A debattre

L'Autriche, un pays de refoulés, selon ses artistes

Affiche célébrant la présidence autrichienne de l'Union européenne en 2006 (DR).

Tout le monde l'attendait, la prix Nobel l'a fait : Elfriede Jelinek a déjà mis en ligne son petit texte inspiré de l'affaire d'Amstetten. En 2004, en accordant le plus prestigieux des prix littéraires à la porte-parole des frustrés, des exclus de l'enfance pure et vraie, qui n'en pouvaient tellement plus de devoir fermer leurs clapets qu'ils en ont fait une œuvre, le jury a en fait consacré une sorte de courant artistique de fond.

En effet, jamais un si petit pays n'a donné jour à autant d'artistes labourant le même terreau, déjà sillonné dans les grands axes par Musil ou les actionnistes, par Schiele ou même Freud dans son genre : celui d'un certain » refoulement social » . L'Autriche, donc, pays de refoulés ? Les plus intéressants des créateurs nourris à sa mamelle en sont persuadés.

Ne plus avoir à supporter un décor en carton-pâte

D'où la violence d'une production qui laisse parfois pantois les étrangers non connaisseurs, tant le décalage est grand entre l'Autriche vue par ses artistes et l'Autriche vendue par les tour-opérateurs, celle de la grande « Kultur » et du raffinement impérial, Strauss et sa valse, décor théâtral et idyllique, versants tout de blanc, auberges accueillantes et folklore parfumé. On appelle cela le Heimat touristique, et c'est lui qui provoque des ulcères chez les artistes du cru ; il nourrit leur rejet farouche de toute tentation d'esthétisme.

Dégouté donc, le jury du festival de Cannes en 2007 au visionnage d'Import Export d'Ulrich Seidl, où le cinéaste -pas glamour- obligeait ses spectateurs à regarder ce qu'ils refusent de voir dans la vraie vie : leurs vieux qui s'entassent dans des mouroirs sordides, l'existence de la femme de ménage » importée » d'Ukraine et la rage d'une jeunesse qui se barre pour ne plus avoir à supporter un décor en carton-pâte.

Impressionnés, les jurés de la Mostra de Venise, six ans plus tôt, devant Dogdays, où l'Austroprolo nous était montré tel qu'il est, violent, vulgaire et… refoulé. L'art autrichien est donc aujourd'hui crado, porno, scato et ultra-violent.

Détournements féroces des symboles mythiques

Les critiques français du Masque et la plume s'en sont d'ailleurs émus récemment encore, lorsque Michael Haneke a refait ses Funny Games plan par plan, dix ans après, aux Etats-Unis. Comme à l'époque les critiques déjà tournaient de l'œil quand Ödön von Horvath prenait pour cible les dysfonctionnements de la Première République d'Autriche en détournant férocement les symboles mythiques de la capitale. Dans sa pièce » Légendes de la forêt viennoise » , le décor de la traditionnelle « Volksstück » révélait l'hypocrisie sociale de l'Autriche de manière très subversive. Robert Menasse, lui, s'attaquera au mensonge social de la nation » première victime de l'Anschluss » , rappelant que le monde a laissé son pays se
construire sur un passé inventé, réécrit.

Bernhard, Bachmann, Lavant, Murnberger, Albert, Handke… tous ceux qui comptent après la Seconde Guerre mondiale ont présenté les Autrichiens comme des « faussaires » de leur propre identité, du nom du film de Stefan Ruzowitzky, oscar du meilleur film étranger cette année. Avec Amstetten en symptôme d'un mal collectif. Écrivains et cinéastes devraient pourtant remercier leur (mauvaise) mère nourricière : sans elle, ils n'auraient peut-être plus rien à dire.

Photo : en 2006, l'Autriche prenait la présidence de l'Europe pour six mois. Pour fêter cela, le gouvernement confia à 75 artistes des 25 pays de l'Union européenne la mission de créer 150 œuvres d'art devant « refléter les différences sociales, historiques et politiques en Europe ». Parmi les images changeant toutes les dix secondes sur des panneaux publicitaires, la plus controversée fut pourtant celle de… l'Espagnol Carlos Aires.

