Travailleurs, travailleuses, il va falloir se démotiver

Selon le philosophe Guillaume Paoli, la motivation est devenue le Graal des entreprises: aux salariés de ne pas se faire piéger.

Le monde occidental est-il à la veille d'une nouvelle révolution? En refermant "Eloge de la démotivation", cette question prend une nouvelle tournure. Depuis des années, Guillaume Paoli, philosophe exilé en Allemagne, s'interroge sur le monde du travail. Celui où l'on perd son âme, à force de désillusions. Propos noirs, mais pas sans pertinence où l'auteur démontre qu'il faut "mettre les freins".

Il faut attendre la 80e page avant d'être convaincu que, décidément, cette plongée dans l'univers de la "démotivation" est un exercice périlleux mais nécessaire. Périlleux, parce que sa description est très analytique et fractionnée... pas toujours facile à suivre.

En résumé, le monde du travail d'aujourd'hui est confronté à l'impérieux besoin de canaliser la "motivation" des salariés. Faute de quoi, l'entreprise est condamnée à terminer sa course au cimetière des "marchés".

Dans une économie où cette logique des "marchés" est omniprésente, la motivation conduit en fait les travailleurs à simuler. Lettre de motivation simulée, comportement de travail simulé, implication simulée... la "motivation" est "pervertie" explique le jeune philosophe français. (Voir la vidéo.)


La deuxième partie du livre montre que cette vision de l'univers économique est nécessaire. A quoi? D'abord à mettre des mots sur un "malaise", un "mal-être" au travail, apparu depuis quelques années. Paoli développe une analogie éclairante avec les mécanismes de la toxicomanie: l'addiction dont souffre les cadres motivés se manifeste de plusieurs manières. Pour le meilleur et le pire: les cas de suicide au travail relèvent aussi de cette catégorie, estime l'écrivain.

Que faire? "Je n'ai pas de solution", prévient Guillaume Paoli, sinon de préconiser une "prise de recul". L'autre enjeu, à l'échelle collective, est ce "développement non maîtrisé" qui "nous mène tout droit vers le mur". Comment articuler les deux dimensions? Là encore, pas de réponse toute faite pour le "poseur de questions". (Voir la vidéo.)


Dans les dernières pages de l'essai, l'ancien participant du mouvement berlinois des Chômeurs heureux prend nettement ses distances avec les néo-marxistes habitués de sa maison d'édition. Il ne sent pas plus d'affinités que ça avec la prose d'un Alain Badiou ou les nostalgies marxistes des penseurs de la Ligue. Il n'aime pas les "Français donneurs de leçon", bien éloignés des humaines préoccupations d'inactifs.

A l'appui de sa démonstration, il cite Etienne de la Boétie, Alexis de Tocqueville et Walter Benjamin qui, en voyant les Insurgés de 1830 tirer sur les horloges, écrit:

"Marx dit que les révolutions sont les locomotives de l'Histoire. Mais peut-être en est-il autrement. Peut-être les révolutions sont-elles le moment où le genre humain voyageant dans ce train tire le frein d'arrêt d'urgence." (Voir la vidéo.)


Et si la France s'ennuyait tellement en 2008, que certains songeraient à tirer le "frein d'arrêt d'urgence"?

Eloge de la démotivation de Guillaume Paoli - Nouvelles éditions lignes - 189 p., 14€.


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Par Shix
13H37    27/04/2008

C'est drôle comme notre aliénation est constante.

Pour répondre à la personne qui disait que notre ami philosophe ne pensait tout simplement pas qu'on puisse s'épanouir dans son travail :

J'ai la chance de ne pas avoir eu à simuler ma motivation pour mon emploi car je le fais par convictions. En tant qu'animateur socio-culturel, je m'épanouis dans mon travail. Et pourtant de cette motivation sincère j'en arrive à faire des semaines de 50 heures (qui ne seront évidemment pas payées ... récupérées je ne sais quand). Et le pire c'est que mon chef de service lui même me demande de poser mes congés et de noter mes heures.

Pour moi, oeuvrer pour le service public, participer à l'épanouissement de groupes, aider à construire un esprit critique sur notre environnement etc ... Tout ça vaut n'importe quelle motivation symbolique (un bureau, véhicule de fonction, grade) ou matérielle (salaire mirobolant et cie). Du moins aujourd'hui ...

Mais j'en viens à me demander du coup jusqu'où ma motivation est sincère. N'est-ce pas une faculté à attiser nos propres convictions, envies, désirs qui nous poussent à nous auto-exploiter ?

Travailler plus pour gagner plus est un slogan qui ne me parle pas car je travaille plus sans contribution lorsque je vois concrètement l'utilité que je peux apporter à mon environnement dans la vision idéale que j'en ai. Et ça, comme capacité à motiver, c'est encore ce que je connais de mieux (pire ?)

Le problème est que si j'arrive à me démotiver, je n'aurai plus aucun goût pour ce travail et pour en avoir fait pléthores d'autres, je ne m'épanouirai pas avec une activité salariée. Dès lors avec la stigmatisation qu'on apporte à l'inactif dans notre société de la réussite et du dynamisme (même si la productivité de certains travailleurs est bien moindre que celles d'inactifs bénévoles), je me représente le fait que je en m'épanouirai pas tout court. Et pourtant ? Il y a encore quelques années, notre naïveté de lycéens/étudiants nous faisait croire (à raison ?) que notre seule épanouissement passerait par le refus de tout emploi ...

