
(De Bruxelles) Au fond d’un couloir aux couleurs froides, j’entre seule dans un bureau. Quelques minutes passent, le temps de s’assoupir, puis le téléphone sonne. Une voix enjouée m’accueille.
-Bonjour Peggy, ça va? Vous êtes bien installée?
-Oui, ça va, juste un peu assoupie.
-Je m’appelle Emrit. Je vous appelle de Calcutta et nous allons passer une heure ensemble dans le cadre du spectacle des Rimini Protokoll.
-Très bien, allons-y.
La connexion -par Skype- s’interrompt. Quelques minutes plus tard, nouvelle sonnerie.
-Bonjour, c’est encore moi, nous avons été coupées, désolée. Une tasse de thé vous ferait-elle plaisir?
Une bouilloire posée sur la table s’active, sans même avoir à lever le petit doigt. Bienvenue dans « Call Cutta in a box », la dernière création des Rimini Protokoll.
A mi-chemin entre le théâtre et la réalité, ce spectacle d’une heure, présenté au Kunsten festival des arts de Bruxelles, met en scène le spectateur dans un jeu orchestré depuis Calcutta par l’opératrice d’un centre d’appel.
Une heure de performance pour redonner une identité à votre interlocutrice, et lever un pan du voile de la globalisation.
Le théâtre devient une marchandise qui se vent par téléphone
Remarqué en 2006 au festival d’Avignon avec Mnemopark (dont une vidéo téléchargeable sur leur site), le collectif d’artistes Rimini Protokoll s’est imposé en quelques années sur la scène du nouveau théâtre allemand.
Ils proposent un « théâtre d’experts » où des non-professionnels (des experts, donc) font vivre des réalités concrètes dans des lieux précis. Dans « Mnemopark », des retraités passionnés de modélisme faisaient découvrir leur pays, la Suisse, à travers l’oeil d’une caméra embarquée dans un petit train circulant sur leurs maquettes.
Souvent politique, le collectif dresse dans sa dernière création un tableau troublant de la mondialisation. Le théâtre y devient une marchandise qui se vend par téléphone, depuis l’autre bout de la planète.
Dans « Call cutta in a box », les artistes emploient les services de vrais opérateurs, des jeunes salariés du centre d’appel Descon, une compagnie bien réelle, basée à Calcutta. A côté de leurs collègues formés à vendre des portables à des Australiens, ces opérateurs sont payés pour vendre du théâtre pendant une heure.
A l’origine du projet, les Rimini ont observé les salariés d’un centre d’appel délocalisé en Inde prendre les commandes d’une pizzeria située à Manhattan.
Frappés par les talents d’acteurs de ces opérateurs qui vendent, comme s’ils étaient au coin de la rue, des pizzas livrées dans l’heure au coeur de New York, ils ont décidé de les mettre en scène. Mais cette fois les opérateurs du bout du monde ne sont pas soumis à la pression du résultat ou l’obligation d’anonymat.

L’opératrice-comédienne, Emrit, pose beaucoup de questions. Boulot, famille, projets, tout y passe. Je donne des bribes d’informations et découvre la vie de cette jeune Indienne de 25 ans, née à Calcutta.
Emrit est diplômée en microbiologie de l’université de Bangalore, la « Silicon Valley indienne », où se concentrent les entreprises de nouvelles technologies. Elle raconte qu’elle travaille à temps partiel pour Descon et apprend l’allemand dans l’espoir de décrocher une allocation de thèse en Allemagne.
Pour appuyer ses propos, la jeune fille me demande de regarder sur le mur du bureau une photo de l’immeuble où elle travaille, et une autre de son chef, un moustachu debout devant une petite commode.
L’opératrice laisse sa carte de visite… mais ne répond pas aux mails
Au bout de quarante-cinq minutes d’une discussion à bâtons rompus, l’Indienne indique qu’il est temps de passer à la scène 5. L’opératrice suit la trame définie par les Rimini Protokoll, tout en distillant des éléments de sa vraie vie.
Vous la croyez dans le bureau à côté? Pour prouver qu’elle est bien à Calcutta, la jeune fille propose d’allumer l’ordinateur. Une Indienne toute menue surgit à l’écran. Derrière son micro, Emrit agite la main pour vous saluer; la situation la fait beaucoup rire.
J’aperçois autour d’elle ses collègues en sari qui s’activent pour répondre aux appels. L’heure tourne; le spectacle se termine. Je prends la carte de visite posée sur le bureau et promet d’écrire.
Une première expérience de théâtre-réalité à poursuivre chez soi. Or un mail plus tard, un message d’erreur indique que le serveur de la compagnie Descon ne reconnaît pas l’adresse. L’habile mise en scène du collectif berlinois devient douteuse.
