TRIBUNE

Hongrie : le nationalisme s'étend et se banalise

Dans l'élan des manifestations et émeutes antigouvernementales de 2006, la Hongrie voit s'étendre le sentiment nationaliste, revanchard, voire totalitariste. Grogne sociale, problèmes économiques, troubles politiques, le mécontentement gagne des franges de plus en plus larges de la population, avec comme illusion d'avenir : la grande Hongrie.

Bien que nombre d'observateurs aient argué du fait qu'après un régime socialiste d'une quarantaine d'années, les anciens pays satellites de l'URSS soient tombés « naturellement » dans un nationalisme conservateur et identitaire, la Hongrie, comme d'autres, a, dans les faits, longtemps échappé à cette idée. Les régimes socialistes étaient en Europe centrale et orientale bien différents les uns des autres, et la Hongrie était considérée comme l'un des plus « libéraux“ à partir des années 70.

Mais la transition vers un régime démocratique a vu comme partout la scission des forces politiques démocrates. D'un côté, les plus rétifs rejetèrent en bloc toute idée de gauche et, de l'autre, en encourageant la mutation des structures politiques, ont souhaité construire une aile sociale-démocrate, devenue aujourd'hui sociale-libérale. Et c'est de cette scission qu'est née, il y a deux ans, une mutation inquiétante en plein cœur de l'Europe : celle d'un nationalisme banal, indifférencié, mêlant royalistes, fascistes factieux, expansionnistes, ultrareligieux catholiques, antisémites, anti-roms, agitateurs en tous genres, tous prônant le mythe de la ‘magyarité’ en l'Europe centrale.

Budapest 2006 : l'étincelle

Il y a deux ans, après avoir remporté des élections législatives fort disputées, le Premier ministre social-démocrate sortant, Ferenc Gyurgcsany, avoue, en réunion politique privée, avoir menti sur l'état socio-économique du pays, qui est bien pire que ce qui a été dit, et l'avoir fait dans le but de remporter les élections. A l'époque de l'hypercommunication, la chose ne pardonne pas, et la scène, enregistrée par un participant, se retrouve sur tous les médias du pays.

Après plusieurs décennies de régime totalitaire, le mensonge des autorités est une chose extrêmement mal vécue, et le parti social-démocrate MSzP étant le successeur du parti communiste, le raccourci est rapidement franchi par une certaine frange de la population, encouragé par des partis de droite plus ou moins ambigus à ce sujet. Les manifestations s'organisent au pied levé, avec un message clair : ‘le chef du gouvernement a menti, il doit partir, maintenant’.

Mais dès le départ, la droite radicale se fait le fer de lance de la contestation. Les partis d'extrême droite parlent plus fort que les autres. Les partis centristes sont dépassés, et le grand parti conservateur Fidesz, sans appeler à la violence, se voit dépassé par la radicalisation du mouvement et, au lieu de condamner les violences naissantes, affiche sa compréhension de l'exacerbation des manifestants.

Les manifestations dégénèrent très rapidement, et des manifestants prennent d'assaut la télévision publique, place de la Liberté, dont ils incendient le hall après lu un manifeste. C'est le début d'affrontements récurrents entre les forces de l'ordre et quelques milliers d'émeutiers.

A chaque fête nationale, depuis deux ans, le scénario est le même : le Fidesz organise une grande manifestation pacifique à Budapest, où se joignent familles et personnes âgées. Puis, après appels solennels à la démission sur fond d'évocations historiques des actes glorieux du peuple et des monarques du Royaume de Hongrie, l'émotion gagne la foule, de plus en plus jeune et masculine alors que les aînés se retirent petit à petit.

Ensuite la tension monte, les très nombreuses forces de police se montrent, les manifestants scandent des slogans hostiles, et les violences éclatent. Barrages, matériel de chantier jeté sur la chaussée, voitures renversées, poubelles incendiées, jets de cocktail Molotov, tout est bon pour provoquer le désordre. En face, les forces anti-émeutes ont souvent la main lourde et, malgré leur nombre, peinent à encadrer les émeutes qui se propagent souvent dans plusieurs quartiers de la ville en même temps.

