L'épidémiologue américain Les Roberts vient de publier une enquête sur la mortalité en Irak après l'invasion, dans le magazine médical britannique The Lancet, provoquant une grande controverse aux Etats-Unis. Rencontre avec celui qui estime à plus de 650 000 le nombre de morts depuis l'invasion de 2003. L'épidémiologue américain Les Roberts a mesuré la mort et la morbidité dans une douzaine de pays en tant qu'employé des Centers for Disease Control and Prevention à Atlanta (CDC), de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et l'International Rescue Committee à New York.
Sa dernière enquête sur la mortalité en Irak, après l'invasion, récemment publiée dans le magazine médical britannique The Lancet, a provoqué une grande controverse aux Etats-Unis. Les auteurs ont estimé plus de 650 000 morts depuis l'invasion de 2003. Le Président Bush et les commentateurs conservateurs ont mis en cause ses résultats, les jugeant surélevés. Dans la communauté scientifique, les réactions sont mitigées. De nombreux experts soutiennent les méthodes employées par Dr Roberts et ses collègues pour estimer le nombre total des morts irakiens ; d'autres discréditent les résultats à cause de la taille de l'échantillon et de certains aspects méthodologiques du sondage.
Pourquoi essayer de chiffrer le nombre de morts ?
Cela nous aide à financer et à mettre en place des programmes humanitaires, mais aussi à évaluer les progrès. Par ailleurs, les estimations chiffrées aident à attirer l'attention sur des crises comme le Darfour et en Irak. Quand nous avons mesuré la mortalité au Congo (RDC), trois maladies (le paludisme, les diarrhées, et les infections respiratoires aiguës) y étaient responsable de la plupart des morts. Au Zimbabwe, la tuberculose et le VIH étaient les premières causes de mortalité. Ces profils différents de mortalité appellent des réponses complètement différentes de santé publique.
A quoi vous attendiez-vous en allant en Irak en 2004 ? Qu'y avez-vous trouvé ?
Dans chaque conflit que j'avais étudié jusqu'à présent (sept, je crois), à part la Bosnie, beaucoup plus de gens étaient morts des conséquences indirectes de la guerre que de la violence elle-même. Lors d'un conflit, les services publics cessent de fonctionner normalement : l'approvisionnement d'eau s'arrête, il se peut que les hôpitaux ferment, plus de femmes meurent en couches parce qu'elles n'arrivent pas à se rendre à l'hôpital à temps… Cela a toutes sortes d'effets nocifs sur la santé des habitants touchés par le conflit, soit à cause des dysfonctionnements de la société, soit à cause du stress de la vie quotidienne.
En Irak, nous nous attendions à trouver cette mortalité indirecte. Mais ce qui nous a surpris c'était que la plupart de l'accroissement du taux de décès était dû directement à la violence.
Vos résultats, y compris vos deux bilans sur la mortalité en Irak, sont basés sur des sondages auprès d'un échantillon de foyers -ce que l'on appelle en anglais, un » household cluster mortality survey » - et non pas un décompte du nombre de morts. Pourriez-vous expliquer cette méthodologie ?
Au lieu de choisir un échantillon de foyers répartis à travers le pays, vous choisissez un échantillon de villages ou de quartiers et beaucoup de foyers individuels dans ces quartiers, ce qui facilite grandement la logistique. Dans chaque foyer, vous demandez : » Qui habite ici ? » Nos questions en Irak étaient : » Qui a dormi sous votre toit pendant les soixante dernières nuits ? » puis » Qui dans la maison est né et qui est mort dans les derniers mois ? » A partir des réponses, vous calculez un taux de mortalité.
Qu'est-ce qui a changé en Irak depuis votre enquête de 2006 ?
La deuxième enquête était similaire dans sa conception et sa méthodologie, mais nous avons essayé de nous rendre dans cinquante endroits différents au lieu de trente-trois lors de la première enquête. Le taux de mortalité a beaucoup progressé. Nous estimons qu'il y a eu environ 650 000 morts » en excès » , dont 90% étaient dues directement à la violence.
Le gouvernement irakien a mené une enquête similaire, publiée en janvier par le prestigieux magazine médical The New England Journal of Medicine. En quoi cette enquête diffère-t-elle de celle que vous avez publiée dans The Lancet en 2006 ?
Les conclusions générales de cette nouvelle enquête sont très similaires à celles de l'enquête du Lancet. Ils ont trouvé que la mortalité avait doublé dans les trois années suivant l'invasion américaine. Nous, nous avons conclu que la mortalité avait augmenté de 2,4 fois après l'invasion. Ils ont estimé un taux de mortalité avant-et-après qui était à peu près le même que celui de notre enquête. La grande différence entre les deux enquêtes, c'est leur estimation du pourcentage de ces décès supplémentaires dus directement à la violence. Pour notre enquête du Lancet, pratiquement toute la mortalité supplémentaire est attribuée à la violence. La nouvelle enquête du gouvernement irakien a trouvé que seulement un tiers de l'augmentation, soit un mort sur six, était dû à la violence. Cela ne correspond absolument pas aux données que nous avons recueillies à la morgue de Bagdad et sur les enterrements de Najaf. On peut imaginer que les civils irakiens n'admettent pas facilement aux employés du gouvernement menant l'enquête que les leurs sont morts de la violence.
