A la Une 19/05/2008 à 20h44

Palestine : faut-il dialoguer avec le Hamas ?

Pierre Haski | Cofondateur Rue89

La révélation d'une rencontre entre un ancien diplomate français et les principaux leaders du mouvement relance ce débat tabou.


Le leader du Hamas Khaled Meshaal en meeting en Syrie (Khaled al-Hariri/Reuters)

Faut-il parler au Hamas palestinien ? La question a longtemps été un tabou, mais elle est désormais ouvertement sur la table, avec des approches très différentes de part et d'autres de l'Atlantique. Sans pour autant débloquer la situation au Proche-Orient.

La révélation, lundi, par le Figaro, confirmée du bout des lèvres sur Europe1 par un Bernard Kouchner embarrassé, de contacts secrets menés par un diplomate français à la retraite avec le Mouvement de la résistance islamique (Hamas) malgré l'interdit de façade, relance le débat. Yves Aubin de la Messuzière, un diplomate de carrière qui connait bien le monde arabe, a rencontré il y a un mois à Gaza « les principaux responsables du Hamas » . Les Britanniques mèneraient, eux-aussi, une diplomatie parallèle en direction des islamistes palestiniens qui ont remporté les élections de janvier 2007 et tiennent la bande de Gaza depuis bientôt un an.

Par contraste, le président américain George Bush a établi la semaine dernière un parallèle entre toute négociation avec le Hamas, ou avec l'Iran, et l'attitude « munichoise » des démocraties vis-à-vis de l'Allemagne nazie avant le déclenchement de la deuxième Guerre mondiale. Il visait sans le nommer le démocrate Barack Obama, qui a réfuté l'accusation, mais s'est empressé de limoger l'un de ses conseillers, Robert Malley, un des meilleurs spécialistes américains du Proche Orient, qui, au titre de l'International crisis group (ICG), un think-tank basé à Bruxelles, avait été en contact avec le Hamas.

Le mois dernier, l'ancien président américain Jimmy Carter avait déjà fait scandale en allant explorer avec les dirigeants du Hamas basés à Damas le potentiel de négociation. Il avait été désavoué par l'administration Bush et le gouvernement israélien avait refusé de le rencontrer.

Intransigeance en vain

Après la victoire électorale du Hamas, il y a dix-huit mois, le Quartette (Etats-Unis, Union européenne, ONU et Russie) qui mène le ballet diplomatique au Proche-Orient, avait fixé des conditions pour tout dialogue avec le Hamas, qui passaient en particulier par la reconnaissance d'Israël et le renoncement au terrorisme. Depuis, officiellement, la position n'a pas changé, et s'est en particulier traduite par un coup de frein à l'aide internationale aux Palestiniens placés sous l'autorité du Hamas, qui a conduit à une sérieuse détérioration de leurs conditions de vie et conduit au blocus du territoire.

Cette position inflexible n'a servi à rien. Elle n'a pas affaibli la position du Hamas dans la bande de Gaza, elle n'a pas aidé à renforcer le statut du président palestinien Mahmoud Abbas et du Fatah, interdits de séjour à Gaza, et n'a pas empêché la nouvelle détérioration de la situation militaire entre Gaza et Israël ces derniers mois.
La conférence internationale d'Annapolis, aux Etats-Unis, en novembre, avait prétendu relancer les efforts destinés à aboutir à la naissance d'un Etat palestinien avant la fin du mandat de George Bush. La tournée dans la région du président américain, la semaine dernière, a montré que ces efforts étaient vides de sens : l'Etat palestinien n'est toujours pas pour demain.

Parler au Hamas ? Les Israéliens eux-mêmes ont bien été obligés d'accepter une médiation égyptienne pour tenter de calmer le jeu militaire entre Gaza et les villes du sud de l'Etat hébreu. Côté français, l'objectif affiché par Yves Aubin de la Messuzière dans le Figaro est limité :

 » Ce n'était pas une mission officielle, j'ai dit au Hamas qu'il devait se rapprocher au maximum des conditions imposées par l'Occident pour qu'on leur parle (mettre fin au terrorisme, reconnaître l'État hébreu et entériner les accords signés entre Israël et l'Autorité palestinienne, ndlr). Ils m'ont répondu qu'ils étaient prêts à accepter un Etat palestinien dans les frontières de 1967, ce qui équivaut à une reconnaissance indi­recte d'Israël. Ils se sont dits prêts à arrêter les attentats kamikazes, et ce qui m'a surpris, c'est que les dirigeants islamistes reconnaissent la légitimité de Mahmoud Abbas. Dans tous les bureaux où je suis allé, son portrait était collé à ceux des responsables du Hamas » .

