25/05/2008 à 10h21

Paris la nuit en faux taxi

Zineb Dryef | Journaliste Rue89




L’intérieur d’un taxi (Bertrand Meunier).

Gare du Nord. Il est une heure. Le métro s’arrête. Les dernières bières se boivent aux comptoirs. Les chaises sont empilées par des garçons de café fatigués. Les lumières s’éteignent. Les policiers s’agglutinent à six sur le trottoir. Les taxis, eux, continuent d’affluer.

Une longue file, peu de clients. Les chauffeurs descendent de leurs voitures. Certains se saluent. De petits groupes se forment. La nuit commence. Dans ce quartier parisien, on grenouille tard sur les trottoirs. D’après les rumeurs glanées ici et là, une dizaine de faux taxis devraient arriver ; « il suffira de se mettre sur le trottoir pour être abordée ». Par des ivrognes, oui. Par des faux taxis, peu.

« Je t’emmène où ? “ La voiture, garée en face de la gare, ne dispose d’aucun signe distinctif. Enfin, un faux taxi ! ‘Je t’arrête tout de suite, coupe Nicolas. Je ne suis pas faux taxi, moi. Pas clando. Ce que je fais est légal.’

‘On n’est pas tous Bruno Cholet ! Il y a aussi des violeurs chez les plombiers’

Nicolas, la vingtaine, travaille pour une entreprise de véhicules de grande remise. Plutôt réservés à une clientèle très haut de gamme, ces véhicules sont disponible sur réservation. Le chauffeur doit être titulaire d’une licence et d’un certificat d’aptitude. Sur la voiture est apposée la plaque distinctive ‘GR’. Mais si Nicolas travaille sur réservation, que fait-il là ?

‘Rien, je viens voir mes copains. Et parfois, je prend des clients. Mais ça va… on n’est pas tous Bruno Cholet ! Il y a aussi des violeurs chez les plombiers. C’est un job. Il faut bien qu’on se défende : les taxis, ils ont tout.’

Nicolas ne supporte pas l’expression ‘faux taxi’ :

‘Je ne suis pas faux. En ce moment, les boers’ [policiers chargés du contrôle des taxis à Paris, ndlr], sont plus sévères avec nous qu’avec les taxis clandestins. Moi, il me manque une ampoule, le flic il est plus sévère qu’avec celui qui n’a pas de licence.”

Les véhicules de grande remise (et de petite remise) n’ont pas le droit de stationner aux emplacements réservés aux taxis. Comme les taxis, il leur est interdit d’accoster les clients. Passée une certaine heure, ces interdictions ne valent plus rien. Près de la station, plusieurs voitures sans signe distinctifs. En moins d’une heure, cinq rabatteurs ont abordé des passants qui ne cherchaient pas de taxis mais le bus de nuit.

Les “boers” estiment à environ 150 le nombre de faux taxis. La définition est stricte : ce sont des particuliers qui transportent des voyageurs. Nicolas, ou les vrais taxis un peu filous, ne sont pas comptabilisés comme faux taxis. Lorsqu’ils fraudent, comme ce soir, ils ont des contraventions.

Depuis le mois de janvier 2008, la Préfecture de police de Paris a comptabilisé 275 contraventions pour les vrais taxis, 21 contre les véhicules de grande remise et 56 contre les transporteurs de voyageurs. Toutes ces contraventions ne concernent pas le transport irrégulier de personnes. Quant aux faux taxis, les “boers” en ont interpellé une soixantaine depuis le début de l’année.

“Mais non, pas derrière ! Montez devant”

Tarek arrête sa vieille Volkswagen bleue un peu à l’écart. Il rejoint Nicolas, en grande discussion avec Toufik, vrai chauffeur de vrai taxi. Tarek leur demande s’ils ont une course pour lui. “Une petite, oui”, soumet Toufik. Le client négocie le prix avec Tarek. Dix euros. Puis le suit. Quel intérêt pour un vrai taxi de fourguer l’une de ses courses à un particulier ?