En quoi le nombre de morts en Irak concerne-t-il les citoyens américains ?
D'abord, c'est très mauvais pour notre sécurité nationale d'entendre le Président déclarer, comme en décembre 2005, que plus ou moins 30 000 Irakiens sont morts depuis l'invasion, pour avoir ensuite le gouvernement irakien, partenaire des Etats-Unis, dire que ce chiffre est quatre fois trop bas. Cela creuse encore plus le fossé nous séparant des peuples du Proche-Orient. Deuxièmement, si notre commandant en chef ne sait pas, dans un facteur de 4 à 10, combien d'Irakiens sont morts, comment pouvons-nous dire si le » surge » (l'augmentation du nombre de troupes en 2007, ndlr) a marché ou pas ? Comment pouvons-nous évaluer les tendances dans ce cas ? Le troisième point, et le plus important, c'est que cette guerre était » pré-emptive » . En tant que démocratie, comment pouvons-nous déterminer si les coûts ont surpassé les bénéfices si nous ne connaissons pas les vrais coûts ?
Comment faites-vous la différence entre votre rôle de scientifique et celui d'avocat d'une cause ?
En tant que scientifique, vous amassez des données et des preuves qui peuvent vous faire changer d'avis sur n'importe quel sujet. Les militants s'intéressent plus à l'action et aux preuves qui renforcent leur position. Moi, je suis avant tout un scientifique, même si tous les projets sur lesquels j'ai travaillé récemment sont fondamentalement politiques. Ce qui me fait avancer, ce sont les données, pas les jugements préconçus. La bonne réponse de santé publique à la violence est d'arrêter la violence, et ce processus est beaucoup plus clairement politique que la plupart des projets qu'entreprennent mes condisciples.
De tout ce que vous avez vu et vécu en Irak, quelle est l'expérience que vous aimeriez le plus faire partager et comprendre aux Américains ?
Quand j'étais en Irak en 2004, je demandais à toutes les personnes que je rencontrais : » Pourquoi pensez-vous que les Américains sont venus ? » Invariablement, leur première réponse était spontanément : » A cause du pétrole ! » Peu importe si c'était vrai, ce qui compte, c'est que c'était leur perception des motivations américaines. Si nous pensons aux attaques du 11 Septembre et réalisons que l'Irak a une population à peu près équivalente à celle de la zone métropolitaine de New York, ce nouveau bilan du gouvernement irakien suggère que les Irakiens ont connu un nombre de morts violentes équivalant à deux attaques similaires au 11 Septembre par mois pendant les trois premières années de l'occupation. Ça, c'est d'après le gouvernement irakien. Quant à notre enquête, elle estime l'équivalent de six » 11 Septembre » par mois ! In fine, peu importe que ces morts aient résulté directement de l'invasion américaine ou de conséquences indirectes imprévues. Ce qui est certain, c'est que des centaines de milliers d'Irakiens sont morts. Qui, parmi nos dirigeants, a exprimé du regret et du remord pour cela ? J'ai bien peur que notre orgueil à ce sujet nous aveugle et crée une perception dans le reste du monde à l'opposé de l'idée que nous nous faisons de nous-mêmes.
























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De Pierrrrre
22H26 | 08/05/2008 |
»….Au nombre de morts, combien de « 11 Septembre » par mois en Irak ? … »
==> comment, seulement par un titre, pouvoir dire aux Américains (les méchants) que leur petit attentat de rien du tout du 11 septembre dont ils se plaignent tout le temps
, c'était de la gniogniote par rapport au malheur qu'ils ont imposé à l'Irak.
Je n'en n'ai pas lu l'article, pas eu envie, rien que son titre me renseignait suffisament sur les opinions du journaliste.
Je dirais simplement que les morts irakiens, ainsi que les morts du 11 septembre n'ont pas çà être opposés, mais au contraire, à être additionnés,
parce que dans les deux cas,
les assassins sont les même.
Il est un peu gonflé d'attribuer aux américains les morts en Irak qui sont la conséquence d'attentats destinés à destabilliser le pays, de source Iranienne ou Syrienne.
