Face à face. Depuis bientôt deux semaines, Morgan Tsvangirai joue un jeu dangereux avec Robert Mugabe. Pour la première fois depuis dix ans, depuis la création du Movement for Democratic Change (MDC), le leader de l'opposition a abandonné sa stratégie faite de patience et de ruse pour affronter sans concessions le chef de l'Etat zimbabwéen.
Depuis qu'il s'est inscrit comme premier opposant au régime ubuesque de Robert Mugabe, Morgan Tsvangirai s'est toujours efforcé d'esquiver le combat. Il a ainsi contribué à construire l'image caricaturale véhiculée par ses ennemis à l'intérieur de son propre camp, dans le parti adverse et à l'étranger : un homme indécis, manquant singulièrement de courage, fuyant le combat. Rien de ce qui fait un grand leader africain.

Un personnage massif, aux manières un peu rudes
J'ai rencontré pour la première fois Morgan Tsvangirai en avril 2001. Depuis deux mois, les premières fermes « blanches » étaient prises d'assaut par les « invaders ». Mugabe rendait à son peuple -ou du moins c'était ainsi qu'il le présentait- et aux vétérans de la guerre de libération (« warvets »), les terres occupées par les anciens colons blancs. Depuis deux ans, Tsvangirai dirigeait un nouveau parti d'opposition, le MDC, qui réunissait de nombreuses composantes de la société civile autour de ce personnage massif, épais, aux manières un peu rudes.
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Tsvangirai n'a pas forgé sa carrière politique à l'université ou dans les clubs british d'Harare. Sans bagage scolaire, il a extrait du nickel pendant dix années dans une mine du Mashonaland. Il gravit ensuite les échelons de la grande centrale syndicale du pays, le ZCTU, pour en devenir le Secrétaire général. Il est alors déjà considéré comme un opposant : le ZCTU, contre-pouvoir syndical, s'oppose constamment au ZANU-PF de Robert Mugabe, qui privilégie les militaires et les fonctionnaires face aux ouvriers et aux mineurs. C'est donc tout naturellement que Tsvangirai prend la tête du parti d'opposition MDC, en 1999.
De ses années dans la mine de Trojan, Tsvangirai a conservé des mains qui broient. Son visage paraît un peu grossier, bouffi, sur un corps trapu. Morgan Tsvangirai est desservi par ce physique brutal, mais ce n'est qu'une apparence. C'est un débonnaire, doux en privé, timide, réservé, qui écoute, se réserve souvent de longs silences avant de s'exprimer. Dans un monde où le populisme l'emporte partout, Tsvangirai ne cède jamais à la facilité.
Ce soir d'avril 2001, nous dînons dans un restaurant de la middle class blanche d'Harare, dans le quartier d'Alexandra Park. Tsvangirai est le seul Noir attablé. Il a choisi ce lieu pour une raison pratique : si un second Noir entre dans l'établissement, c'est obligatoirement un agent du CIO (Central intelligence organisation), service de sécurité de Mugabe…
En pleine crise des fermes, la quasi-totalité des clients du restaurant passe à notre table : Tsvangirai, pour les 4500 familles de fermiers blancs du pays, apparaît à cette époque comme le seul recours contre le régime. A ma grande stupeur, il rudoie vertement tous ceux qui viennent à lui spontanément et chaleureusement, refusant sèchement ce rôle de « sauveur ».
Pas de compromis
Sur l'essentiel donc, l'homme ne fait pas dans le compromis. Ne mâche jamais ses mots. Il désarçonne ainsi les diplomates policés du Foreign office britannique et s'attire la défiance de Tony Blair, et, encore plus grave, celle de l'administration sud-africaine. Il renvoie durement les Britanniques quand ces derniers lui proposent une aide financière (il ne veut pas apparaître comme le « candidat des Blancs », rôle dans lequel entend volontiers le cantonner Mugabe). Il ne ménage pas ses critiques contre le président sud-africain Thabo Mbeki et ses timides tentatives de médiation. Il ne manque pas non plus de rudoyer vertement l'ambassadeur français à Harare quand Mugabe est accueilli à Paris au sommet France-Afrique du Louvre. Très rapidement, il est catalogué comme un « épouvantail » incontrôlable par le petit monde diplomatique.
Pourtant, Tsvangirai, c'est du granit. En 2000, son parti remporte un succès exceptionnel aux élections législatives. Il s'en faut de cinq sièges, dans un scrutin très « opaque », pour que le MDC ne soit majoritaire. En 2002, l'élection présidentielle est un simulacre. Tsvangirai est humilié par Mugabe. On lui colle -déjà- une étiquette de loser. Le Foreign office décide que l'avenir n'est plus entre les mains de l'ancien syndicaliste. Et tente de le sortir du jeu.
En 2003, il est pris dans une affaire abracadabrantesque : à son insu, il est filmé dans un bureau de lobbyistes au Canada, dans lequel il évoque un coup d'Etat contre Mugabe. Il est inculpé de haute trahison. Coup de billard à plusieurs bandes certainement imaginé par le MI-6, les services de Sa Majesté, pour se débarrasser définitivement de Tsvangirai.