Et si elle n’avait pas 25 ans? Et si elle n’avait jamais étudié la microbiologie? Impossible de contacter cette nouvelle copine, évaporée dans l’anonymat de la mondialisation.
► Call Cutta in a Box de Haug, Kaegi&Wetzel/Rimini Protokoll – à la Monnaie House, rue de l’Ecuyer 1000 - jusqu’au 31 mai - plan - « Call Cutta in a Box » sera au 104, à Paris, pendant huit semaines à partir du mois d’octobre 2008.







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Globalisation quand tu nous tiens…
Je dois avouer que j’ai pas compris grand chose à cet article…
Je crois que cet article illustre parfaitement les différences des jeunes générations habituées aux télécommunications ultra-mondialisantes, et les autres, plus littéraires. Je ne cherche absolument pas à déprécier l’une de l’autre
Je trouve cette démarche d’illusion de la distance ou de sa réalité, très habile, très actuelle. Mais est-ce du théâtre?
Bonjour,
La question de savoir si c’est du théâtre ou pas est très française. La scène culturelle belge est souvent hallucinante, en partie parce qu’ils n’hésitent pas à mélanger les genres, et ce sans prétention ou recherche du concept à la mormoilneux. En plus c’est pas cher…
Peggy
je ne sais pas si l’article est bien ecrit mais on a du mal a ce representer l’espace, c’est quoi, ou, qui, le spectateur est ou ??????
Ambigu cet article, car ce qui serait intéressant de faire, c’est une enquête sur les plates-formes téléphoniques où les salarié(e)s sont payé(e)s au lance pierre et où nous n’avons pas l’interlocuteur désiré. Je rage contre mon assurance que je ne peux plus joindre directement en cas de besoin et au lieu de cela j’ai une personne au bout du fil à Marseille, Lyon, Paris qui ne connaissant pas mon département, ma ville ne va pas pouvoir m’aider correctement. Et bientôt la plate-forme sera à Calcutta, quand ils auront des jeunes parlant français…? Bien triste tout ça…
Ah il paraît que c’est la globalisation, le marché, la mondialisation…Il n’y a pas que demain que l’on devrait être dans la rue, c’est d’une Grève Générale Interprofessionnelle que nous avons besoin et vite…il y a urgence…!!
http://phil195829.overblog.com
Suis trop vieux trop enfin bref peut être j’ai rien compris.
Seul chose qui m’a fait sursauter et rire le nom du centre d’appel le je cite « centre d’appel Descons » en un seul mot SVP ce n’est pas une erreur de frappe.
idem… j’ai ps bien compris comment se déroule une prestation théâtrale au téléphone…
Et les bureaux à Bruxelles ? Ils sont à qui ? Ils font partie du « théâtre » ?
Siouplait… mettez vous à notre humble niveau et soyez plus explicite… merci
ok, on sait pas si il y a un public présent ou non, mais en cherchant pas longtemps…
et de toutes manières peu importe, c’est hilarant (faut connaitre les indiens un peu pour imaginer la scène aussi drole, c’est peut-etre possible) dans les 2 cas et ce jusqu’au mail delivery failure !
sans prétention, créatif et open-minding
clap clap
Encore un exemple de la mondialisation…
Au début j’ai cru que l’article parlait des call centers délocalisés, type free orange etc où de jeunes gens ont bien du mal à comprendre nos soucis d’occidentaux pressés de voir se résoudre leur problème…
Est-ce mieux, est-ce pire?

http://kprodukt.blogspot.com/2007/10/box-not-free.html
Mais, si, c’est très compréhensible comme article, il suffit juste d’être un peu familiarisé avec les arts numériques, avec l’art moderne, et tout le tralala.
En bref, c’est une expérience artistico-politique qui est proposée à l’auditeur, via une connexion avec un centre d’appel en Inde.
Moi je trouve l’oeuvre intéressante, en ce sens qu’elle nous pose la question de savoir qui est au bout du fil quand on reçoit ce type d’appel, ou quand on appelle soi-même un centre téléphonique.
Mais pour se poser ce type de questions, il faut peut-être avoir été en situation d’accepter de faire ce type de boulots sous-payés qui sont apparus avec le développement des nouvelles technologies. Je crois que si on ne s’est jamais posé la question de savoir ce que vivent les gens qui travaillent dans ces centres d’appel, on ne peut pas comprendre vraiment ce type d’oeuvres.
Quoi qu’il en soit, merci pour cet article et continuez!!!
Xamax
Quelques réponses à vos questions:
- Les bureaux sont loués pour l’occasion.
- C’est une expérience individuelle: j’étais dans le bureau 402, un autre spectateur vivait la meme chose avec une autre opératrice dans le bureau 408 et ainsi de suite. Je ne sais pas exactement combien de spectateurs passent en même temps mais il se relaient dans les bureaux sur un laps de temps qui s’échelonne entre 5 et 7h. Si nous étions dans une vraie salle de théâtre je ne sais pas si la salle serait comble mais cette organisation permet déjà à pas mal de personnes de vivre l’ expérience. D’autant que le spectacle est programmé tout le mois. De l’autre côté, à Calcutta, les opérateurs se relaient aussi.