17 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de marabbeh

De marabbeh

15H56 | 20/05/2008 | Permalien

2 affaires similaires mises en épingle par la presse suffisent à vouer l'Autriche aux gémonies, par la presse également. C'est de l'auto-alimentation. Il y a quelques semaines, c'était au tour de la Chine de subir les foudres des journalistes. Bref il n'y a que la France qui s'en sort bien, malgré nos Fourniret… et tous ceux à qui la presse ne daigne pas s'intéresser.

Portrait de bilqis

De bilqis

pr vivre heureux vivons caché | 16H11 | 20/05/2008 | Permalien

Article intéressant qui me laisse un peu sur ma faim. J'aurais souhaité que Blaise développe un peu plus le sujet.
Hier soir sur Arte justement, un documentaire sur les artistes Autrichiens qui ont fui l'Allemagne/Autriche nazie.
Si l'Autriche est en effet un pays de refoulés (ca ne m'étonnerais qu'à moitié) c'est probablement parce qu'il n'ont jamais « sorti de l'armoire » leur culpabilité au sujet de leur attitude lors de la seconde guerre mondiale. D'ailleurs bien dit dans l'article :
 »… mensonge social de la nation « première victime de l'Anschluss », rappelant que le monde a laissé son pays se construire sur un passé inventé, réécrit. »
Regardez l'Allemagne d'aujourd'hui. Fière et elle a de quoi. Elle a su faire son mea culpa et se reconstruire.
Comme quoi, il n'y a qu'en reconnaissant et acceptant son passé qu'on avance.

L'horrible affaire d'Amstetten est emblématique : tu peux commettre les pires atrocités, personne n'ira te chercher noise…

Portrait de asozial

De asozial

aus Berlin | 16H13 | 20/05/2008 | Permalien

peut-être… mais je connais assez l'autriche et les autrichiens pour entrevoir dans cet article quelque chose de vrai - un blague à Vienne dit que le principal talent des autrichiens est d'avoir réussi à faire croire à tout le monde que Mozart était autrichien et que Hitler était allemand… pourtant que de grands artistes autrichiens : Kafka, Musil, Webern, Schönberg, Schiele, Bachmann…

Portrait de JC_le vrai

à asozial Portrait de asozial De JC_le vrai

16H43 | 20/05/2008 | Permalien

De fait,Joseph Roth mérite lui aussi de figurer à votre panégyrique. Qui a mieux décrit que lui cette pourriture déliquescente austro-hongroise fin d'Empire, à travers la famille von Trota dans « la marche de Radezky » ?

Portrait de Rochefoucault

De Rochefoucault

17H28 | 20/05/2008 | Permalien

L´opposition des artistes autrichiens à leur pays n´est pas nouvelle ; on peut par exemple relire la biographie de Thomas Bernhard (1931-1989). On dit que certains voulaient lui retirer sa nationalité autrichienne tellement ses critiques étaient violentes, ce qui vaut, à mon sens, les plus grandes des distinctions.

Portrait de pablico

De pablico

17H56 | 20/05/2008 | Permalien

cela veut dire quoi un pays refoulé ? un conscience collective refoulée ?
Un pays qui se défend ?

Il est important de souligner que le refoulement ne porte pas sur la pulsion mais sur son représentant et que le retour du refoulé joue sur cette représentation. Le refoulement est une opération défensive qui mènera Anna Freud à le considérer comme un mécanisme de défense.

Il y a bien du y avoir des cas chez nous comme ceux d'Autriche.
on est refoulé par l'idée de collaboration ? ou par quoi, par qui ?

Portrait de thedrugstore

De thedrugstore

Glandeur notoire | 20H47 | 20/05/2008 | Permalien

Quand le jury du Festival de Cannes se met à faire sa politique de l'autriche.

www.thedrugstore.canalblog.com

Portrait de magoliver

De magoliver

21H16 | 20/05/2008 | Permalien

Artiste, pas artiste… En tout cas l'Autriche est un des rares pays de la planéte à avoir interdit la culture à base d'OGM… Comme quoi ils savent ce que veut dire le principe de précaution… Pas comme en France. Tout cela pour dire qu'il est facile de critiquer les autres sur certains points, mais regardons chez nous. Car il faut bien le dire les journalistes ne font pas un bon travail en général…

Portrait de marie.sauvage

De marie.sauvage

Apatoudi | 23H35 | 20/05/2008 | Permalien

Oui, l'article laisse sur sa faim. Notamment la notion de « refoulement social » que j'aurai aimé voir développé. Par ailleurs, la chute (« Écrivains et cinéastes devraient pourtant remercier leur (mauvaise) mère nourricière : sans elle, ils n'auraient peut-être plus rien à dire ») n'est pas bonne. Elle n'a pas de sens. Elle vient presque gommer ce qui précède. L'écriture, pour les écrivains que vous citez, n'est pas un fond de commerce.