D'autres groupuscules et milices d'extrême droite, toujours plus durs les uns que les autres, se créent jour après jour, menaçant ouvertement juifs, roms, étrangers, politiques, journalistes, bref, tout ce qui ne correspond pas strictement à leur idée d'une Hongrie fantasmée grande, blanche, catholique, culturellement et ethniquement pure. N'importe quel évènement est bon pour se montrer : une réunion d'associations juives, un déboulonnage d'une statue de l'oiseau turul, emblème du pays, etc.

Et les symboles explosent dans la rue. Casquettes des ‘croix fléchées’, alliées des nazis, drapeaux aux lignes rouges et blanches de la lignée royale d'Arpad omniprésents, stickers représentants la grande Hongrie d'avant 1918 à l'arrière des voitures, tee-shirts invoquant l'‘Empire hongrois blanc’, pin's de l'aigle royal cousu aux blousons, voire même sigle SS en médaillon au cou. Certes, la majorité de la population n'arbore pas ces symboles. Mais le phénomène se développe, n'étonne plus, et s'étend sensiblement à de nouvelles franges de la population.

Un nouveau terreau : les jeunes

Alors que la défense des acquis sociaux est en général une prérogative des partis de gauche, la situation socioéconomique difficile et l'alliance gouvernementale -désormais déchue- socialistes-libéraux a provoqué une migration politique des couches populaires vers la droite conservatrice et réactionnaire. Chômeurs, retraités (les pensions sont souvent extrêmement minces) et marginaux sont souvent acquis aux idées fascisantes qui font leur nid actuellement. Ne les adoptant pas, mais ne les condamnant pas non plus, le Fidesz reprend d'ailleurs souvent l'image du délaissement de la population par les sociaux-démocrates à des fins électorales.

Mais le phénomène s'étend surtout dans une frange assez inattendue de la population : les jeunes. Qu'ils travaillent tôt ou qu'ils fassent des études supérieures, les symboles s'affichent, les paroles se font de plus en plus radicales. En général, les plus modérés se taisent, et écoutent. Appels au renversement du gouvernement, préjugés contre les minorités, déclarations de haine envers les peuples alentours, affirmation de la chrétienté absolue et définitive du pays, symboles politiques accrochés aux vêtements, les campus se radicalisent à droite, et notamment dans les meilleurs universités du pays.

Le mouvement est encore plus prégnant dans un domaine d'étude en particulier, l'histoire. Alors que, de l'avis de certains chefs de département, les étudiants, notamment d'histoire, étaient essentiellement de centre-gauche à la chute du mur de Berlin, les étudiants penchent aujourd'hui nettement vers la droite réactionnaire. Et dans les départements d'histoire, l'exégèse du passé est permanente. On magnifie en permanence les actes des dirigeants et du peuple hongrois, on minimise son implication dans la shoah, exaltant le sentiment national, jetant l'opprobre sur les peuples slaves, germaniques et latins pour tous les maux des Magyars, conchiant le Traité de Trianon et –en méconnaissance de cause- la France, justifiant les frontières de la grande Hongrie qui s'étalaient sur les actuelles Slovaquie, Ukraine, Roumanie, Serbie, Croatie, Slovénie. En un mot, le révisionnisme y prospère.

Dans un contexte sociologique où les jeunes sont bien plus atteints par le consumérisme frénétique que par les théories politiques, l'éveil des consciences par les réactionnaires fonctionne parfaitement. Le nationalisme réactionnaire devient ainsi jour après jour la norme, le socle, le référent et le référentiel, la normale, le cadre et donc l'avenir politique hongrois, en plein cœur du continent européen.