L'affaire prend de l'ampleur. Le leader du MDC endosse le rôle du martyr. Et Mugabe commence à jouer finement au chat et à la souris avec son opposant. Il apparaît comme un chef magnanime, laissant les juges prononcer un acquittement un an plus tard. En 2007, quand Tsvangirai est arrêté, sauvagement tabassé, c'est Mugabe, une nouvelle fois, qui décide de son élargissement. Le chef décide, le destin du premier opposant est laissé au bon vouloir de l'autocrate. Avec, toujours, à la clé, une humiliation pour Tsvangirai, car cette stratégie ébranle toujours plus sa stature de leader. Dans l'inconscient populaire, Mugabe reste le « boss ».
Parallèlement, un mouvement de contestation interne agite le MDC, dont nombre de leaders historiques quittent –provisoirement pour la plupart– Tsvangirai pour se ranger derrière Arthur Mutambara, professeur d'université en Afrique du Sud, apparu sur la scène politique zimbabwéenne grâce à la magie inventive de la CIO et du South African Secret Service. Début 2007, plus personne ne veut de Tsvangirai, encore rabaissé par une nouvelle défaite aux législatives de 2005 (scrutin ayant pour observateurs « indépendants » des Birmans, Nord-Coréens, Chinois et Libyens, tous experts singulièrement qualifiés en démocratie élective).
Mugabe s'attaque aux banlieues
Mais l'opération Mutambara échoue. Le pays, ruiné par les exubérances de son dictateur, s'enfonce plus encore dans une spirale infernale. Depuis 2002, Tsvangirai prend coup sur coup, mais jamais il n'abandonne sa proximité avec le peuple des suburbs, les quartiers de tous les laissés-pour-compte. Ses meetings ne désemplissent pas dans les villes. En 2005, malgré sa défaite générale, le MDC remporte toutes les circonscriptions urbaines. Pour se venger, Mugabe décide alors de raser les bidonvilles d'Harare (c'est l'opération « out of the rubbish », décidée pour motifs « sanitaires »). Plus de deux millions de Zimbabwéens se retrouvent sans toit. Plus que les erreurs catastrophiques de la réforme agraire, c'est cette politique que paie aujourd'hui Mugabe.
Malgré toutes les épreuves, Tsvangirai a tenu. Il a fait le gros dos quand on attendait de lui la révolte, a prôné le calme quand Mugabe espérait l'émeute, s'est rendu à la table de négociations quand on lui conseillait le chaos, a décidé de participer à ce dernier scrutin de 2008 quand les plus radicaux du MDC réclamaient le boycott de l'élection présidentielle. Le mineur bourru cache un vrai stratège. Il a choisi la parade de la mangouste face au reptile : l'évitement plutôt que l'affrontement.
On se moquait de son impuissance, on se répandait sur sa couardise. Il attendait son heure : Tsvangirai est un insoumis obstiné. Au cours des prochains jours tout le monde jouera au poker menteur. Le MDC proclame sa victoire mais n'a aucun moyen de l'imposer, la « rue » étant encore trop docile pour renverser le tyran. Mugabe tente de sauver ce qui peut l'être encore, mais il n'a plus la main. C'est désormais la faction politico-militaire (officiers supérieurs des forces armées, chefs des services de sécurité et de la police) de Solomon Mujuru qui tire les ficelles et négocie la survie économique et politique de la nomenklatura. L'Union européenne et les Etats-Unis peuvent menacer et gesticuler, ils n'interviendront pas de manière décisive pour forcer la main au régime. Sans parler de la Chine, qui a fait du Zimbabwe de Mugabe sa base d'intérêts en Afrique Australe.
Pour Tsvangirai, c'est désormais à quitte ou double. Maintenant ou jamais plus. L'épreuve de force est engagée. C'est un tournant, aussi, dans l'histoire contemporaine africaine : l'opposition est en passe de l'emporter électoralement et ce malgré la répression et la fraude. Un mineur shona costaud, endurant, tenace, de 55 ans peut changer, dans le pays des nangas, celui des hommes léopards et des médiums de la pluie, le cours du destin des faibles.





















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De castorpolitique
Rien | 15H14 | 12/04/2008 |
Tsvangirai se méfie des occidentaux et il a raison. C'est une marque de courage.
à castorpolitique
De verseau974
14H23 | 13/04/2008 |
Vrai. Il n'y a qu'à voir les é décolonisations « . Mais pourra t il se méfier aussi des orientaux ? Pourra t il s'inscrire dans un vaste mouvement de “ non-alignés” et ne pas être obligé de mettre son pays sous la coupe du FMI et autres grands argentiers du monde ?
