Sur le terrain

La CGT prend-elle les sans-papiers pour des pantins ?

Les sans-papiers qui occupent la Bourse du travail, à Paris, accusent la CGT d'avoir récupéré leur mouvement, avant de les oublier.

Manifestation des sans-papiers le 5 avril 2008 (Philippe Leroyer).

Les sans-papiers qui ont investi la Bourse du travail, dans le IIIe arrondissement parisien, se sont réveillés ce mardi, pour le quatrième matin consécutif, dans les locaux de la CGT. Le 2 mai, plusieurs centaines de sans-papiers s'y étaient installées pour protester contre la gestion par le syndicat du dossier des régularisations.

Entre 300 et 600 personnes, le soir, occupent toujours les lieux, campant dans les étages du bâtiment ou installés dans la cour. Hommes d'un côté, femmes de l'autre. Parmi eux, un grand nombre ont pourtant leur carte à la CGT. Dans l'enceinte de la Bourse du travail, certains l'ont d'ailleurs punaisée à la poitrine d'une veste ou d'un T-shirt. Pourtant, ils se disent « écoeurés » et « trahis » depuis que la CGT a refusé de présenter plus de « mille dossiers » aux pouvoirs publics. (Voir la vidéo)


L'affaire remonte au début du mouvement de grève lancé par la CGT et l'association Droits devant, de Jean-Claude Amara, le 15 avril. Ce matin-là, sur le coup de huit heures, des piquets de grève s'installent sur une douzaine de sites. Les sans-papiers débrayent massivement. Dans les heures qui suivent, d'autres sites émergent, le mouvement prend très vite de l'ampleur. La grève se poursuit toujours, pour certains des sans-papiers installés à la Bourse du travail.

Essaimer en un vaste mouvement de grève

Préparée en amont en toute discrétion, la grève s'inspirait de la mobilisation des salariés sans-papiers de deux restaurants chics, quelques mois plus tôt. Ces deux premières tentatives avaient débouché sur plusieurs titres de séjour. Le pari de la CGT et de Droits devant est donc d'essaimer.

Bénévole dans un atelier d'alphabétisation numérique, un internaute de Rue89 nous a fait parvenir cette vidéo préparée pour notre site par des sans-papiers. On y rencontre Ladj, un Malien délégué syndical qui raconte comment il a entendu parler de la grève : (voir la vidéo)

Comme le montre le témoignage de Ladj, la grande vague de grève s'est préparée jusqu'à trois mois en amont : amasser les dossiers de régularisation, syndiquer davantage de sans-papiers, mobiliser les équipes localement… jusqu'au défilé du 1er mai, qui a vu, pour la première fois, plusieurs centaines de sans-papiers défiler sous les bannières de la CGT.

Les leaders sans-papiers entre deux feux

Djibril Diaby, lui aussi, a battu le pavé ce jour-là. Mais, depuis vendredi, le Sénégalais occupe également la Bourse du travail. Cégétiste depuis 2004, cet ancien comptable, devenu vigile en France, est aussi l'un des leaders de la Coordination 75, qui fédère quatre collectifs de soutien aux sans-papiers dans la capitale.

Il avait personnellement incité les sans-papiers à prendre leur carte à la CGT, moyennant le tarif chômeur pour les sans-papiers, soit un timbre à cinq euros -« un bon prix ». Il s'estime aujourd'hui « pris au piège » :

« C'est un énorme malentendu entre les sans-papiers et la CGT, qui a décidé de faire cavalier seul alors qu'elle nous avait promis qu'on travaillerait main dans la main. Aujourd'hui, nous sommes pris entre deux feux. Moi, je ne vous dirai pas que la CGT est notre ennemie, et beaucoup de gars à l'intérieur sont à la CGT. Mais c'est vrai que certains sont très amers. »

Devant le porche de la Bourse de travail, où l'on fait passer marmites et jerricans, il tente de faire le grand écart alors que certains accusent la CGT de les avoir pris pour « des pantins » : (Voir la vidéo.)


« Leur défilé avait plus de gueule avec nous »

La CGT s'est-elle impliquée dans le mouvement parce qu'elle ne pouvait plus faire la sourde oreille ? Ou plutôt parce qu'elle tenait là une bonne occasion de médiatisation, alors que la mobilisation pour les sans-papiers fait son chemin dans l'opinion publique ? Dans la Bourse du travail, le rapport de force s'installe et plusieurs grimacent que « sans les sans-papiers, il aurait eu moins de gueule, leur défilé du 1er mai, à la télévision le soir ».

Devant le bâtiment de la rue Charlot, non loin de la place de la République d'où s'était ébranlé le cortège quelques jours plus tôt, une poignée de leaders cégétistes, venus « manifester (leur) solidarité avec les occupants trahis ».