“On lui rend service, il fait ça depuis quinze ans. Ça ne m’intéresse pas les petites courses à cette heure-ci.”

Une vingtaine de minutes après, Tarek revient. Il se tient loin. Fume cigarette sur cigarette en attendant un client.

“Mais non, pas derrière ! Montez devant”, ordonne Tarek. Il faut s’installer à l’avant pour ne pas se faire repérer. La boucle de la ceinture de sécurité est cassée, les sièges sont revêtus d’un tissu gris élimé et le cendrier est plein. Tarek rallume une cigarette :

“Je gagne un peu d’argent comme ça depuis quinze ans et je n’ai jamais eu de problème.”

Les cheveux blancs, quelques rides, le ventre bedonnant : il doit avoir la cinquantaine. “J’ai quarante ans”, il précise. RMIste, Tarek vit à Corbeil, dans l’Essonne. Plusieurs soirs par semaine et tous les weekend, il fait le faux taxi à Paris :

“J’arrive à 21 heures. Je vais voir les copains, près de la gare. Parfois, ils ont des clients pour moi. Quelques fois, je vais à l’aéroport mais là bas, il y a de plus en plus de concurrence.”

“Chauffeur de maître sans véritable maître”

Plutôt que faux taxi, Tarek aime mieux se définir comme chauffeur de maître sans maître :

“J’ai mes habitués. Ils me passent un coup de fil. Ça rapporte plus. C’est comme des gens à qui je rend service.”

Ces habitués le sont souvent par le bouche-à-oreille ou parce Tarek est un voisin, un cousin, un beau-frère. Les bons soirs, ceux du weekend, il termine à trois heures du matin et gagne jusqu’à cent euros. En semaine, il dit ne jamais toucher plus de cinquante euros. Il ne travaille pas tous les soirs. Son métier -“eh, c’est pas un métier‘- lui permet de gagner la nuit ce qu’il dépense le jour. Ce jeudi soir, à trois heures, ce Sisyphe du taxi a empoché cinquante euros. Tarek décompte :

Pour venir à Paris et rouler, je dépense quinze euros pour le gazoil. Et parfois un peu plus. Demain, je vais faire des courses pour vingt euros. Je fume trois paquets de cigarettes par jour. Ça fait quinze euros. Et je bois des cafés pour parler avec les collègues. Ça coûte à peu près cinq euros. Ben, ce que je gagne en une nuit, je le dépense tout de suite. Je suis obligé de revenir demain soir.’

Il saisit quelques billets de dix euros : ‘Là, tu vois, c’est toute ma fortune.’ Sans compte en banque (‘pour y mettre quoi ? ), Tarek doit continuellement rouler pour vivre. Il vit seul. Père de deux enfants de douze et cinq ans) il a divorcé il y a cinq ans. Depuis, il verse soixante-dix euros à ses enfants et parfois un Mac Do’ pour leur faire plaisir. Locataire en HLM, Tarek ne dispose d’aucun autre bien que sa voiture. Les 1 200 euros nécessaires à son achat, il y a quatre ans, lui ont été prêtés par son frère. Il a fini de le rembourser mais trouve que sa voiture lui coûte cher :

‘Je paye soixante-dix euros tous les mois pour l’assurance voiture. Et la moindre panne me coûte deux cents ou trois cents euros.’

‘Ça me rapporte cinq cents euros par mois’

S’il est pris, Tarek risque un an d’emprisonnement et quinze mille euros d’amende. Il le sait mais dit ne pas avoir le choix.

‘Je ne suis pas très riche. Ça me rapporte à peu près cinq cents euros par mois. Ce n’est pas énorme mais je ne vois pas ce que je peux faire d’autre.’

Tarek n’a pourtant jamais songé à devenir vrai taxi : ‘Trop de paperasse. La formation est trop chère. Je ne comprends pas très bien ce qu’il faut faire et je n’ai plus envie de chercher à comprendre.’

Ses journées, il les passe à ne rien faire parce qu’il ne peut, financièrement, rien s’offrir. Il aime alors passer ses nuits à arpenter Bastille, République, les Champs-Elysées et les gares parisiennes : ‘Ça me sort de chez moi.’

