Decryptage

A un mois du bac, les lycéens manifestent en marche arrière

La mobilisation d'aujourd'hui reste un test pour le mouvement débuté il y a deux mois dont les forces s'amenuisent.

Manif lycéenne à Marseille le 29 avril (J.-P. Pelissier/Reuters).

Enseignants, étudiants, chercheurs, fonctionnaires battront le pavé dans toute la France, ce jeudi, à l'appel des syndicats. Les lycéens devraient leur emboîter le pas. Ultime baroud ? Ce rendez-vous reste un test pour le mouvement lycéen qui est apparu déplumé, ces derniers jours.

Les manifestations lycéennes, la semaine dernière, ont accusé un étiolement non négligeable : à Paris, les organisateurs estimaient n'avoir rassemblé que 6000 personnes (1900 selon la police), le 6 mai… contre 40 000 lors des manifestations d'avril. Même température en région, jusqu'à Marseille où la manifestation ce jour-là avait même dû être annulée faute de participation.

Le 9 mai, Xavier Darcos recevait les deux principaux syndicats lycéens, très remontés depuis plusieurs semaines contre « des provocations » du ministre de l'Education nationale. Les deux structures syndicales étaient ressorties en ordre dispersé du rendez-vous au ministère, alors que la mobilisation fléchissait déjà.

Cesser le mouvement… tout en allant à la manif'

La Fidl s'est félicitée des propositions de Xavier Darcos (par exemple de créer 1500 postes d'assistants d'éducation dévolus au soutien scolaire dans les lycées en difficulté) et a carrément appelé à cesser le mouvement… tout en donnant toutefois rendez-vous au défilé de ce jeudi 15 mai.

Mais l'UNL (Union nationale lycéenne), premier syndicat lycéen représentatif aujourd'hui, appelait à poursuivre la fronde. Dans un communiqué diffusé quelques heures après l'entrevue au ministère de l'Education nationale, si elle saluait « un certain nombre de mesures en réponse aux inquiétudes des lycéens mobilisés massivement depuis deux mois ». Mais condamnait la fin de non recevoir opposée par Xavier Darcos quant aux suppressions de postes annoncées pour la rentrée :

« Le gouvernement serait bien inspiré d'entendre enfin le malaise et l'inquiétude des lycéens, à laquelle il ne répond pas, mais qu'il contribue à amplifier en appliquant une politique éducative régressive. »

Deux mois après ses débuts, comment le mouvement étudiant a-t-il ainsi molli alors que la mobilisation enseignante bat son plein contre la suppression de 11200 équivalents temps plein dès septembre ? Rue89 a proposé à deux anciennes responsables syndicales de décrypter l'état du mouvement lycéen aujourd'hui : Léa Filoche, aujourd'hui conseillère (PS) de Paris, a présidé la Fidl en 1996-1997. Julie Coudry, elle, vient d'achever un mandat de cinq ans à la tête de la Confédération étudiante. Toutes deux n'ont pas 30 ans et leurs premières manifestations datent de 1994 et du CIP, le « smic jeunes » du gouvernement Balladur.

A l'époque, déjà, tous les syndicats lycéens ne négociaient pas à l'unisson avec le gouvernement, la Fidl avait par exemple claqué la porte aux discussions un jour de rencontre à Matignon : (Voir la vidéo) :

Pour Julie Coudry, l'impression un peu désordonnée qui transpire des divergences entre la Fidl et l'UNL depuis vendredi n'est pas une surprise. Pas plus que l'appel de la Fidl, à la sortie du ministère, à cesser les hostilités… tout en donnant rendez-vous à la grande manifestation de ce jeudi.

L'ancienne présidente de la Confédération étudiante note que c'est justement sur les mots d'ordre que les syndicats lycéens peuvent parfois sembler achoper :

Léa Filoche, elle, se souvient avoir occupé son lycée parisien avec ses profs, près de quinze ans avant les blocus qui ont ponctué les deux mois de mobilisation cette année :

« Au départ les profs n'étaient pas vraiment convaincus. Mais nous leur avons expliqué notre démarche et je me rappelle que nous nous sommes aussi adressés à eux en tant que parents d'élèves. »

A l'époque, toutefois, le mouvement partait des lycéens et non des enseignants. En 1986, la grande série de manifestations contre la loi Devaquet avait quant à elle infusé des bancs de l'université jusque dans les cours de lycée : (Voir la vidéo)

