient loin. Fume cigarette sur cigarette en attendant un client.

“Mais non, pas derrière ! Montez devant”, ordonne Tarek. Il faut s'installer à l'avant pour ne pas se faire repérer. La boucle de la ceinture de sécurité est cassée, les sièges sont revêtus d'un tissu gris élimé et le cendrier est plein. Tarek rallume une cigarette :

“Je gagne un peu d'argent comme ça depuis quinze ans et je n'ai jamais eu de problème.”

Les cheveux blancs, quelques rides, le ventre bedonnant : il doit avoir la cinquantaine. “J'ai quarante ans”, il précise. RMIste, Tarek vit à Corbeil, dans l'Essonne. Plusieurs soirs par semaine et tous les weekend, il fait le faux taxi à Paris :

“J'arrive à 21 heures. Je vais voir les copains, près de la gare. Parfois, ils ont des clients pour moi. Quelques fois, je vais à l'aéroport mais là bas, il y a de plus en plus de concurrence.”

“Chauffeur de maître sans véritable maître”

Plutôt que faux taxi, Tarek aime mieux se définir comme chauffeur de maître sans maître :

“J'ai mes habitués. Ils me passent un coup de fil. Ça rapporte plus. C'est comme des gens à qui je rend service.”

Ces habitués le sont souvent par le bouche-à-oreille ou parce Tarek est un voisin, un cousin, un beau-frère. Les bons soirs, ceux du weekend, il termine à trois heures du matin et gagne jusqu'à cent euros. En semaine, il dit ne jamais toucher plus de cinquante euros. Il ne travaille pas tous les soirs. Son métier -“eh, c'est pas un métier‘- lui permet de gagner la nuit ce qu'il dépense le jour. Ce jeudi soir, à trois heures, ce Sisyphe du taxi a empoché cinquante euros. Tarek décompte :

Pour venir à Paris et rouler, je dépense quinze euros pour le gazoil. Et parfois un peu plus. Demain, je vais faire des courses pour vingt euros. Je fume trois paquets de cigarettes par jour. Ça fait quinze euros. Et je bois des cafés pour parler avec les collègues. Ça coûte à peu près cinq euros. Ben, ce que je gagne en une nuit, je le dépense tout de suite. Je suis obligé de revenir demain soir.’

Il saisit quelques billets de dix euros : ‘Là, tu vois, c'est toute ma fortune.’ Sans compte en banque (‘pour y mettre quoi ? ), Tarek doit continuellement rouler pour vivre. Il vit seul. Père de deux enfants de douze et cinq ans) il a divorcé il y a cinq ans. Depuis, il verse soixante-dix euros à ses enfants et parfois un Mac Do’ pour leur faire plaisir. Locataire en HLM, Tarek ne dispose d'aucun autre bien que sa voiture. Les 1 200 euros nécessaires à son achat, il y a quatre ans, lui ont été prêtés par son frère. Il a fini de le rembourser mais trouve que sa voiture lui coûte cher :

‘Je paye soixante-dix euros tous les mois pour l'assurance voiture. Et la moindre panne me coûte deux cents ou trois cents euros.’

‘Ça me rapporte cinq cents euros par mois’

S'il est pris, Tarek risque un an d'emprisonnement et quinze mille euros d'amende. Il le sait mais dit ne pas avoir le choix.

‘Je ne suis pas très riche. Ça me rapporte à peu près cinq cents euros par mois. Ce n'est pas énorme mais je ne vois pas ce que je peux faire d'autre.’

Tarek n'a pourtant jamais songé à devenir vrai taxi : ‘Trop de paperasse. La formation est trop chère. Je ne comprends pas très bien ce qu'il faut faire et je n'ai plus envie de chercher à comprendre.’

Ses journées, il les passe à ne rien faire parce qu'il ne peut, financièrement, rien s'offrir. Il aime alors passer ses nuits à arpenter Bastille, République, les Champs-Elysées et les gares parisiennes : ‘Ça me sort de chez moi.’