De Don Matito
15H53 | 12/04/2008 |
Un portrait epoustouflant. Merci encore rue89, vous vous imposez chaque jour un peu plus comme le vrai « quotidien de reference »
De said sellali
cadre à nantes | 17H03 | 12/04/2008 |
Bob Mugabe a mené l'ancien pays grenier à blé de l'Afrique Australe, le Zimbabwe, pays à l'époque émergent, à la déchéance avec aujourd'hui 80% de chômages, 3.5 millions d'éxilés(sur 12), 150 000% d'inflations et un taux de croissance négatif depuis 10 ans (prévisions de - 12% pour cette année). Quel ironie du sort pour Mugabe, ex héros de la lutte contre le régime raciste de Ian Smith, de s'être ainsi transformé en dictateur véreux, s'accrochant à son fauteuil.On ne peut que souhaiter la victoire de Tsvangirai, courageux opposant, pour ce pays et pour son peuple.
à said sellali
De verseau974
14H21 | 13/04/2008 |
» On ne peut que souhaiter la victoire de Tsvangirai, courageux opposant, pour ce pays et pour son peuple. »
Certes , mais méfions nous du pouvoir : il corrompt tous ceux qui y ont gouté
De Suppriméàlademandeduriverain17.02.09
14H27 | 13/04/2008 |
Souhaitons. Nous guettons le moindre signe d'évolution. Pour le moment, Mugabe joue la montre, retranché dans son palais présidentiel, soit il assure ses arrières soit il médite un coup. C'est la guerre d'usure. Je souhaite que cela se fasse sans effusion de sang, à défaut de se faire rapidement. Ce pauvre pays a besoin d'un Hercule pour réchapper à la guerre civile, à la famine et aux exactions.
De siko
cherche un moyen élégant pour gagne... | 14H32 | 13/04/2008 |
Très intéressant comme article, décidément, je ne vois plus l'intérêt de lire la presse classique. Mais quelqu'un connaît-il les intérêts britanniques dans la région ? On a visiblement affaire à un sage, pourquoi l'Angleterre tient-elle à le déstabiliser, pour une fois que l'on a affaire à un prétendant au pouvoir africain qui n'a pas l'air de s'intéresser au pouvoir juste par intérêt personnel.
De Jean-Baptiste
Projets entre marketing, éditorial ... | 21H14 | 13/04/2008 |
Le chapô promet d'expliquer l'actualité mais le portait, au demeurant très bien écrit, s'attache plutôt au passé.
L'encart indique bien ce qui se prépare avec une grève mardi mais j'aurai aimé mieux comprendre pourquoi les Etats de la région n'ont pas indiqué la porte de sortie à Mugabe. A la lecture plus attentive on voit que l'article a été écrit avant puisqu'il parle du sommet au futur alors que c'est du passé et que RFI annonce que Mugabe veux faire « recompter » les circonscriptions gagnées par l'opposition.
Je le répète très bon portrait mais le chapô et l'encart paraissent comme collé après coup.
à Jean-Baptiste
De Pierre Haski
Rue89 | 23H09 | 13/04/2008 |
Comme indiqué à côté de la signature, l'article a été mis en ligne samedi à 15h20. Lorsque nous réactualisons un article, nous le signalons. Cet article a donc été écrit, tout comme l'encadré, avant la réunion de Lusaka et l'annonce du recomptage de certains bulletins de vote. Mais ces deux informations ne sont pas de nature à modifier la tonalité de l'article, un portrait de Tsvangirai. Nous n'avons pas pour vocation de courir derrière l'actualité, et, pour être franc, nous n'en avons pas les moyens ! En revanche, nous tentons d'apporter notre pierre à la compréhension de ces événements, et, assurément, cet excellent portrait y contribue.
à Pierre Haski
De Jean-Baptiste
Projets entre marketing, éditorial ... | 16H41 | 14/04/2008 |
Le portrait est superbe.
De willfixit
20H37 | 15/04/2008 |
Le dictateur, malgré 9 millions de bulletins de vote imprimés pour 5.6 millions d'électeurs n'obtient que 42 % des voix.Mais il va se maintenir, et tenir le pays et son peuple sous le boisseau, parce que nous ne faisons rien. Il faut que chaque jour, chaque heure, les journaux, radios et télés parlent de ce qui se passe pour qu'il ne puisse pas en profiter. Sa stratégie est lumineuse : on ne proclame pas les résultats, on attend que le peuple se révolte, et on tire dans le tas, d'autant plus aisément que l'occident regarde la flamme, le prix du baril, le Ponant, Berlusconi…. Notre silence lui rend autant service que le 1/2 million de Chinois dans le pays (2 millions d'exilés, quand même). Alors, je crois que citoyens, nous devons appeler nos médias, alerter nos élus, pour qu'ils interpellent l'opinion mondiale et ne laissent pas faire. Au fait, le jour de la poignée de main à Khadafi au sommet Europe/Afrique de Lisbonne, début décembre, qui a eu droit à une autre poignée de main sarkozienne, juste avant ?
Parlons-en, ne nous taisons pas. Mes amis au Zimbabwe ne veulent qu'un peu de démocratie, de vie libre. Mais ils ont le tort de vivre dans un pays merveilleux (imaginez l'Écosse sous les tropiques - paysage et soleil), richissime (agriculture, mines, tourisme) et dont la population est plutôt démocrate.