Une perspective régionale

Il parait peu probable que ce dialogue naissant change fondamentalement la donne diplomatique, même si le refus de parler au Hamas, du point de vue européen, avait de moins en moins de sens. En revanche, le gouvernement israélien continuera vraisemblablement à s'opposer à un tel dialogue, en raison de sa propre fragilité politique, et parce qu'il est encouragé dans son refus par une administration américaine finissante. Enfin, les relations hostiles entre Fatah et Hamas empêchent, à ce stade, toute percée réaliste.

De plus, cette évolution n'a de sens que replacée dans une perspective régionale : le rôle de la Syrie, l'équation iranienne, le récent coup de force du Hezbollah à Beyrouth... L'ouverture d'un dialogue officieux avec le Hamas est le premier tabou à sauter timidement, mais de nombreuses inconnues demeurent : y aura-t-il d'autres tentatives de dialogue « hérétique » , avec Damas ou Téhéran par exemple ? Faudra-t-il attendre les élections américaines pour espérer le moindre mouvement sur le front proche-oriental ? L'optimisme n'est toujours pas de mise dans cette région sinistrée.

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  • andriouchka
    • Posté à 21h52 le 19/05/2008

    Et si le Hamas acceptait de toiletter sa charte, les discussions ne seraient-elles pas favorisées ?

    La charte prône encore le meurtre des Juifs, le Djihad, la domination de l'islam sur toutes les autres religions.

    Certains musulmans non radicaux demandent cette révision. Un article intéressant à ce propos :

    Afin que la Charte du Hamas ne devienne pas un fardeau pour le projet national palestinien

    Khaled Al-Hroub

    Lien

    On ne peut exclure le Hamas des négociations, mais négocier c'est aussi faire un pas l'un vers l'autre. Est-il prêt ?

  • Classico37
    Classico37
    étudiant
    • Posté à 22h03 le 19/05/2008
    • Internaute
      étudiant

    De mon point de vue, il est absolument certain qu'il ne faut pas exclure le Hamas dans les discussions autour d'un processus de paix avec Israël et sur l'élaboration d'un Etat palestinien.

    Lui coller une étiquette de groupe terroriste ne fait qu'aggraver les choses à mon goût. Comment voulez-vous entamer un processus de paix en excluant un groupe qui représente une partie non-négligeable de Palestiniens et qui de surcroît a remporté les dernières élections législatives ? ? ?

    Le Hamas fait partie intégrante de la vie des Palestiniens, qu'on le veuille ou non, bien que certaines de ses actions soient indéfendables. Mais quand Israël procède à des « raids » sur la bande de Gaza et que des civils sont tués, ne peut-on pas qualifier ces actions de terroristes ? ? ? On voit ici la différence entre un groupe qui est marqué du sceau de la légitimité (Tsahal) du fait de son caractère étatique et l'autre qualifié d'illégitime (Hamas), de terroriste, du fait de son caractère non-étatique. Mais dans les faits, ni l'un ni l'autre ne se différencient dans leurs actions belligérantes...

    D'ailleurs, pour faire une comparaison, j'aimerais rappeler que si le cas de l'Irlande du Nord a été résolu, c'est en partie parce que l'IRA n'a pas été exclue des différents processus visant à résoudre la situation... Peut-être que ce rappel historique fera réfléchir plus d'un septique quant à mes arguments.

  • Désinscrit le 15-7
    • Posté à 23h25 le 19/05/2008

    Sans dialogue avec l'I.R.A il y aurait sans doute jamais eu de « Good Friday Agreement » il y a 10 ans en Irlande du Nord.

    Le dialogue ouvre des portes et construit des ponts, ce que les bombes et les balles ne peuvent pas faire.

    Bien sur les marchands de la mort eux n'envisage jamais cet option ; le dialogue, cela rapporte pas grand chose a leurs fortune personnelle.

  • thierry reboud
    • Posté à 00h43 le 20/05/2008
    • Internaute

    Non seulement il faut parler avec le Hamas, mais la question qui se pose me paraît bien plus être de savoir s'il n'est pas trop tard.

    Refuser de voir dans le Hamas autre chose qu'une organisation terroriste, c'est refuser de voir la réalité du Hamas : sa action d'aide sociale, sa dimenson politique et l'évidence qu'aujourd'hui le Hamas incarne une certaine forme de la revendication nationale palestinienne.

    Ce qui m'a toujours étonné, c'est la symétrie troublante entre le refus du Hamas de reconnaître Israël et le refus israélien de reconnaître le Hamas comme interlocuteur. Encore est-on bien obligé de constater que le Hamas reconnaît la réalité d'Israël (bien obligé, compte tenu du nombre de ses militants emprisonnés). Son refus de reconnaissance est essentiellement symbolique. Se braquer sur la Charte, c'est regarder le doigt plutôt que la lune : tout le monde devrait savoir (depuis le temps ! ) que les professions de foi ne servent qu'à être oubiées quand elles ne servent plus à rien. Aujourd'hui, la Charte du Hamas sert surtout à leur donner une identité politique distincte du modèle occidental qu'Abbas ppropose à la Palestine.

