L’élection du nouveau bureau du CFCM, Conseil français du culte musulman, va se dérouler dans un climat de crise qui met une nouvelle fois en évidence le problème de sa légitimité, qui tient en une question: peut-on considérer qu’il représente véritablement l’ensemble des Français de culture musulmane? Deux faits entretiennent un doute profond à ce sujet.
D’abord le lieu du scrutin: il faut aller voter dans les mosquées (notons que dans notre République laïque, voilà un bureau de vote pour le moins contestable), ce qui cible évidemment les musulmans pratiquants, autrement dit une fraction seulement de la « communauté ». Ensuite la dénomination même de ce Conseil: en tant que Conseil du « culte » musulman, il a le double inconvénient social de ne vouloir représenter que la fraction religieuse de la culture musulmane, et moral de laisser entendre qu’il est une instance « gardienne du culte », autrement dit qu’il a droit de définir une orthodoxie islamique, ce qui est contraire à tous nos principes de liberté de conscience et de pensée.
J’ai proposé il y a plusieurs mois déjà que ce Conseil soit au moins rebaptisé Conseil français de la culture musulmane, ce qui aurait l’avantage de lui laisser son sigle de CFCM tout en lui donnant une toute autre représentativité et responsabilité: celle de rassembler tous les musulmans de France, tous les islams de France, c’est-à-dire toutes les façons qu’ont aujourd’hui les musulmans français ou vivant en France de vivre leur rapport à la culture musulmane.
C’est à cette diversité qu’il faut faire droit aujourd’hui, parce que c’est elle qui exprime la situation sociologique réelle de la présence musulmane: celle-ci est constituée non-seulement de pratiquants, mais également et pour majorité d’individus qui ont pris vis-à-vis des piliers de la religion (reconnaissance de l’unicité de Dieu et de la mission de Mohammed, cinq prières par jour, jeûne du mois de Ramadan, intention d’accomplir le pèlerinage, versement d’un impôt aux démunis) une distance qui est celle du « choix personnel » (ce que j’ai nommé le « Self islam »).
Nous sommes tous devenus des musulmans atypiques, les uns priant, les autres pas, les unes portant le voile, les autres pas, les uns buvant de l’alcool, les autres pas, etc. Voilà ce dont la définition actuelle du CFCM -fait par les religieux pour les religieux- ne peut pas rendre compte et qui disqualifie d’emblée sa prétention à représenter les musulmans de France. Deux obstacles doivent être levés pour que la situation change: d’une part, il faut changer la représentation que nos décideurs politiques ont de l’islam; d’autre part, c’est la perception que les musulmans ont d’eux-mêmes qui doit évoluer.
Les musulmans de France ne veulent pas « vivre comme là-bas »
La faute donc, en premier lieu, à la représentation qu’ont nos politiques de l’islam: le ministère de l’Intérieur, à l’initiative de la création du CFCM, l’a imaginé et persiste à le concevoir comme un conseil constitué d‘« indigènes importés », autrement dit de « musulmans de là-bas qui vivent ici » et dont la revendication serait de continuer à vivre un islam oriental traditionnel (tel que nos politiques se le figurent en toute ignorance de cause le plus souvent, c’est-à-dire à coups de clichés et préjugés); aucune conscience ne semble émerger chez nos décideurs ministériels, quelle que soit leur couleur politique, que les musulmans de France sont des citoyens comme les autres, dans une société sécularisée où l’identité d’un individu est très loin de se définir avant tout par la pratique religieuse!
Or, avec le CFCM tel qu’il existe actuellement, on est comme dans Tintin lorsque les émissaires du Cheikh Abdallah viennent monter leur tente dans le grand salon du château de Moulinsart: en concentrant l’activité de ce Conseil sur les questions cultuelles, on fait en effet comme si les musulmans d’ici demandaient avant tout qu’on leur permette de vivre « comme là-bas »… un là-bas qu’en réalité tous les jeunes français de culture musulmane ont largement oublié!
Les musulmans doivent prendre conscience de leur libération vis-à-vis des dogmes
La faute aussi à la représentation que les musulmans d’ici ont d’eux-mêmes: si le CFCM a eu le champ libre pour exister et qu’il a pu se faire passer de façon plus ou moins crédible pour l’instance représentative des musulmans de France, ce n’est pas seulement à cause de l’image de l’islam intériorisée par les décideurs politiques, mais aussi à cause des musulmans, qui ont peu ou prou intériorisé la même image! Alors même en effet que leur rapport à l’islam traditionnel évoluait, qu’il devenait plus libre, plus personnel en même temps que plus laïque et européen, ils ont malgré tout gardé l’idée que l’islam était une religion avant tout, et… qu’il fallait donc laisser la gestion de la culture musulmane aux religieux. Enorme erreur!
Il est temps désormais que l’ensemble des musulmans de France prenne acte et conscience de son évolution interne, de sa propre diversification, de sa libération de fait vis-à-vis des dogmes anciens. Non, l’islam n’est pas la propriété des religieux. Non, la culture musulmane ne se limite pas à la religion -elle est aussi littérature (voyons les personnages de « L’immeuble Yacoubian » et nous comprendrons que, non seulement en France mais dans le monde entier, les sociétés musulmanes s’émancipent du religieux), philosophie, valeurs éthiques, musique, fête, coutumes, cuisine, etc.
