Entretien

Télévision : tant de cerveaux disponibles

Frustration, culpabilité, voyeurisme : Sébastien Bohler décrypte dans un livre petites névroses et grosses ficelles des médias. Entretien.

Sébastien Bohler (Chloé Leprince/Rue89).

Pourquoi mange-t-on plus de chips devant un film comme Seven ? Comment une pub pour une grosse berline flatte-t-elle des fantasmes de domination masculine ? Pourquoi Nicolas Sarkozy a-t-il gagné une image tolérante en s'affichant aux côtés de Doc Gyneco ? Pourquoi la presse consacre-t-elle encore des reportages aux gros gagnants du Loto ? Après la sociologie des médias, déjà très répandue, c'est au tour d'une autre discipline, la psychologie, de s'intéresser aux mécanismes qui opèrent dans notre comportement quand nous les « consommons ». Sébastien Bohler est docteur en neurobiologie. Il est devenu journaliste pour le magazine Cerveau et psycho et s'est penché sur l'articulation entre les médias et notre consommation, nos inquiétudes, nos fantasmes, nos projections.

Dans son travail, la télévision figure logiquement en bonne place, puisque les Français y consacrent en moyenne trois heures par jour. Mais Sébastien Bohler, qui poursuit ses chroniques sur le site internet d'Arrêt sur images, passe aussi bien au crible la presse people, le débit radiophonique ou sommaires des journaux.

« Une manipulation de masse, à la portée de chacun ! “

Pour son ouvrage, ‘150 petites expériences de psychologie des médias’, qui vient de sortir, mi-mai, il a rassemblé nombre d'expériences menées, en laboratoire ou en conditions réelles, par des chercheurs de tous horizons, qui peuvent être aussi bien étologues, sociologues, biologistes, économistes ou encore psychanalystes.

Au diapason du sous-titre un brin racoleur -‘Pour mieux comprendre comment on vous manipule-, la quatrième de couverture du livre du neurobiologiste n'y va pas de main morte :

« Ce livre […] détaille les méthodes utilisées par la presse ou le petit écran pour façonner nos goûts, nos préférences, nos haines ou nos envies. Une manipulation de masse, à la portée de chacun. Un livre salutaire… pour être moins dupe du discours médiatique ! “

Parce qu'il se décline sous forme de courts chapitres de deux-trois pages par expérience, ce livre part dans de nombreuses directions. Certains volets sont peut-être un peu plus attendus, comme par exemple les analyses consacrées aux rouages de la publicité, qui viennent largement accréditer le désormais célèbre argument du temps de cerveau disponible’.

Quand la télé nous entraîne dans une torpeur docile…

Toute la première partie, qui traite de nos croyances et de la manière dont les médias, notamment d'information, viennent flatter notre passivité, n'est pas inintéressante, même si le lien entre, d'une part, la crédulité face au discours médiatique et, d'autre part, le discrédit des sources d'information d'autre appeine parfois à se faire.

L'auteur parvient toutefois, étayé par moult exemples, à montrer combien un poste de télévision est à même de nous entrainer dans un état de torpeur qui peut, à l'occasion, susciter ici un besoin d'ordre sécuritaire accru, là le sentiment d'appartenir à la grande confrérie des supporters d'une équipe de foot, ailleurs encore doper le capital sympathie d'un homme politique, du simple fait de son passage régulier dans la petite lucarne.

Dans ce dernier cas, ce sont les travaux d'un psychologue, Robert Zajonc, que convoque Sébastien Bohler pour expliquer ce qu'on appelle ‘l'effet de simple exposition’ : dans les années 60, Zajonc a démontré que, lorsqu'on soumet à un échantillon de personnes un mot turc dont ils ne connaissaient pas la signification, en leur demandant s'ils y voyaient plutôt quelque chose de négatif ou de positif, les sondés à qui on avait présenté 25 fois le mot estimaient qu'il était porteur d'une dimension positive… alors que ceux qui ne l'avaient rencontré qu'une ou deux fois ne le trouvaient pas particulièrement sympathique.

Mais c'est encore en décortiquant les mécanismes à l'oeuvre en matière de culpabilité ou de frustration que Sébastien Bohler se montre ici le plus convaincant.

Le jeu télévisé 'A prendre ou à laisser' (DR).Lui qui affirme que ‘zapper nous frustre’ a aussi recours à des recherches en économie, et notamment la théorie de l'allocation optimale des ressources (prix Nobel 1979) et la théorie des jeux (prix Nobel 2005), pour expliquer ce qu'on appelle ‘l'aversion aux pertes’. Une théorie qui infuse le dispositif d'une émission comme ‘A prendre ou à laisser’, de l'animateur Arthur, diffusée de 2004 à 2007 sur TF1, qui consiste à faire découvrir aux candidats combien ils auraient pu gagner. (Voir la vidéo.)



