Entretien

Marché du travail : un projet de loi « en trompe-l'œil »

Pierre Mériaux, inspecteur du travail, dénonce « l'idéologie » de la loi de « modernisation du marché du travail » examinée à l'Assemblée.



Chaine de construction de voitures chez Renault à Douai (Olivier Culmann).

Pierre Mériaux, inspecteur du travail à Grenoble et syndicaliste, dénonce « l'idéologie » qui articule flexibilité et relance de l'emploi dans le projet de loi de « modernisation du travail » que les députés ont examiné cette semaine. Ce texte est issu d'un accord conclu à l'arrachée par les partenaires sociaux, le 21 janvier.

A l'époque, cet accord avait été signé par quatre syndicats côté salariés (la CFDT, FO, la CFTC et la CFE-CGC) et le Medef et la CGPME côté patronat. Seule la CGT avait refusé de le parapher, arguant que le nouveau contrat de travail qui en émergeait « aggravait la précarité des salariés ».

Le texte (voir PDF) examiné par les députés instaure en effet davantage de flexibilité dans le contrat de travail. Parmi les principaux changements, on relèvera notamment la création d'un nouveau type de contrat, le « contrat de projet » chez les cadres, qui peut durer jusqu'à trois ans. Ou encore l'allongement de la période d'essai, qui pourra aller jusqu'à quatre mois chez les cadres.

Enfin, le nouvel accord avalise la rupture à l'amiable entre un salarié et son employeur. La nouveauté de cette rupture à l'amiable réside dans ce qu'une telle interruption ouvrirait tout de même droit à indemnisation pour l'ex-salarié au chômage. Cette mesure avait été plébiscitée au nom de la « flexicurité », néologisme associant flexibilité et sécurité de l'emploi ou de la prise en charge.

La flexibilité sans la sécurité

Pourtant, de nombreuses voix se sont élevées, depuis la signature de cet accord, contre ce surcroît de flexibilité. Les inspecteurs du travail sont notamment montés en première ligne de la contestation, déplorant qu'on privilégie la flexibilité au détriment d'une réelle sécurité.

Parmi eux, seuls ceux qui ont un mandat syndical sont autorisés à s'exprimer publiquement. C'est le cas de Pierre Mériaux, inspecteur du travail à Grenoble et syndicaliste FSU. Habitué des colonnes de Rue89, il revient cette semaine sur ce qu'il estime être « un accord en trompe l'œil » et dénonce « l'idéologie » qui articule flexibilité et relance de l'emploi, à l'heure où l'INSEE situait le taux de chômage au quatrième trimestre 2007 à hauteur de 7,8% de la population active.

Pour Pierre Mériaux, « cet accord est essentiellement “donnant donnant'… sans aucun gain véritable”.

“Si ce qu'on avait voulu faire, c'était aussi de sécuriser les parcours professionnels, il aurait fallu s'y prendre autrement. Or dans ce domaine, les avancées sont extrêmement minces. Alors qu'il y a aujourd'hui 930 000 licenciements par an, soit plus de 2 500 licenciements par jour ! ‘


Pour Pierre Mériaux, l'Etat reste encore en capacité d'exercer son contrôle sur le marché du travail, même si la réglementation tend à précariser les salariés.

Des contre-pouvoirs existent

Inspection du travail et syndicats font partie de ces contre-pouvoirs, même si le taux de syndicalisation reste plutôt faible, en France. On estime ainsi qu'à peine 8% des salariés de l'Hexagone sont aujourd'hui syndiqués, soit deux fois moins qu'il y a vingt-cinq ans. Dans le privé, il ne dépasse d'ailleurs même pas 5%, et reste trois fois plus faible que dans la fonction publique, comme le montre le dernier rapport sur la question, publié par le ministère du Travail, mi-avril.

A titre de comparaison, ce même rapport relève que 25% des salariés en moyenne sont syndiqués en Europe. Souvent, on lie cette spécificité française au fait que le paysage économique national est composé d'une kyrielle de petites et moyennes entreprises. La représentation syndicale étant moins forte dans les PME, c'est logiquement par des salariés de PME que les inspecteurs du travail sont les plus sollicités, indique Pierre Mériaux.