Que faire dans ces conditions? Créer, comme le réclament certains avec persistance, l’équivalent du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France)? Un Crif musulman, c’est-à-dire une institution laïque représentant l’ensemble des courants et sensibilités de la culture musulmane? C’est exactement en ce sens que je conçois ce Conseil français de la culture musulmane que j’évoquais plus haut. Culture plutôt que culte, ce qui n’exclut pas l’islam des mosquées, mais l’inclut dans la diversité musulmane réelle, ce qui n’exclut pas l’islam de la foi et les trésors de la vie spirituelle, mais l’inclut dans l’héritage infiniment plus vaste de l’islam comme creuset de civilisation. Culture plutôt que culte, enfin, parce que nous musulmans sommes aussi laïques que tous nos concitoyens français.
► A lire: le blog d’Abdennour Bidar



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Ca serait en effet une excellente chose que les Musulmans sortent du carcan « culte » et s’identifie aussi à une culture et pas uniquement une pratique de la religion.
Je connais bcp mieux l’Islam des pays musulmans que l’Islam français, mais une chose m’a tjrs frappé : la difficulté de faire entendre une voix qui n’est pas celle de la majorité.
Il est très difficile de sortir du lot en affichant des idées qui seraient très rapidement qualifiées de subversives.
je pense d’ailleurs que cet excellent article serait justement qualifié de subversif dans bcp de pays musulmans.
Ceci dit, il faut remettre les choses dans leur contexte chronologique.
L’Islam en est à son 14è (ou 15è ?) siècle d’existence.
Où en était le Christianisme à ce même âge ? dans une période pas très glorieuse qui allait aboutir au règne d’Isabelle la catholique, à l’inquisition et ses massacres.
Le Judaïsme a connu des époques très rigoristes et intolérantes à peu près à la mm période de son histoire.
L’Islam souffre de ce que j’appellerai une « crise d’adolescence ».
Et ca sera grâce à des voix comme celle d’Abdennour, notre journaliste, qu’il arrivera à trouver sa place dans le modernisme.
mais aussi grâce à une meilleure compréhension de la part des nons musulmans et à moins de clichés en effet.
Ici Abdennour Bidar, je lis les réactions à mon article et je remercie tous ceux qui voudront bien contribuer et débattre de ces questions très passionnées autour de l’islam et des musulmans de France ! J’invite cordialement tous ceux qui seraient intéressés - français et non français de tous bords, la nationalité d’un être humain m’importe infiniment moins que ses qualités humaines et sa dignité d’homme -à venir faire un petit tour sur mon blog : http://abdennour.bidar.over-blog.fr
Bonne(s) lecture(s) !
Il faudrait tout de même qu’un jour on se résigne à ce que les mots possèdent un sens.
Lorsqu’on institue un Conseil Français du Culte Musulman, on fait d’une part allusion à une communauté qui se reconnaît dans une religion (l’islam) et à la nécessité d’organiser sa vie religieuse (le culte).
Autrement dit, je suis en total désaccord avec les présupposés de cette tribune, même si j’en viens à souscrire relativement à sa conclusion.
Le problème (puisque certains comparent le CFCM au CRIF), c’est que le CFCM se situe quelque part entre le CRIF et le Consistoire. Au CRIF, les affaires sociales et au Consistoire les affaires proprement religieuses. Vouloir remplacer le CFC(ulte)M par le CFC(ulture)M, j’ai bien l’impression que c’est tout simplement faire du hors-sujet ou bien demander à une voiture de se comporter comme un bateau.
Précisément parce que notre République est laïque, il serait temps que les affaires religieuses soient du ressort le plus exclusif possible des religieux (j’inclus dans cette catégorie les responsables d’associations et les fidèles). La République n’a pas, et selon moi ne doit pas avoir, à organiser ou gérer une quelconque instance religieuse.
Ce qui me gêne, c’est qu’à refuser cette gestion religieuse d’une religion (l’islam ou une autre), on mélange deux façons de considérer les musulmans : l’une qui désigne les fidèles d’une religion, l’autre, dans le registre du social, qui peu ou prou reviendrait à désigner comme musulmans les ressortissants d’ethnies exogènes (comme dirait l’autre). Autant dire que cette seconde acception me paraît détestable.
Que des musulmans ne soient pas satisfaits de leur représentation, je peux aisément le concevoir. Que certains veuillent sortir du carcan religieux, je le comprends encore mieux. Mais dans ce cas, il revient aux musulmans eux-mêmes de bâtir les structures (associations, fondations, lieux de réunion, etc.) où ils pourront s’épanouir au mieux.
Ce n’est certainement pas à la République de pallier les faiblesses d’une communauté quelle qu’elle soit. Tout ce qu’on peut attendre de la République, c’est qu’elle reconnaisse la représentativité, à l’occasion diverse, de ce que les musulmans auront construit.
@ l’auteur,
A la lecture de votre tribune je me pose une question:
A priori le CFCM représente ceux qui se revendiquent de la religion musulmane, quel que soit leur pays d’origine.
Mais vous qu’entendez vous par culture musulmane ?
Pou moi la culture musulmane n’existe pas en tant que telle, il y a des cultures arabes, berbères, kabyles, tunisiennes, marocaines, algériennes… etc… Toutes ces cultures sont plus ou moins imprégnées par la religion musulmane, mais pas exclusivement, elles ont chacune leurs particularités propres.
Donc à mon sens, laissons le CFCM à ceux qui se réclame de la religion. Ils ne représentent que ceux qui se préoccupent de religion. Les cultures d’Afrique du nord et du moyen orient c’est autre chose.
Ceci dit merci de nous exposer votre vision et de rappeler que la majorité des français de quelque origine qu’ils soient, sont attachés à notre laïcité.