Cette année, le prix du livre politique est allé à un petit livre de Jacques Julliard, « la Reine du Monde ». Un choix à mon sens largement mérité (je faisais partie du jury, présidé par Régis Debray et composé de journalistes), tant ce petit livre est éclairant sur la période actuelle. La concurrence était rude, entre le journal croustillant tenu par Bruno Le Maire (ancien directeur de cabinet de Villepin, et l'un de nos députés blogueurs), les mémoires de Michèle Cotta, l'intelligent Storytelling de Christian Salmon, le décoiffant pamphlet antisarkozyste d'Alain Badiou, etc.
« La Reine du monde », donc, c'est l'opinion publique. L'expression est tirée d'une pensée de Pascal (« L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire ; celui de la force règne toujours. Ainsi, l'opinion est comme la reine du monde, mais la force en est le tyran. »), preuve que le sujet n'est pas nouveau. Ce qui l'est, c'est l'irruption de cette reine dans le jeu de la démocratie représentative : sondages, manifs, internet, rejet des élites… Jacques Julliard explore les racines et les conséquences d'un phénomène sur lequels on se contente, généralement, au pire d'invectives, au mieux de descriptions superficielles. Les élites ont en effet tendance à se pincer le nez lorsqu'on évoque le pouvoir de l'opinion (sur le thème : le règne des passions éphémères et irréfléchies) ; mais comme le remarque Julliard, elles avaient les mêmes arguments au XIXe siècle à l'endroit du suffrage universel.
Julliard juge, lui, qu'il est vain de vouloir chasser la reine du monde : elle est déjà là. Il faut au contraire l'apprivoiser, l'intégrer dans notre démocratie parlementaire. En cela, l'essayiste prolonge la réflexion de Pierre Rosanvallon sur la « contre-démocratie ». Et rejoint également des thèmes développés par Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle, avec sa fameuse « démocratie participative ». Julliard épingle le chroniqueur Alain Duhamel, qui avait dressé un réquisitoire enflammé dans Libération contre la démocratie d'opinion, caractérisée selon lui par « l'instantanéité, l'irrationalité, la fragilité ». L'auteur de « la Reine du Monde », lui, appelle les tenants de la démocratie représentative à réagir pour s'adapter au nouveau paysage médiatico-politique :
« Chers parlementaristes ! (…) Vous voulez qu'on vous fasse hommage, vous voulez qu'on vous rende les armes au lieu de démontrer votre utilité ! Plutôt que de déplorer que les discussions essentielles se fassent désormais sur la télé, dans la rue ou sur Internet : organisez donc au Palais Bourbon ou à celui du Luxembourg des débats qu'on ait envie de suivre ! Car enfin, la preuve du pudding, c'est qu'il se mange. La preuve du Parlement, c'est qu'il parle. Eh bien ! Qu'il débate ! Mais rien ! “
Ce court essai est inspiré par un cours que Julliard a donné l'an dernier. C'est en réalité un beau brouillon, qui mériterait un développement approfondi. Car si l'auteur appelle à trouver des solutions pour renforcer nos démocraties en tenant compte de la place prise par les phénomènes d'opinion, il n'est convaincu par aucune des idées actuellement sur la table (référendum d'initiative populaire, jurys citoyens, primaires…), et il n'avance pas vraiment de solution concrète. Il se borne à appeler les intellectuels et les journalistes non pas à rejeter l'opinion, mais à converser avec elle, à la braver, à lui offrir une résistance :
‘C'est la noblesse du journaliste que de savoir résister à ses lecteurs chaque fois que nécessaire : c'est sa sagesse de consonner avec eux chaque fois que possible.’
Une remarque qui rejoint bien des discussions que nous avons eues, sur Rue89, depuis le début de notre aventure.
► La Reine du Monde de Jacques Julliard - éd. Flammarion - Coll. café Voltaire - 125p., 12€.
► Le site de ‘Lire la politique’
Pascal Riché




















13
(Pour réagir, connectez-vous)
De ex-riverain
x | 17H49 | 07/04/2008 |
le showbiz vaguement intello couronne la gauche ( ? ) caviar. une véritable révolution. splendie article.
De zénon denon 84
Bonne | 18H21 | 07/04/2008 |
A première vue,comme cela ,à ce que
vous en dites ,je ne pense pas que cela
soit de la force du texte d'Alain Badiou
de l'an passé . Non ,la reine du monde
semblerait plus « classique » mais bon
je vais aller l'acheter.Pour voir !
De déluge
menuisier | 20H46 | 07/04/2008 |
Jacques Julliard produit encore des idées neuves ?
Ah bon.
Maintenant c'est bien de nous tenir au courant.
à déluge
De déluge
menuisier | 20H48 | 07/04/2008 |
PS (pour Post Scriptum, je précise) :
L'article est signé « rue 89 », c'est qui ?
à déluge
De Tinhinane
Médiatrice scientifique | 21H53 | 07/04/2008 |
C'est signé en bas du texte, Pascal Riché
à Tinhinane
De déluge
menuisier | 09H56 | 08/04/2008 |
J'avais pas vu.
Merci.
De V comme vendetta
Ecrivain | 22H23 | 07/04/2008 |
Vous faites fort en qualifiant « Storytelling » de Christian Salmon d'intelligent… salade incroyablement indigeste rempli d'inexactitude sur l'histoire politique américaine…
Lisez ce qu'en disait Nonfiction : http://www.nonfiction.fr/article-308-une_storytelling_a_la_francaise.htm
Le jury a donc choisi le plan-plan élitiste social-démocrate. Le Nouvel Obs. Faut dire qu'entre Cotta (sic), Le Maire (re-sic) et Salmon, choisir Julliard c'est comme ne pas choisir.