Depuis le meurtre d'une étudiante suédoise par un faux taxi, il a décidé de prendre moins de clients, par peur d'être dénoncé. Il trouve aussi que les ‘boers’ sont plus nombreux depuis ce fait divers. Ça ressemble à de la paranoïa : seuls douze fonctionnaires sont opérationnels à Paris pour traquer les faux taxis. Il ne s'agit d'ailleurs pas de leur seule mission : ils contrôlent également les vrais taxis. Tarek fait observer que ses amis, chauffeurs de taxi, sont des grilleurs :

‘Ils ont refusé de vous prendre, c'est un refus de charge et c'est interdit. Mais bon, ça me rend bien service.’

Les prénoms ont été modifiés

42 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de blablablaetblablabli

à VinceDeg Portrait de VinceDeg De blablablaetblablabli

patati et patata | 14H15 | 25/05/2008 | Permalien

je ne sais pas ou vous vivez camarade , en algér ya plus de taxis clandestin que de taxis agréés et je ne vous dit pas les accidents de la route qu'il ya, les procés, et tout le touti-quanti sortez un peu de chez vous et vous verrez quand il ya trop de taxis clandestin l'insécurité que ça crée. pour subsister ? vous rigoler , avec le boulot qu'il ya dans le batiment , moi je pense plutot que c'est des fénéant oui .

Portrait de VinceDeg

à blablablaetblablabli Portrait de blablablaetblablabli De VinceDeg

étudiant | vincedeg.nolizard.org | 16H25 | 25/05/2008 | Permalien

Libre à vous de ne pas prendre les taxis clandestins et de le déconseiller à votre entourage, mais de là à en faire une cause « d'insécurité » !

Ce qui me dérange dans votre attitude c'est la délation des « petits », tout simplement. C'est gerbant. De la même façon, dès que vous croisez un mendiant dans le métro (alors que la mendicité est illégale) vous allez courir au poste de police le plus proche comme un bon citoyen en criant à l'insécurité ? Ca c'est typiquement une attitude super bourgeoise que j'abhore, cracher sur les pauvres alors que soi-même on vit dans un bon confort matériel basé sur leur travail, dire que c'est des « fainéants », ne pas tenir compte du fait que vous avez eu droit à une éducation qui vous permet l'accès à l'information et trouver des solutions intelligentes quand vous êtes au chômage, être indigné au moindre comportement illégal qui n'est qu'au fond qu'une conséquence de notre système social défaillant…

Portrait de Thiery

à blablablaetblablabli Portrait de blablablaetblablabli De Thiery

18H32 | 25/05/2008 | Permalien

De grâce ! blabla.Pour des idées un peu plus longues et structurées va falloir un peu de temps d'accord mais pour l'orthographe fait un effort, t'écris comme un fainéant, ce qui explique sans doute ton expertise en la matière ! ! !

PS/ Et délateur en plus ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! !

Portrait de Les Chats

à blablablaetblablabli Portrait de blablablaetblablabli De Les Chats

En grève du zèle contre le nettoyeu... | 20H39 | 25/05/2008 | Permalien

« et au passage je l'ai signalé »

Mais c'est Vichy ! !

Portrait de N.MARECHAL

De N.MARECHAL

23H27 | 25/05/2008 | Permalien

Et si on prenait le problème differemment ?

Pour être taxi il faut une licence. la licence est cher. C'est un peu le fond de commerce du taxi. On cede sa licence pour prendre sa retraite… Un plus.

Ce qui enerve le monde des taxis ce sont les faux taxis. Ceux qui n'ont pas de licence.

Résultat il y a assez peu de licences et donc il n'y a jamais de taxi disponible. Rareté oblige, le prix de la course est « monstrueux » (Il faut bien amortir la licence en plus du reste).

Qui sont les faux taxis : de braves gars qui essaient eux aussi de gagner un peu d'argent. Ce n'est pas pour financer un yacht sur la cote mais survivre tout simplement « Ce n'est pas du grand banditisme ». Ceci dit en cas d'accident on est mal.