Depuis le meurtre d’une étudiante suédoise par un faux taxi, il a décidé de prendre moins de clients, par peur d’être dénoncé. Il trouve aussi que les ‘boers’ sont plus nombreux depuis ce fait divers. Ça ressemble à de la paranoïa : seuls douze fonctionnaires sont opérationnels à Paris pour traquer les faux taxis. Il ne s’agit d’ailleurs pas de leur seule mission : ils contrôlent également les vrais taxis. Tarek fait observer que ses amis, chauffeurs de taxi, sont des grilleurs :

‘Ils ont refusé de vous prendre, c’est un refus de charge et c’est interdit. Mais bon, ça me rend bien service.’

Les prénoms ont été modifiés

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  • MèreEvé
    MèreEvé
    témoin
    • Posté à 11h14 le 25/05/2008
    • Internaute 10713
      témoin

    Au Congo, on appellerait cette activité « article 15 », c’est-à-dire « débrouillez-vous », un faux-texte de loi inventé sous Mobutu… Belle balade authentique dans Paris un samedi soir, et finalement belle solidarité entre ces hommes qui partagent ce job de transporter les gens…
    Et oui, la France est un pays en cours de sous-développement depuis assez longtemps, mais on peut encore choisir d’ouvrir les yeux ou de les fermer sur toutes ces gens qui ont tellement de mal à manger. Comment vivre avec un RMI, sans trouver de boulot, et même sans le paquet de clopes quotidien ? La France pousse à la clandestinité dans de multiples champs, il ne faut pas se voiler la face.

  • Izabelle
    Izabelle
    en formation
    • Posté à 11h59 le 25/05/2008
    • Internaute 40290
      en formation

    Le système D à Paris pour les taxis ! J’attends avec impatience la suite : le système D pour les guides (les faux guides autour de Notre-Dame), le système D pour les faux cuisiniers qui font les repas chez les « vrais » gens. Bref toutes ces petites histoires qui montrent que pour survivre à Paris, le salariat ne suffit pas.
    Et que la débrouille est essentielle.
    En Grande-Bretagne, en parallèle des fameux taxis noirs, il existe les mini-cabs. Mais ils ont pignon sur rue. En Hongrie, les faux taxis sont moins chers que les vrais et en plus ils viennent vous chercher à domicile...

  • N.MARECHAL
    • Posté à 00h27 le 26/05/2008
    • Internaute 9175

    Et si on prenait le problème differemment ?

    Pour être taxi il faut une licence. la licence est cher. C’est un peu le fond de commerce du taxi. On cede sa licence pour prendre sa retraite... Un plus.

    Ce qui enerve le monde des taxis ce sont les faux taxis. Ceux qui n’ont pas de licence.

    Résultat il y a assez peu de licences et donc il n’y a jamais de taxi disponible. Rareté oblige, le prix de la course est « monstrueux » (Il faut bien amortir la licence en plus du reste).

    Qui sont les faux taxis : de braves gars qui essaient eux aussi de gagner un peu d’argent. Ce n’est pas pour financer un yacht sur la cote mais survivre tout simplement « Ce n’est pas du grand banditisme ». Ceci dit en cas d’accident on est mal.

    Si l’état veut donner des licences gratuites pourquoi pas. Mais il faut être juste, l’état doit alors racheter toutes les licences des taxis. Trop facile de changer une règle au jour le jour et planter tous les taxis.

    Dans toutes les capitales du monde, il suffit de lever la main pour qu’un taxi s’arrête immédiatement et ce de jour comme de nuit. En France, même pas en rêve sauf dans les films et encore.

    Alors comment faire, concrètement entre la crainte des taxis et les besoins des citadins ?

    Un nouveau statut peut-être ? Si le prix de la course baisse, que la disponibilité des taxis augmente alors la part de marché des taxis pourrait augmenter très sérieusement.

    Enfin dans les conditions actuelles, il y aura toujours des clandestins et probablement de plus en plus a l’avenir.