Pourquoi pas Badiou ? Debray l'aurait trouvé saumâtre ?
à V comme vendetta
De Pascal Riché
7
Rue89 | 00H00 | 08/04/2008 |
Ce qui est intelligent, c'est d'avoir mis le doigt sur un phénomène médiatique (et politique) comme celui-là. A tel point que le mot storytelling entre désormais dans le vocabulaire courant. Le livre, je vous l'accorde, n'est pas sans défauts (à commencer par un antiaméricanisme facile).
à Pascal Riché
De V comme vendetta
Ecrivain | 15H23 | 08/04/2008 |
En Europe, le terme est apparu en politique médiatique tel qu'on le comprend actuellement sous Blair, donc voila plus de 10 ans ; aux USA, Nixon, Kennedy l'ont utilisé ; Reagan, puis Clinton. Mitterrand faisait du telling sans le savoir, comme Chirac. En littérature, Taillandier a titré sa dernière trilogie Telling en 2003. Très beau travail d'ailleurs.
Salmon utilise ce qu'on appelle un cliché, une idée reçu, sans jamais dire d'où il l'a prise et comment elle a pû être pensé avant lui.
De Network 23
identité perdue dans mes papiers | 23H07 | 07/04/2008 |
Julliard critique Duhamel, qui reprend dans cet article stigmatisant la « démocratie d'opinion » les vieux poncifs de la psychologie des foules sur les masses irrationnelles, émotives, éphémères, etc.
Mais au lieu de donner quelque crédit que ce soit à des procédés permettant un véritable « empowerment » des masses (référendums d'initiative populaire, démocratie participative, etc.), il se contente d'en appeler à « apprivoiser l'opinion » ? Bref, à reconstruire le cadre des institutions représentatives dont Duhamel déplorait la disparition, au profit d'une sorte de populisme médiatique (qui était celui-là même de De Gaulle parlant au-dessus des partis, directement aux Français, via la radio).
Ils ne divergent que pour mieux se rejoindre. Tant qu'à parler d'opinion, au lieu de stigmatiser son caractère prétendu irrationnel, on pourrait mettre l'accent sur les dispositifs tout à fait rationnels qui la produisent en tant que tels, qui l'élaborent, la forment et l'informent, la déforment à souhait, et en font le joujou des partis et des instituts de sondage - instituts qui nous posent de fausses questions pour élaborer des courants d'opinion fictifs, simulacres qui donnent le la à la politique moderne.
« Et c'est là où l'imagination commence à jouer son rôle. Jusque-là la pure force l'a fait. Ici c'est la force qui se tient par l'imagination en un certain parti : en France, des gentilshommes ; en Suisse, des roturiers ; etc.
Or ces cordes qui attachent donc le respect à tel et à tel en particulier, sont des cordes d'imagination. »
Tant qu'à parler Opinion publique, sondages & manipulations médiatiques, attirons l'attention sur ce livre que je n'ai pas encore eu le temps de lire :
http://www.nouveauxmilitants.net/
(par Laurent Jeanneau et Sébastien Lernould, postface Miguel Benasayag)
PS : Une expulsion qui se termine en victoire festive, dont Julliard se contre-fiche :
http://www.brassicanigra.org/contributions/vers-une-nouvelle-ungdomshuse…
De Caius
Expert en management | 10H13 | 08/04/2008 |
L'opinion s'exprime sur Rue89. Qu'y trouve t-on ?
On y trouve beaucoup de réflexions soigneusement mûries, à l'encontre de ce que pensent les « élites qui se pincent le nez ». Des arguments pesés, des raisonnements qui, parfois, pêchent un peu par défaut de connaissance des dossiers, mais qui n'en restent pas moins solides.
On y trouve de l'humour et de la dérision, arme suprême contre le monopole de la pensée unique qui se prend au sérieux.
On y trouve aussi des scories, des interventions teintées d'idéologies simplificatrices ou totalisantes, des textes qui font s'interroger sur la bonne foi ou l'intelligence de leurs auteurs.
C'est cela, l'opinion. Il faut la prendre telle qu'elle est, comme l'expression libre de citoyens libres. Les mêmes citoyens qui ont exprimé leurs choix en glissant un bulletin dans l'urne. Donc, une expression qui doit tout autant être respectée par les décideurs que les choix politiques institutionnels.
Vous avez raison : il est regrettable que Julliard se soit arrêté à ce constat sans proposer des mesures permettant de mieux prendre en compte l'opinion.
J'en verrais une, quant à moi, qui serait que chaque élu dispose d'un attaché parlementaire qui passe son temps à parcourir des blogs comme Rue89, pour recueillir tout ce qui, dans l'opinion, puisse éveiller sa réflexion, le sortir du microcosme politicien pour entendre la vois des citoyens.
Un attaché qui aurait aussi pour mission de dialoguer avec les bloggeurs, d'approfondir la réflexion, de réconcilier l'opinion avec des élites qui, enfin, se montreraient à l'écoute.
Une idée possible de démocratie participative qui vaudrait bien la dépense, modique, eu égard aux bienfaits qu'elle apporterait à la démocratie représentative.
à Caius
De kancale
18H23 | 08/04/2008 |
Très bonne idée,
simple à mettre en place,
peu coûteuse.
De snipoza
décroissant sang d'Angers antipyram... | 12H46 | 10/04/2008 |
merci Network 23 de relativiser l'intérêt de cette daube complaisante du microcosme médiocrate.
Après les aventures de Tintin au Tibet, voici donc la reine et le sceptre de tocards. Franchement le prix du livre politique est au livre ce que le nobel d'économie est au nobel : il ne devrait pas exister.