Or, cette année, ce sont les profs qui se sont mobilisés au premier plan. Contre les suppressions de postes pour le secondaire. Contre la réforme des programmes mitonnée par Xavier Darcos pour le primaire. Léa Filoche, qui en profite pour dénoncer « la vision comptable » du gouvernement en matière d'éducation, estime qu'il a toujours été plus délicat de motiver durablement les lycéens à la remorque d'un mouvement parti du corps enseignant :

Julie Coudry va même plus loin : elle parle d'un « effet stérilisateur » des revendications enseignantes sur la mobilisation lycéenne, tout en reconnaissant les profs ont pu jouer « un rôle de déclencheur » auprès des élèves, ces derniers mois :

Manif » au printemps, bac au tournant

Les manifestations contre la réforme Devaquet ou encore le CIP avaient un autre point commun : la saison. Novembre 1986 pour la première, hiver 1994 pour la seconde… Loin du bac. Or cette année les examens de fin d'année ont posé un vrai dilemme aux leaders lycéens. Alix Nicolet, qui préside la Fidl, le confie volontiers : il a fallu se résoudre à dire aux élèves d'aller réviser.

L'argument a pesé, même si, à la Fidl, on laisse encore entendre que la fronde pourrait reprendre du poil de la bête après la rentrée de septembre. Une hypothèse que Léa Filoche juge « très peu crédible même si Alix Nicolet était sans doute obligée de le dire ». Pour l'élue socialiste, le critère du bac n'est pas « illégitime », même s'il signe tout de même que Xavier Darcos a gagné la bataille du calendrier « en laissant pourrir la situation » :

Julie Coudry, qui a terminé ses études et s'apprête à lancer une agence d'aide à l'insertion professionnelle pour les jeunes, veut croire que la contestation lycéenne n'a « rien d'éphémère », précisément parce qu'elle dépasse les questions de suppressions de postes :

« [Malgré le bac] le mouvement va se poursuivre en profondeur parce que les lycéens veulent changer les choses vraiment. C'est toute l'école qu'il faut transformer et cela ne risquait pas d'être réglé au moins de juin 2008, bac ou pas. Tout ne changera pas maintenant, mais ce que les lycéens veulent, c'est réinventer l'école. »

Et Julie Coudry de faire le parallèle avec Mai 68, époque des « Non au lycée caserne » à la craie sur les tableaux. En mars, cette année-là, Marguerite Duras faisait le portrait de Romain Goupil, agitateur lycéen charismatique, à la télévision :

6 commentaires sélectionnés

Portrait de GG Lapraline

De GG Lapraline

10H45 | 15/05/2008 | Permalien

Plusieurs réflexions me viennent à l'esprit après la lecture de cet article et après avoir entendu ce matin les informations sur France Info(faut que j'arrète définitivement France Info d'ailleurs ! )France Info donc. Quelques chose comme 8H00, interview d'un responsable d'UNSA par la journaliste de la matinale. Moi qui d'habitude mets de très longues minutes à émerger là l'effet a été radicalement opposé. La journaliste n'a pas cessé d'axer son interview sur le fameux service minimum. En revanche, pas une question sur les revendications des syndicats, des professeurs, des lycéens. Pas de mise au point non plus sur le contenu de cette réforme rien, nada. Par contre le service minimum ça, on en a soupé, petit déjeuner je voulais dire. Je m'attendais logiquement alors à entendre « les parents d'élèves pris en otages ! ». Ceci est à mon sens très révélateur de la situation et de la façon dont certains médias présentent ce chapitre de la vie politique française. On ne parle pas du contenu mais du contenant. Habitant à Montreuil, 93, département depuis très longtemps mobilisé, je distribue régulièrement des tracs à la sortie de l'école primaire de mon fils, organisons des réunions publiques parents professeurs …. Il est consternant de voir à quel point les parents ne sont pas au courant du contenu et des répercussions concrètes de cette loi. « Ah bon, les enfants ne vont plus avoir école le mercredi et le samedi ? »« Ah bon je vais devoir conduire mon fils en difficultés à l'école pendant les vacances scolaires pour des cours de rattrapages ? »« Ah bon on va supprimer le RASED au profit de soutien hebdomadaire facultatif ? » etc etc …
Certains se plaignent que l'école soit l'enjeu de débats idéologiques et politiques. Bien évidement que cela doit l'être. Elle doit faire l'objet de débat, de large consensus, concerne l'ensemble de la population. Que voulons nous que nos enfants apprennent. Et que voyons nous à la place, un gouvernement qui passe en force méprisant quiconque ose penser différement.
Que dire lorsque l'on sait, par exemple que le CAPES de Philosophie de cette année ne propose qu'une petite soixantaine de poste ? ! 60 postes pour tout notre pays, je trouve la chose effrayante et si cela ce n'est pas une posture idéologique alors il faudra m'expliquer.