Parmi eux, Françoise Riou. Ancienne conseillère confédérale en charge du dossier des sans-papiers à la CGT, elle a démissionné de ses fonctions fin janvier parce qu'elle estimait que son syndicat « régressait » sur ce dossier :

« Il n'y avait jamais d'élus de chez nous dans le carré de tête des manifestations pour les sans-papiers. Or ce ne sont pas mille sans-papiers travailleurs qu'il faut régulariser, mais l'ensemble des sans-papiers. La CGT a régressé par rapport à ses ambitions de départ. On va négocier avec Hortefeux pour mille d'entre eux, et on laisse tomber les autres ? C'est scandaleux ! “

Débat sur la stratégie de la CGT

La stratégie de la CGT fait donc débat. Le milieu associatif, lui, est circonspect. Tandis que les médias égrainent au fur et à mesure les régularisations accordées par les préfectures d'Ile-de-France au compte-gouttes, au Gisti, on reconnait par exemple qu'on n'est ‘pas unanime sur la stratégie à adopter’.

La CGT a-t-elle fait main basse sur le mouvement de régularisation des salariés sans-papiers, comme le disent ceux qui espèrent infléchir les priorités de la Confédération ? Pour Violaine Carrere, du Gisti, l'expression est sans doute un peu forte et le mouvement du 15 avril aura eu le mérite de ‘montrer qu'il ne s'agit pas de quelques centaines de personnes en France’.

Même s'il est vrai que l'initiative de la CGT peut être vue comme contraire aux efforts des syndicats pour réfléchir collectivement à la question des sans-papiers. (Voir la vidéo.)

Les associations de terrain, avec lesquelles la CGT était pourtant en contact rapproché, ont elles-mêmes appris au dernier moment le lancement d'un mouvement de grève, mi-avril. Au Gisti, on n'a été prévenu que la veille au soir, par exemple. Longtemps, l'ONG s'est sentie très seule, exhortant en vain les syndicats à s'emparer du dossier. Puis, au printemps 2007, les syndicats se sont mobilisés plus explicitement sur ce front.

Prise de conscience tardive des syndicats

Pourquoi maintenant ? Le Gisti, qui n'a pas d'estimations du taux de syndicalisation chez les sans-papiers, y voit plus volontiers ‘une question de personnes plus que de structures’, mais souligne aussi que ‘pression des sans-papiers était devenue incontournable’ :

Françoise Riou, elle non plus, n'a pas de chiffres quant au nombre de sans-papiers syndiqués. Même si elle se souvient d'avoir ‘syndiqué elle-même plus de 4 000 dossiers à Paris en 1997’ :

‘Tout dépend des périodes : après la forte mobilisation des années 1996 et 1997, au moment de l'occupation de Saint-Bernard et de la circulaire Chevènement, les adhésions ont diminué. Comme pour tous les militants, ils se syndiquent à un moment précis pour se faire entendre.’

Elle confirme que, ‘depuis le durcissement des lois mais surtout ces dernières semaines’, la CGT a incité les sans-papiers à se syndiquer massivement. Quitte à faire naître espoir… et rancoeur. Toujours adhérente, elle dénonce aujourd'hui que son syndicat ait ‘infantilisé les sans-papiers’ en les faisant jouer le rôle de ‘ simples figurants’. (Voir la vidéo.)


De passage dimanche soir dans les locaux, un ‘simple militant avec carte de séjour’, Lofti, apostrophe les journalistes :

‘Attention, ce mouvement est manipulé par des fouteurs de merde qui règlent des comptes personnels en tirant les ficelles en coulisses. Ce sont des agitateurs qui veulent saboter la vague de régularisation des sans-papiers en montant les sans-papiers contre la CGT.’

Sollicités par Rue89 à plusieurs reprises, personne, à la tête de la confédération syndicale, n'a souhaité réagir sur ce dossier. Pendant ce temps, à l'intérieur du bâtiment, les rumeurs vont toujours bon train quant à une évacuation manu militari par la CGT. Et Françoise Riou de haranguer les militants qu'elle connaît :

‘Surtout, portez bien votre carte de la CGT à ce moment-là, qu'on voie que le syndicat fait évacuer ses propres militants avec des gaz lacrymogènes…’

2 commentaires sélectionnés

Portrait de Seccotine

De Seccotine

09H47 | 07/05/2008 | Permalien

Ce qui est ci-dessous n'est pas hors sujet. Déjà précurseur de ce qui se passe en ce moment. Aujourd'hui le collectif qui s'est vu essuyer 296 rejets (dont certains syndiqués à la CGT depuis longtemps et la plupart des travailleurs dont le profil ressemble en tous points à ceux qui ont été présentés récemment par la CGT)

Chroniques de sans-sapiers : éditées ! !