- Concernant la prestation théâtrale: le rôle de cette opératrice est de vous parler de sa vie et de découvrir la votre, bref de faire connaissance. Elle oriente la discussion et, de Calcutta, vous fait quelques surprises à distance (cf une parmi d’autres: la bouilloire qui se met en marche sur demande). Big brother est là qui vous observe….
Est-ce que c’est du théâtre? A mon sens oui; les artistes de Remini Protokoll ont écrit le scénario et planté le décors. Mais la question prête à discussion. Un spectateur me disait qu’il avait refusé de jouer le jeu m’expliquant que le théâtre ne se fait pas par téléphone depuis l’autre bout du monde. Je le prends comme un spectacle, peu importe que ce soit du théâtre ou autre chose.
Quoiqu’il en soit l’expérience est déroutante, ambigue, et vous interpelle une fois que le rideau se baisse, quand vous claquez la porte de ce bureau.
@ Phil2922: effectivement une enquête serait intéressante. Ce spectacle est un point de départ. Le fait est que j’essaie toujours de joindre cette opératrice avec laquelle j’ai discuté pendant une heure…
Alors là, je suis vraiment sur le c**! Descon(s)oft. Jamais vu ça!
Je me sens comme si j’étais à Châtillon-sur-Inde ou à Vatan.
excellent!
et elle gagne combien l’actrice ? je parie qu’elle est pas intermittente du spectacle.
je ne suis pas certaine que pour elle ce soit beaucoup plus intéressant que de vendre des contrats d’assurance ou autre chose et c’est se donner bonne conscience facilement que de croire qu’il ya eu un vrai échange.
Nous rendons-nous compte de l’entrée du virtuel dans notre vie?
Que ce soit une opératrice en « chair et os », ou autre chose s’y substituant, la non-réponse aux mails montre le coté « consommation » de la relation. Une copine pour une heure.
Le virtuel est là. Dans le « jetable » de la relation, amorcé par le webshoping, meetic et consort. Derrière un
réel progrès technologique, il y a une différence entre: depuis ma cambrousse, me commander un bouquin et me commander un(e)copain/copine.
Si l’on ne peut préjuger des réelles intentions artistiques de l’expérience, j’y vois, avec l’ apparition de toute une série de gadgets virtuels, une modification, à mon sens dangereuse, de la perception de « l’autre »et de l’interaction entre les deux.
Dans la vraie vie, un ami n’est pas toujours d’accord. Un ami n’est pas toujours là, il peut même disparaitre mais c’est notre ami, on se rappellera de lui.
Dans ce nouveau monde virtuel, nous perdrons la mémoire de nos expériences au profit de sensations de l’immédiat.
Les conséquences à termes sur l’équilibre psychique de chacun et du collectif posent un sérieux problème de société.
Un petit tour du coté des psy nous apprendra bien vite que c’est un terrain ultra favorable à la schizophrénie - individuelle et collective.
Oui, bien sûr on n’en est pas là, pas encore. Mais j’aimerai bien savoir le taux de progression de la bipolarité dans les sociétés en phase de « virtualisation ».
Et ne comptons pas sur les industriels pour gérer ça.
trop occupés qu’ils seront à débiter votre CB.
http://les-pensees-actives.bbactif.com
Bonjour,
Connaissant bien le théâtre, je trouve le concept intéressant. Je crois que, justement, l’idée est de confonter le télé-spectateur à une situation décalée : assister à une forme de performance normalement « physique » dans le « cyber monde ».
A l’inverse, étant donné le prix que ces communications coûtent de toute façon (rien qu’en attente), pourquoi ne pas tenter cette « expérience » dans la « vraie vie », en dehors du spectacle ?
Une fois les présentation (numéro d’abonné, mentions légales et rappel du prix de la minute), il serait intéressant de demander aux opérateurs (payés au nombre d’appels) qui ils sont, s’ils vont bien, et de se présenter soi-même.
Car la vraie question est là : où est l’humain dans la délocalisation ? Dans son système économique ? Dans les nouvelles relations entre les gens ? Nulle part ?..
Je vous souhaite de passer uen excellente journée, chers lecteurs inconnus ; si proches, si lointains.
Bonjour,
J’ai également vécu cette expérience « théâtrale » à Bruxelles. J’en ai fait un compte-rendu sur mon blog (http://www.festivalier.net/article-19631233.html)
Je réfléchis encore sur ce que j’ai vécu…!
Partez à Bruxelles pour le KunstenFestivalDesArts. ça vous changera les idées!
Pascal
Le Tadorne
Aix en Provence