7 commentaires (Pour réagir, connectez-vous)

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Portrait de magda

De magda

ingénieur | 10H52 | 19/05/2008 | Permalien

Je trouve votre article très pertinent, tout en me rendant compte que peu des lecteurs occidentaux peuvent vraiment comprendre de quoi il parle.
L'idée qu'on se fait en occident des régimes communistes de l'est de l'Europe est assez floue et encore assimilée au stalinisme.
L'idée que le gens de l'est de l'Europe se font de la démocratie et de l'économie capitaliste est encore plus confuse. Quand au libéralisme, le terme est plus conçu d'un point de vue politique (liberté) que économique (liberté du marché).
Comme vous le précisez bien, il y avait des différences marquées entre un ou l'autre de ces pays. Les gouvernants utilisaient souvent une certaine vision de l'histoire de chacun des peuples pour attiser la haine des peuples voisins et par la même occasion détourner le mécontentement de leurs sujets.
C'est dans ce sens que la région est une vraie poudrière d'autant plus que le populations sont bien mélangée et que les frontières on souvent bougées au grès des conflits, des guerres et des traités de paix, plutôt signés à l'ouest.
Les communautés hongroises dans les pays alentours sont nombreuses et bien nostalgiques de la période des Habsbourgs. En Transylvanie (Roumanie), le désir des hongrois de passer à leur maison mère avec tout le territoire est très répandu.
Un nouveau conflit du genre Kosovo n'est pas à exclure dans la région des Balkans, la question est de savoir qui, quand et comment celui-ci sera déclenché.

Portrait de pablico

à magda Portrait de magda De pablico

14H14 | 19/05/2008 | Permalien

le seul moyen d'arrêter cela, c'est L'Europe, le sentiment nationaliste doit-être dépassé par l'idée de L'Europe.
mais les paradigmes de la grande Hongrie, des Habsbourgs sont très forts. même si ils sont complètement dépassés.

Portrait de Servais-Jean

De Servais-Jean 4591

Hi-Han | 14H23 | 19/05/2008 | Permalien

S'ils ont besoin d'un bon Guide pour diriger leur pays qu'ils viennent donc chez nous récupérer Nicolas, le fils de leurs ressortissants qui ont fuit leur patrie fasciste lors de la défaite du nazisme.
Par avance nous les en remercions.

Portrait de pablico

à Servais-Jean Portrait de Servais-Jean De pablico

17H11 | 19/05/2008 | Permalien

voila la clef ! ! eurêka, on comprend tout.
Il joue aux Habsbourgs… un rien de bling bling dans beaucoup de faste ! ! et il a sa Sissi… si, si … impérial ! !

Portrait de jissé

à Servais-Jean Portrait de Servais-Jean De jissé

Ingé retraité | 13H05 | 21/05/2008 | Permalien

Servais-jean.

Bonjour.

A contrario.

Depuis le tout début de la « der-des-der » la Hongrie était OFFICIELLEMENT l'alliée de l'Allemagne nazie.

Les parents de notre « noblieau » itou et ils n'ont pris la fuite qu'à la fin, devançant de justesse l'arrivée des « libérateurs » (entre guillemets) soviétiques.

Sans rancune.
Bonne fin de journée.

Jissé

Portrait de eTna

De eTna

Etudiant | 08H05 | 20/05/2008 | Permalien

Cet article serait un peu plus éclairant s'il explicitait les raisons pour lesquelles l'extrême droite étend son emprise en Hongrie. Ne reprochons pas bêtement au pays d'être rattrapé par ses vieux démons. La Hongrie a souffert sous le communisme, elle a espéré lors de l'explosion de l'URSS, puis de son entrée dans l'Union Européenne. Aujourd'hui, elle déplore un virage à 180° en direction du libéralisme qui menace de déclassement une part importante de la population. Comme en France, cette frustration se manifeste dans la sphère politique. Et comme pour la France, elle est l'occasion pour la presse étrangère de publier des articles un peu caricaturaux voire très caricaturaux.

Portrait de Fraise des Bois

De Fraise des Bois

Buveur | 15H06 | 23/05/2008 | Permalien

Le communisme est tres etendu et banalise : tout le monde trouve ca tres bien. Alors pourquoi le nationalisme pose-t-il probleme.
Je ne comprends pas. Le communiste fait pourtant beaucoup plus de degats et depuis beaucoup plus longtemps que le nationalisme, non ?

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