Pour l'inspecteur du travail, le nombre des PME et la filialisation de l'activité économique ont morcelé le rapport de forces. Sachant que le nombre de PME ne cesse de progresser : le dernier rapport de la documentation française en 2007 indiquait que les nombre de PME s'était lesté de 16% en l'intervale de 6 ans. Pourtant, Pierre Mériaux, des contre-pouvoirs existent encore :


Inspecteur du travail depuis près de 25 ans, Pierre Mériaux constate sur le terrain que le nombre de sollicitations par des salariés pour cas de stress explose. Les instituts de sondage confirment d'ailleurs cette tendance : une enquête Opinionway réalisée pour la CGC indique que les cadres n'ont jamais été aussi stressés depuis quatre ans.

Stress : les salariés assument seuls le risque du marché

Les pouvoirs publics semblent avoir décidé de prendre le stress au travail à bras le corps : pour la toute première fois, une négociation interprofessionnelle sur la question a démarré, début avril, entre les partenaires sociaux. Toutefois, si l'on se penche sur les détails du dernier sondage Opinionway, on constate que c'est la surcharge de travail et le manque de temps pour l'accomplir que les salariés interrogés mettent en avant (respectivement à hauteur de 78% et 66% des cadres sondés).

Or Pierre Mériaux avance, lui, l'hypothèse que c'est toute une organisation du travail pathogène’ qu'il faut revoir s'il l'ont veut résoudre le stress. Il estime qu'on a déresponsabiliser les employeurs en ‘faisant assumer aux salariés le risque du marché’.


Après son passage devant le Palais Bourbon, où les modifications devraient n'être que de pure forme, le projet de loi sur le nouveau contrat de travail est annoncé au Sénat, les 6 et 7 mai prochains.

2 commentaires sélectionnés

Portrait de marabbeh

De marabbeh

11H03 | 20/04/2008 | Permalien

A l'époque où j'ai commencé à travailler, on justifiait le salaire du patron, car c'est lui qui avait le risque financier. Si la boîte coulait, les salariés pouvaient trouver rapidement de l'embauche ailleurs.

Mais actuellement le risque financier est souvent dilué entre les actionnaires. Le patron est en réalité un salarié. Bien sûr il risque sa place comme tout salarié, mais le chômage de cette catégorie est relativement faible. Par contre les salariés prennent de plein fouet le risque du travail, car si la boîte plante, ça signifie pour eux une période de chômage plus ou moins longue, avec perte de pouvoir d'achat et dégâts collatéraux (divorce, perte de la maison…).

Donc maintenant les risques économiques sont principalement assurés par les petits salariés et beaucoup moins par les détenteurs de capitaux ou les gros salariés. Pendant ce temps-là l'écart salarial se creuse encore.

Portrait de NELEPHANT

De NELEPHANT

15H37 | 20/04/2008 | Permalien

Quand j'entends parler de flexsécurité, j'ai en tête la phrase, « que messieurs les assassins commencent ! » …à ne plus assassiner. Là, je la transpose en « que messieurs les licencieurs commencent ! » … à délivrer la sécurité promise. Ensuite, on pourra parler de flexibilité.

Quand ont est salarié, que vient-on offrir sur le marché du travail ? Seulement une force de travail mécanique, comme si ont était aux temps pré-industriels ? Ou seulement une compétence technique ? En fait, beaucoup plus et beaucoup moins à la fois. J'invite ceux qui comme moi font l'objet d'un « 'entretien d'évaluation » tous les 12 ou 18 mois, à réflechir à la notion de « savoir-être » qui constitue un pont-aux-ânes obligé de leur éval.

Cette notion signifie la plupart du temps votre adhésion aux « valeurs » de l'entreprise ( mais quelles autres valeurs que le cash-flow peut avoir une organisation marchande ? ) par votre comportement (sociabilité obligée,dépassement de vos limites ..et de celles prévues par la réglementation de la durée du travail, le cas échéant), proscription de toute pensée négative (pas de doute, ,ni commercial, ni éthique, sur le sens de votre mission. Peu importent les relations d'amour, d'amitié, de culture, que vous entretenez à l'extérieur de l'entreprise, si vos objectifs budgétaires ne sont pas dépassés.

Avez-vous remarqué que les cabinets de recrutement recherchent avant tout vos « savoir-être » ?

Malheur dans ces conditions aux individualistes, ou au syndicalistes, ou à ceux qui veulent conserver un minimum d'autonomie de pensée ou d'être, et refusent le formatage qu'on veut leur imposer de moines-soldats de la guerre économique !

Quand je pense qu'André Gorz avait écrit un bouquin sur la fin heureuse du travail ! C'est en fait une fin apocalyptique qui se dessine !

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