Si l'état veut donner des licences gratuites pourquoi pas. Mais il faut être juste, l'état doit alors racheter toutes les licences des taxis. Trop facile de changer une règle au jour le jour et planter tous les taxis.

Dans toutes les capitales du monde, il suffit de lever la main pour qu'un taxi s'arrête immédiatement et ce de jour comme de nuit. En France, même pas en rêve sauf dans les films et encore.

Alors comment faire, concrètement entre la crainte des taxis et les besoins des citadins ?

Un nouveau statut peut-être ? Si le prix de la course baisse, que la disponibilité des taxis augmente alors la part de marché des taxis pourrait augmenter très sérieusement.

Enfin dans les conditions actuelles, il y aura toujours des clandestins et probablement de plus en plus a l'avenir.

Portrait de patrick du 14

De patrick du 14

toujours naze et qui cotises pas | 15H59 | 25/05/2008 | Permalien

ah lala , les taxis parisiens nous les brises ils sont hors de prix quand ils vous arnaques , pour les clandos laisser les vivres et en k d'accident c'est comme pour tous le monde en général c'est chiants surtout si vous vous retrouver en chaise roulante

Portrait de mioumiou

De mioumiou

16H21 | 25/05/2008 | Permalien

C'est marrant, mon premier contact humain avec la France s'est fait dans un taxi clandestin. Je suis arrivé il y a 7 ans d'Algérie. Je débarque à Marseille à minuit au port et là, la pemière personne avec qui j'ai échangé des mots était un rabatteur pour un faux taxi. La course était pas chere (5 euros je crois) il m'a déposé à la gare St Charles ! Le début d'une aventure …

Portrait de sitoihien

De sitoihien

18H05 | 25/05/2008 | Permalien

Avec le libéralisme, la mondialisation, la fracture sociale s'élargit. Vivre avec le RMI dans une société de consommation c'est de plus en plus difficile a moins de remettre en question cette société.

C'est ce que montre Pierre Carles dans ces films : Attention danger travail et volem rien foutre al païs

http://www.homme-moderne.org/rienfoutre/

Portrait de Les Chats

De Les Chats

En grève du zèle contre le nettoyeu... | 21H08 | 25/05/2008 | Permalien

Je suis la seule à n'avoir pas compris ?

- »« Je ne suis pas faux. En ce moment, les “boers” ….. sont plus sévères avec nous qu'avec les taxis clandestins. »

C'est quoi alors la différence entre un faux taxis et un taxi clandestin ?

Portrait de totolarigo

De totolarigo

13H46 | 26/05/2008 | Permalien

tiens, je ne connaissais pas.
cette information me fait de plus en plus me questionner sur :

comment les taxis gagnent de l'argent ?

- je travaille parfois sur paris la nuit et pour rentrer en taxi, c'est souvent au bout de 5 env qu'ils s'arretent a la vue de ma deguaine ( ils travaillent a la tete du client )

- ils refusent de me prendre si la course est trop courte et j'apprends qu'ils en refilent a des clandos

- beaucoup refusent d'aller en banlieue ( surtout le soir bien sur )

- ils doivent payer leur bagnole, payer leur centrale, leur licence

- j'ai decouvert recemment un tarif minimum de 5euros 80 ….

- le mieux que j'ai eu est dans le sud, un taxi qui ne met pas son compteur en marche et quand je lui en parle, il me repond : ca vous coutera 10 euros.
« comment ? 10 euros pour meme pas 3km ? »
« oui c comme ca, c dimanche et c 10 euros a prendre ou a laisser, moi, je vous laisse la si vous voulez »

doit y avoir autre chose….

Portrait de Schrödinger

De Schrödinger

quark | 15H21 | 26/05/2008 | Permalien

A quand les faux bus de ligne ? Ou pire les faux vélib'

Portrait de Izabelle

De Izabelle

en formation | 19H25 | 27/05/2008 | Permalien

Aujourd'hui il y avait un article dans Le Parisien sur les faux taxis.
Mais d'un tout autre ton !

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