Portrait de Spiff

De Spiff

Enseignant | 11H37 | 15/05/2008 | Permalien

Le décalage entre la base et les leaders syndicaux est sans doute 3 fois plus important chez les lycéens que chez les profs.
J'enseigne en LP, donc au coeur du problème cette année, en ce qui concerne la réforme des Bacs pros en 3 ans. Et que vois-je dans mon établissement ? Un bon nombre de collègues qui profitent d'une journée de grève pour décider la veille qu'ils vont se reposer le lendemain, car ils ont une grosse journée. Une majorité ? Peut-être pas…mais une bonne partie. Ce n'est sans doute pas pour rien si les grèves ont lieu le mardi ou le jeudi…(et puis, ça ferait pas sérieux un week-end de 3 jours…). Bref, les collègues qui font grève en fonction des revendications constituent un noyau de syndicalistes très minoritaire. Je n'ai rien contre, mais c'est une réalité (dans tous les établissements que je connais), qui est souvent étouffée par les chiffres…
Et donc, en ce qui concerne les lycéens…très rares sont ceux qui s'approprient les revendications avant de décider de se mobiliser. Grèves, manifs, tout ça fait partie d'une ambiance, d'un folklore presque. Pour en avoir discuté avec toutes mes classes : 2 cas de figures sont apparus : ceux qui assument le fait qu'ils ne savent pas pourquoi ils manifestent ou très vaguement mais que la motivation est ailleurs (souvent des garçons), une majorité, et ceux qui essaient de vous montrer qu'ils font ça par conviction, mais qui après 1 ou 2 questions admettent qu'ils n'ont pas en main les données du problème. Quant à la représentativité des syndicats lycéens…mieux vaut ne pas l'évoquer. Il serait d'ailleurs intéressant de voir qui (sociologiquement parlant) y adhère. Si quelqu'un a des données à ce sujet, merci de les présenter…
Enfin, je me souviens il y a 1 ou 2 mois, une double page dans Libé sur ces lycéens qui manifestent…flagrant de voir qui ils sont justement, tous mettaient en avant le fait que leurs parents étaient syndicalistes… Oui, il faudrait aussi parler de mes collègues qui font plus qu'inciter leurs élèves à se mobiliser…
Alors évidemment, ils ont le droit d'être jeunes, d'être pris au sérieux, etc. Mais peut-être ne faut-il pas pousser le bouchon trop loin dans ce sens…ce n'est à mon avis rendre service à personne.

Portrait de Jess Feuillie

De Jess Feuillie

liberté et vérité | 14H23 | 15/05/2008 | Permalien

les pays du nord, ce qui a étét maintes et maintes fois souligné sur ce site meme, ou par les études de sociologues tels que Dominique Méda ou Andersen (faut il bruler le modele social francais, les 3 mondes de l'état providence). Ce qui compte en politique est le qualitatif. Ce n'est pas, par exemple, plus de profs qui permettent la réussite, mais une organisation efficicace, comme en témoigne le fait que ds les 50's les chances d'ascencion sociale était plus grande pour modestes. Mais laissons l'école, qui est un cas a part, pour nous intéresser aux autres branches : si il existe des doublons, si, malgré le fait que nous avons davantage de fonctionnaires que les autres pays, les gens sont moins satisfaits….Que faut il faire, en rajouter (cest se maintenir ds l'illusion du quantitatif, qui a cette vertu que cest déculpabilisant) ou réfléchir ? ? ? ? ? ? ? ? ?

Portrait de jojo1er

De jojo1er

15H08 | 15/05/2008 | Permalien

Voulez-vous m'indiquer quelle est dans les pays nordiques que vous souhaitez nous montrer la répartition des richesses entre travail et capital (et les comparer aux valeurs françaises) ?