Quelques années ont suffit pour nous convaincre, nous aliéner ...

 
Par kane85
15H09    27/04/2008

Bonjours à tous

C'est chouette la motivation :
Il y a quelques années, une de mes connaissances briguait un poste de "technicien de surface"

Je met entre guillemets pour ne pas dire homme de ménage car j'adore la langue de bois qui veut qu'un chat soit un "felin domestique".

Bref, on lui demandait une lettre de motivation.

Je lui ai dit qu'il fallait qu'il écrive qu'il adorait nettoyer les chiottes, surtout ceux d'une université qui sont top deg tous les jours et qu'il n'a jamais eu d'autre envie de toute sa vie. Que tout petit déjà, il passait sont temps à ripoliner les gogues chez ses géniteurs et que c'est pour ça qu'après avoir fait un bac + 3 et être arrivé à l'âge fatidique de 50 ans, avoir été licencié pour cause de délocalisation et avoir subi 2 ans de chômage sans retrouver le travail pour lequel il avait bêtement fait des études, il s'est subitement rappelé de son amour pour le nettoyage et que c'est pour ça qu'il demandait, à genoux, de lui octroyer ce merveilleux privilège de nettoyer la merde de ceux qui faisaient aujourd'hui leurs études pour, peut être, le remplacer dans quelques années.

Il m'a dit qu'il pouvait pas écrire ça !

Pourquoi puisqu'il lui était impossible de dire que c'était alimentaire et qu'il en avait tout simplement besoin ?

Motivation vous avez dit ?...

 
15H34    27/04/2008

Et s'il suffisait de définir le sens du mot "travail", ou plus simple encore ressortir de l'armoire du temps son sens premier qui est l'acte de créer ou modifier un objet (matériel ou immatériel) dans le but de le rendre plus apte à sa destination finale.
Un charpentier trvaille le bois, un potier travaille la terre comme le paysan mais dans un autre but, etc.

Le travail est vu de plus en plus comme le moyen de gagner et de faire gagner de l'argent.
Nous ne sommes plus contents du travail que l'on vient de faire mais de l'argent qu'il nous a rapporté.
Cette perte de sens est la litière où se vautre le mal-être de notre civilisation.

Et ne sachant à quoi attribuer ce mal-être le mot de révolution se présente comme l'ultime solution.

Et encore une fois il convient de penser à la révolution copernicienne pour calmer un peu les esprits.

Travail à effectuer par tous nos philosophes.

 
Par wam
16H25    27/04/2008

Les commentaires prônant le marxisme, le retour à l'âge de pierre ou la libération du peuple asservi, c'est marrant, ça ressort souvent en période de crise. Quand tout va bien, on y pense pas trop à tous ces trucs hein?

Soyons lucide, c'est de l'intérieur que les choses peuvent changer. Les entreprises doivent en effet plus motiver leurs salariés, afin d'augmenter la productivité et fidéliser leurs meilleurs éléments.

Les salariés, eux, doivent savoir apprendre à prendre du recul, prendre par exemple tout ça pour un jeu, qui dure quelques heures par jour, en semaine. Cela permets de se détendre, de faire baisser la tension entre collègues aussi, et finalement, d'augmenter le rendement et la qualité du travail.

Je trouve dommage qu'en France l'on ne puisse plus tirer fierté de son travail, et que la notion de "valeur du travail" ait été récupérée par la droite.

à force de crier au loup on en oublie que nous sommes tous dépendants les uns des autres, il n'y a pas d'ennemi à vaincre, juste des interlocuteurs à rencontrer et à convaincre.

Mais là je crois que c'est trop en demander aux Français, c'est tellement plus facile de râler, de critiquer. C'est en effet difficile de négocier, de participer, ça demande de se mettre au même niveau, d'écouter, de poser des questions, de faire des concessions, de penser au long terme.

Je ne perds cependant pas espoir. De même que j'admire la vitesse à laquelle les Français sont en train de remonter leur niveau en Anglais, que le monde admire la vitesse ils ont rattrapé le reste en matière de couverture Internet, je suis sur qu'un jour, on pourra se dire que la France a réussi à changer de culture d'entreprise. Mais pour ça il faudrait arrêter d'avoir peur du modèle anglo-saxon, entre autres.

"If you can't beat them, join them"

 
17H29    27/04/2008

Bonjour,
avec toute la réserve que l'on peut avoir pour un travail non lu, il me semble tout de même que l'emploi du terme de motivation (dont je n'ai pas la definition exact du concept) me paraît en deçà de ce que l'on exige aujourd'hui dans les entreprises et, dans les instances de l'ANPE et de ses satellites qui le relaient avec force.C'est le terme de CROYANCE qui me semble le plus appropié, soutenu en cela par tout un front philosophique dont Bernard Stiegler est un des chefs de file du moment , ainsi que michel Onfray avec la laïcité dont il fait un presque fond de commerce exclusif , on "réenchante" le monde mais cette fois c'est promis plus d'erreurs.
Evidemment les chefs d'entreprises friants d'idées simples se sont jetés dessus , mais ils ne sont pas les seuls , les politiques aussi .
Gare a la contagion mes amis , restons ferme et matérialiste .