Les chroniques dont l'édition était vivement souhaitée sont parues !

Les éditions Syllepse , éditeur coopératif qui « œuvre vers des Tous Ensemble de la pensée et de l'action », ont accepté de publier les chroniques des Sans-Papiers entrés en Lutte à l'église Saint-Paul de Massy le 21 avril 2007.

Chroniques de sans-papiers
Par Aboubacry Sambou, Jeanne Davy, Hélène Gispert

Jeudi 1er mai 2008

Ce livre-témoignage présente le quotidien d'une lutte engagée à la veille des élections présidentielles de 2007 par 506 sans-papiers résidant en Essonne. Faute de voir leur situation examinée favorablement par la préfecture, ils ont décidé d'entrer visiblement en lutte et, aidés en cela par quelques militants convaincus et investis depuis de nombreuses années à leurs côtés, ils se sont résolus à occuper l'église Saint-Paul à Massy et son parvis le 21 avril 2007. Ils en ont été expulsés le 5 octobre par les CRS.

Cette occupation a duré plus de cinq mois, ce livre en est la chronique. Il est constitué d'une centaine de « chroniques », écrites sur le vif. Ce récit met ainsi en scène avant tout des hommes et des femmes dignes, en lutte, avec la fierté conquise de pouvoir vivre au grand jour et affirmer leur revendication d'obtenir des papiers, d'être reconnus citoyens à part entière dans leurs communes où ils vivent, travaillent, étudient, scolarisent leurs enfants. Il montre également la complexité d'une lutte où se côtoient dix-sept nationalités, des jeunes majeurs, des isolés, des familles et des enfants, des travailleurs en CDI ou en intérim, des bénévoles associatifs, des syndicalistes.

Si l'on retrouve au travers de ces chroniques les moments forts de la lutte, on assiste aussi au travail minutieux et éreintant de constitution et d'actualisation des dossiers pour la préfecture, l'organisation quotidienne de l'occupation. Mais on y partage surtout la vie, les espoirs, les fêtes, les peines de chacun de ces hommes et femmes auxquels elles veulent rendre hommage.

Les auteurs et contributeurs se sont impliqués de toutes leurs forces pour que ce mouvement soit une réussite, qu'ils soient sans-papiers ou soutiens :
Aboubacry Sambou est sans-sapiers et est l'un des mandatés élu par ses pairs.
Lynda, Demba, Nacer, Jeanne, Sylvie, Claire, Christiane, Françoise, Claire-Lise ont apporté leur contribution en préparant cette action utilisant leurs compétences et leurs expériences de luttes auxquelles elles avaient déjà contribué.
Hèlène Gispert est à l'initiative de l'édition des chroniques et a entrepris la réussite de cette action.

Solidairement,
--
Les Sans-Papiers en lutte

http://sanspapiersenlutte.blogspot.com/

Portrait de el loco

De el loco

éducateur spécialisé | 11H24 | 07/05/2008 | Permalien

c'était assez prévisible ce qui arrive à la CGT
tout d'abord et avant d'aller plus loin je souhaite préciser que je suis résolument pour la régularisation des personnes sans papier en france (c'est de l'hypocrisie de nier leurs existence)

sans parler d'appel d'air le mouvement qu'elle as elle même initié (très certainement à des fins publicitaire qu'humaniste) lui explose au visage.c'était d'une part extrêmement dangereux pour les personnes qui ont pris le risque de se découvrir. et surtout pour moi il s'agit d'une manipulation de ces personnes et de l'opinion sous prétexte de dénoncer une situation injuste (si cela avait été vraiment la cas la CGT n'aurait pas du ce résoudre à accepter quelques miettes de régularisation mais d'exiger la régularisation de tous.

c'est surprenant qu'elle n'ai pas pensé que cela pouvait arrivé.
l'expérience montre que lorsqu'une institution, organisme… trouve une brèche et le fait savoir cela crée de l'espoir et les personnes sans papiers se font connaitre pour bénéficier des mêmes droits qui ont été offert aux autres. pourtant nombre d'adhérents dans le secteur social notamment aurait pu la mettre en garde.il ne s'agit pas de supposé « fouteur de merde », elle est seule responsable d'avoir provoqué l'espoir et donc la colère quand elle n'as pu y répondre des personnes sans papiers.

j'aimerais bien savoir comment elle va se sortir de ce bourbier car demander l'expulsion des personnes reviendrait à les dénoncer (et donc à aller contre son discours affiché précédemment).

bon sur ce bon anniversaire Rue 89

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