L'intérêt de ce livre-catalogue est aussi d'étayer des tendances bien connues. Ainsi, il est courant de dire ou d'entendre que la télévision stimule nos penchants voyeurs. Sébastien Bohler, lui, va plus loin et se replonge dans les écrits du psychanalyste Jacques Lacan, pour montrer que le téléspectateur joue en fait avec sa propre culpabilité, en oscillant entre, d'un côté, son intérêt, plus ou moins assumé, pour les anecdotes gore ou tragiques et, de l'autre côté, son besoin de limites et d'interdits.

Se chercher des poux ou battre sa coulpe ?

La notion de culpabilité est d'ailleurs très présente dans son ouvrage. Que l'auteur décortique le mécanisme qui fait qu'on donne plus spontanément au Téléthon qu'à la Fondation Abbé-Pierre, moins cathodique… ou qu'il décrypte la consommation hypocrite de magazines people de cette nouvelle espèce : ‘l'homo conciergicus’, pour qui les magazines de ragots auraient, s'après Sébastien Bohler, tout simplement remplacé la fonction sociale de l'épouillage. (Voir la vidéo.)



Enfin, on notera avec intérêt plusieurs analyses précises des mécanismes à l'oeuvre sur les plateaux de télévision, souvent à notre insu. Il en va ainsi du morphotype de certains animateurs -l'effet Cauet ou encore le phénomène de ‘babyface-, du délit de sale gueule, de l'importance du timbre de voix, mais aussi des éclairages dominateurs voire castrateurs du plateau du Maillon faible’. (Voir la vidéo.)



Rien ou presque dans l'ouvrage de Sébastien Bohler à propos des effets des sites web sur le comportement des internautes. Promis, on vous tient au courant dès qu'une étude de psychologie sociale sort sur l'effet de Rue89 sur le cerveau de ses riverains.

150 petites expériences de psychologie des médias de Sébastien Bohler - éd. Dunod - 18,50€.

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2 commentaires sélectionnés

Portrait de asozial

De asozial

aus Berlin | 18H45 | 18/05/2008 | Permalien

enseignant les arts plastiques en collège il y a une dizaine d'années je me suis fait taper sur les doigts pour avoir consacré une partie de mon programme à la lecture des médias (mais j'ai continué quand même, trop important et pas l'intention de faire carrière…) ; ensuite en enseignant la sémiologie de l'audiovisuel en sections cinéma de lycée, j'ai pu voir à quel point mes collègues étaient peu formés pour ce faire - genre des profs de français ayant fait un stage d'une semaine, pleins de bonnes intentions mais pas compétents… je ne sais pas où ça en est aujourdd'hui mais quand je pense qu'il y a 20 ans Toubon avait promis un enseignement spécifique de l'histoire de l'art avec un CAPES à la clé et qu'aujourd'hui cela devient un enseignement transdisciplinaire et donc sans formation ni horaires - bref un voeux pieu, je suis circonspect… alors, comment ça se passe ?

Portrait de Ferdinand.Bardamu

De Ferdinand.Bardamu

20H35 | 18/05/2008 | Permalien

Sébastien Bohier fait un rapprochement entre la presse à scandales (appelée aujourd'hui presse people, cela fait plus chic….comme non-voyant, mal-entendant, etc) et l'épouillage. OK mais si cela était une théorie qui tient la route comment expliquer qu'à certaines époques, en l'occurence les années 70 si ma mémoire est bonne, mais elle est souvent sélective, il y ait eu chute de ce type de presse ?
Je me souviens de journaux comme France Dimanche ou Détective dans ma jeunesse, mais pas de jounraux comme cela dans mon début de vie d'adulte (1973 = 20 ans), puis réapparition de celle-ci, notamment avec VSD, peut être vers 1975. Pour moi, il y a donc eu un « trou » de quelques années. Mais peut être est ce que je me trompe. Comme je l'ai déjà dit, la mémoire est sélective. Quelqu'un d'autre pourrait infirmer ou confirmer cette impression ?
En tout cas, je n'ai pas l'impression d'être un martien mais je ne lis jamais, mais vraiment jamais la presse people…ni ne regarde les reality shows du reste (je n'ai jamais vu loft story, incroyable non ? : -))

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