    Il me semble que le refus de dialoguer avec le Hamas signifie aussi l'injonction qui est faite aux Palestiniens de se conformer à un modèle (celui de l'Etat-nation, pour faire vite) dont rien n'indique vraiment qu'il soit pertinent pour la région. Autrement dit, accepter de dialoguer avec les représentants que les Palestiniens, à tort ou à raison, choisissent de se donner, c'est aussi accepter que les Palestiniens déterminent par eux-mêmes les modalités de leur émancipation nationale.

  • isidore
    • Posté à 10h12 le 20/05/2008

    Je suis assez stupéfait de lire une majorité de commentaires présentant le Hamas comme une formation politique ordinaire qui oeuvre même pour le bien-être social des palestiniens. Avez-vous vu des reportages sur le terrain à Gaza ? La terreur islamiste qu'il impose aux femmes ? Les enfants embrigadés ? Les tueries atroces perpétrés contre des membres du Fatah depuis juin 2007 ? Sams même parler des tirs de roquettes quotidiens contre des civils israéliens ! ! !
    Est-ce que toute les belles âmes françaises dialogueraient avec des gens qui viennnent de tuer leur femmes ou leurs enfants avec des roquettes ? ? ? J'en doute fort...

    J'ajoute que les déclarations du Hamas qui s'est dit prêt à respecter une trêve militaire avec Israël, si ce dernier se retirait sur les frontières de 1967 n'est pas nouvelle. Voir sur ce point analyse écalirante sur : Lien

  • Jaycib
    • Posté à 14h16 le 20/05/2008

    Très bon papier de Pierre Haski, qui résume bien la situation.

    De plus, beaucoup des commentaires qui précèdent montrent qu'il y a des riverains qui ont bien réfléchi au problème posé.

    Une chose est certaine : tant que Bush mènera la barque américaine, il n'y aura aucun progrès sensible. Et si John McCain est élu en novembre prochain, le pourrissement de la situation ne fera qu'empirer, car ses positions ne constituent pas une évolution positive par rapport à son prédécesseur.

    Il est donc indispensable que la France (et la Grande-Bretagne, peut-être ; il faut bien admettre que le rôle de Tony Blair au sein du Quartette jusqu'ici n'a pas fait avancer les choses) continue(nt) les discussions avec le Hamas, ne serait-ce que pour (1) reconnaître et réaffirmer la part d'humanité de l'Autre et la justesse des revendications palestiniennes sur le fond, et (2) constituer un pôle diplomatique « autonome » parmi les Occidentaux qui permette de préserver la crédibilité de ces derniers au sein des divers groupes arabes perçus aujourd'hui comme irrédentistes. Ceci ne serait pas une mince contribution. Comment préserver une possibilité d'influer sur la situation autrement ?

    Même si j'ai encore des difficultés à envisager une victoire de Barack Obama à la présidentielle de novembre, force est de reconnaître que sa vision de la position américaine dans le monde constitue une véritable rupture avec la politique suivie par Bush et Cie.

    Obama considère que (1) les Etats-Unis doivent discuter avec tout le monde, (2) le seul combat à mener est celui qui vise Al Qaïda. Le retrait progressif d'Irak qu'il propose permettrait de recentrer la lutte armée en Afghanistan et dans les régions tribales du Pakistan. Dans le même temps, l'alliance avec Israël ne serait évidemment pas remise en cause, et l'endiguement d'un Iran « nucléarisé » et hégémoniste serait rendu possible par une savante politique de la carotte et du bâton.

    La victoire d'Obama en novembre mènerait sans doute à la reconstitution d'un front commun des Occidentaux en politique étrangère, ce front ayant de facto été rompu depuis l'invasion américaine de l'Irak.

    Ceci ne veut naturellement pas dire que le problème de la poudrière proche- et moyen-orientale serait réglé automatiquement, tant l'interventionnisme de Bush en Irak a fait de mal. Mais il n'existe pas d'alternative crédible à la position d'Obama et, si j'ai bien compris, aux initiatives diplomatiques convergentes de la France (et peut-être d'autres : il faudra voir si Sarkozy est capable ou même désireux d'orienter la diplomatie de l'UE dans un sens positif ; je n'y crois guère, personnellement).

    Sur l'éviction de Robert Malley du cercle des conseillers d'Obama : si je me souviens bien, Malley, et son père avant lui, avaient une position tranchée défavorable à Israël, au point d'être considérée comme hostile par la communauté juive des Etats-Unis. Obama ne gagnera pas en novembre sans le soutien au moins d'une partie de cette communauté, dont l'influence est sans commune mesure avec le nombre de ses membres.