N'avez-vous pas constaté des différence démographiques majeures entre ces pays et la France ?

Vous nous citez la situation en France dans les années 50 (boom démographique, reconstruction) et la comparez à celle d'aujourd'hui (contexte économique, natalité mollassonne), vous résumez la différence entre ces deux époques à une différence d'organisation et d'éducation…c'est pour le moins trollesque, voire d'une rare malhonnêteté intellectuelle…et je pèse mes mots.

Jojo1er, comparons…mais sérieusement !

Portrait de Jess Feuillie

De Jess Feuillie

liberté et vérité | 15H13 | 15/05/2008 | Permalien

et bien ds l'ouvrage de Méda, elle réfute ceux qui se servent de l'argumentaire : « impossible en France », ce qui est votre cas. Je ne parle pas de transposition, mais d'acceptation de compromis. La force des gens du nord est leur aptitude a vivre ensemble. Ils ont accepté des réformes tres douloureuses qui ont porté leur fruits. En france, on refuse la réforme des universités (pourtant pas excessive, meme plutot bonne, quand on voit, de plus, notre taux d'échec en premiere année, et le ratio entre argent investi ds lécole et réussite…), on refuse la carte judiciaire, la fusion anpe/unedic (pourtant nécessaire), la réforme de l'état (attendue depuis des décénnies), celle des syndicats….On refuse tout.Comme disait De Gaulle on fait la réforme par la réviolution et apres on vote conservateur. Leur réussite réside ds les réformes du début des 1990's. Du reste, je ne comprends pas votre première phrase, le « valeur ».Enfin, le ratio capital/travail ne doit pas etre vu ds labsolu. Celui ci est aussi a lié a la réforme, a la décentralisation……Seulement en France, il me parait difficile de réformer car le mot, qui signifie recherche, en gros, du meilleur rapport qualité/prix, est galvaudé.

Portrait de jojo1er

De jojo1er

16H03 | 15/05/2008 | Permalien

La valeur française de répartition des richesses entre capital et travail, cette valeur a évolué régulièrement puis de plus en vite ces deux dernières années mais toujours dans le même sens (je vous laisse deviner lequel) et d'ailleurs plus vite que la moyenne européenne, elle même évoluant plus rapidement que la moyenne mondiale.

Pour le travail de Dominique Méda, que je respecte malgré mon aversion pour les sociaux-démocrates (mais je vois trop les socialistes français), je ne vois pas en quoi il peut être utilisé pour justifier les réformes en cours, car avouons quand même que les réformes libérales actuelles visent surtout à n'adopter les règles en vigueur dans les pays nordiques que quand elles sont moins sociales que la position française et à ignorer royalement tous les aspect ou l'état intervient davantage que dans les pays nordiques. Dans ce que j'ai pu lire du travail de Dominique Méda, son opinion viserait plus à une réforme complète du système avec ses « moins » mais aussi ses « plus »…

Celà correspond bien a ce qu'elle exprime sur cet article dans Le Monde (pardon ma rue adorée pour la pub externe) :
http://www.lemonde.fr/opinions/article/2008/04/21/deux-nobel-ne-font-pas…

Par ailleurs je ne pense pas que la France soit impossible à réformer (il suffit de voir comment elle a voté pour la rupture), mais que la France ne peut plus accepter des changements qui les uns après les autres sous couvert de progrès ou d'adaptation se révèlent être des régressions aussi inefficaces que douloureuses.

Vous critiquez le rapport qualité/prix mais n'est-ce pas au final ce que préconise un peu Méda quand elle parle d'un meilleur équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle ? Plus que travailler plus, elle nous dis en substance de travailler mieux, de mieux partager le travail et ses revenus…je ne vois décidément pas ce qui dans ses propos peut justifier la politique actuelle.

Par contre vous avez raison quand vous parlez de la force des gens du Nord, ce sont mes voisins et je dois le reconnaitre, ils savent mieux qu'ailleurs ce que peut-être le vivre ensemble.

Désolé Jess une fois de plus je me vois obligé de me déclarer en désaccord avec vous ; -)

Jojo1er, en France on pas les moyens de se payer les patrons qu'on a…

PS : je ne vous ai pas répondu sur un autre sujet qui s'éloignait trop de l'article de départ mais je n'étais toujours pas d'accord avec vous…là bas non plus ; -)

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