De said sellali
cadre à nantes | 23H28 | 08/05/2008 |
Le vrai chiffre aujourd'hui est de plus d'1 millions de morts (enquête de l'Oxford Research Group). Ce chiffre effrayant est la conséquence direct de l'invasion illégale et immorale des américains. Ils sont responsables de ces massacres journaliers, directement et indirectement en ayant permis aux fous al qaidistes d'entrer dans la danse (chose impossible sous Hussein le laic). Je me demande jusqu'à quand le peuple irakien innocent va subir ce martyr devant l'indifférence du monde : 5 ans, 10 ans, 15 ans….
Toujours est -t-il que les bushistes devraient ravaler leurs langues avant de donner des leçons de droit de l'home et de liberté à tout le monde.Honte à eux et à leurs crimes infectes. Toutefois, le crime ne payant jamais, Bush et ses affidés ne s'en sortiront pas comme ça.
De thierry reboud 20923
| 00H29 | 09/05/2008 |
Ce n'est pas vraiment nouveau, Chomsky (oui, je sais, Chomsky est un vilain) avait déjà montré à quel point certains morts valent beaucoup plus que d'autres. Mais, même sans que ce soit nouveau, ça fait toujours la même sale impression.
Je me rappelle que, peu de temps après le bombardement de la Nouvelle York en 2001, Sardar et Davies avaient publié un livre intitulé Pourquoi le monde déteste-t-il l'Amérique ? . Peut-être la réponse réside-t-elle, pour une part au moins, dans cet écart entre la boursouflure d'un discours et la brutalité des actes. Au moins, un Saddam Hussein ne se payait pas de mots et n'avait pas cette hypocrisie-là.
Je voudrais bien savoir par quel tour de passe-passe nous pouvons expliquer que notre mode de vie vaut bien cette montagne de cadavres, pourvu qu'ils ne soient pas les nôtres. (Quand j'écris nous, je me mets dans le lot puisque je suis, bon gré mal gré, dans la sphère d'influence étasunienne.) C'est sûr qu'avec une publicité pareille, l'idéal démocratique en prend un méchant coup derrière les oreilles.
De Jaycib
Unsafe at any speed | 12H03 | 09/05/2008 |
J'ai quelques difficultés avec l'article de Judith Weinstein, car la traduction semble parfois pour le moins imparfaite.
Qu'il s'agisse de l'étude de Les Roberts ou d'autres études épidémiologiques, on pourra ergoter à l'infini sur le nombre exact de victimes directes ou « collatérales » de l'intervention américaine, comment évaluer les décès directement imputables à l'armée US, aux combats fratricides entre sunnites et chiites, etc.
Il reste que depuis les années 70, les joint chiefs of staff des Etats-Unis, la présidence US, la Rand Corporation et bien d'autres officines paragouvenementales calculent le nombre de victimes attendues d'une intervention sur sol « ennemi » en termes de « megadeaths » (milliers de morts) sans trop se préoccuper du nombre précis. Cette estimation froide est à attribuer aux supputations résultant de l'engagement US au Vietnam. C'est devenu une méthode de base. Elle démontre le cynisme foncier des décisionnaires politico-militaires aux Etats-Unis.
Si l'on se base sur les pratiques en cours pendant la guerre du Vietnam, on peut estimer que l'exécutif américain se satisfait d'un ratio d'une victime américaine (ou alliée) pour 500 à 1000 victimes « ennemies » civiles ou militaires.
L'engrenage mortifère en Irak est la conséquence d'une absurde appréhension du réel, qui part du principe que nous ne sommes plus en présence d'un processus rationnel de prise de décision tel qu'il a pu être appliqué dans une guerre « classique » telle que la 2ème guerre mondiale.
Encore faut-il distinguer la pratique des militaires américains sur le terrain : respect de la convention de Genève, protection des prisonniers de guerre, tentative d'éviter les victimes collatérales, etc. Cette pratique s'est sensiblement dégradée sur le front asiatique dès 1943 du fait des décisions prises par l'état-major.
Depuis cette date, la politique guerrière américaine s'est graduellement transmuée en thèse manichéenne : pratiquement plus aucune discrimination n'est faite entre civils et militaires, puisque l'a priori est que tous sont des ennemis réels ou potentiels des Etats-Unis. La lutte contre le « mal », qu'il soit impérialiste, communiste ou islamiste, a servi de justification à toutes sortes d'exactions : le bombardement incendiaire de Tokyo en est la première grande illustration.
La situation n'a fait que se dégrader par la suite : c'est « nous » contre « eux », sans distinction et sans nuance. Peut-être 6 millions de morts ennemmis au Vietnam, sans doute jusqu'à 700-800 mille victimes en Irak, et ainsi de suite.
Le politique américain n'a plus a posteriori qu'à essayer de réparer les pots cassés. Nous sommes en plein délire. Le complexe militaro-industriel a accru son emprise sur les instances politiques comme l'a fait Tsahal en Israël.
L'enjeu, pour les candidats démocrates actuels à la Maison Blanche, consiste à inverser cette tendance mortelle (pour les deux camps présumés). Il y a du pain sur la planche !