Portrait de scap

De scap

paris | 00H22 | 21/05/2008 | Permalien

je partage ma vie avec un autrichien de Wien et je serais très gêné de lui faire lire cette article.Je le trouve d'une grande méchanceté à l'égard de tout un peuple.Franz serait très triste de lire des lignes aussi dures venant bien sùr encore une fois d'un français.
Et moi ça me met en colère. Mes amis sont quoi ? des refoulés ? Qu'est ce que ça veut dire un pays de refoulés ?
Cet article est irrespectueux.

Portrait de daryo

à scap Portrait de scap De daryo

01H00 | 21/05/2008 | Permalien

Revendiquons pour l'auteur un droit à la critique.

Il ne s'agissait pas de critiquer les Autrichiens sur une base individuelle, mais d'analyser la société autrichienne, et la façon dont les artistes autrichiens la perçoive. Je crois que sur ce plan là l'article est plutôt réussi, et n'est pas foncièrement méchant.

Portrait de jissé

à scap Portrait de scap De jissé

Ingé retraité | 10H53 | 21/05/2008 | Permalien

Bonjour scap.

Suis un habitué depuis trente ans des vacances dans la région d'Innsbruk.

Où depuis nous avons des amis de père en filles.

Y avais organisé une expo d'un copain artiste peintre.

Peu de visiteurs à cause d'une incompréhension sur les heures d'ouverture du local, une sorte de MJC, qui, de manière par ailleurs fort sympa, servait de local.

HUMOUR : Faites valser votre « Wien » et essayez avec un « Troisième homme » ou inspirez vous de certaines oeuvres de Klimt.

Sur fond de musique d'Anton Karas.

Bonne journée.

Jissé

Portrait de Pélévine

De Pélévine

philologue | 08H22 | 21/05/2008 | Permalien

Si je t'écris ce soir de Vienne, c'est que j'aimerais que tu viennes…

Portrait de Jack Sullivan

De Jack Sullivan

en boule | 15H26 | 21/05/2008 | Permalien

J'ai vécu pendant un an et demi à Vienne. En tant que maman célibataire (tare n°1) travaillant en élevant son enfant (tare n°2) et étrangère (tare n°3), j'ai été regardée de travers à peu près tout le temps et par à peu près tout le monde. J'ai connu des difficultés non négligeables, parfois juste sous le nez de Viennois pas antipathiques au demeurant, mais absolument pas désireux ni de s'enquérir de mes problèmes, ni (encore moins ! ) de me tendre la main. De cette époque pénible je garde le souvenir d'une désapprobation constante, de petites humiliations quotidiennes, et d'une volonté très particulière des Viennois d'avancer dans la vie sans jamais quitter leurs œillères (surtout ne pas risquer de voir un truc qui dérange…).

Portrait de hyperchleuasme

De hyperchleuasme

16H29 | 21/05/2008 | Permalien

Il dit :
« Écrivains et cinéastes devraient pourtant remercier leur (mauvaise) mère nourricière : sans elle, ils n'auraient peut-être plus rien à dire. »

Et voilà, le décret est passé, on y peut plus rien. C'est écrit, c'est écrit. Voilà. Tant pis. Retenons donc que les artistes ont l'identité comme matière première et projet, ce qui explique pourquoi, chers gens de la vraie France éternelle, on ne les comprend pas. Qu'ils aillent en paix, restons chez nous. Ite missa est.

Portrait de Gringo

De Gringo

| 13H27 | 22/05/2008 | Permalien

L'article est bon, perso, je ne vois rien d'intéressant à y ajouter.

Si ce n'est que statistiquement, c'est marrant : je n'avais jamais vu un article, surtout dans la catégorie « à débattre » qui fasse 18 000 visites et moins de 20 réactions.

Portrait de Jaycib

De Jaycib

Désagrégé de l'Université | 15H34 | 22/05/2008 | Permalien

C'est si spécial que ça, une société de refoulés ? J'aimerais qu'on me démontre le caractère sui generis de l'Autriche sur ce plan…

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